Fictions transfuges (Entretien avec Richard Saint-Gelais)
Dans Fictions transfuges (Paris, Ed. du Seuil, novembre 2011, « Poétique ».), vous travaillez sur un objet, « la transfictionnalité et ses enjeux » qui, pour n’avoir « rien de marginal » (p. 532), n’en paraît pas moins original. Pourriez-vous, dans les grandes lignes, évoquer « l’archéologie » de vos travaux sur la notion de transfictionnalité, et plus précisément la genèse même du projet qui a abouti à l’écriture de cet ouvrage ?
« Archéologie » en effet car, à m’interroger sur les débuts de ce projet qui m’aura occupé quelques années, je retrouve, justement, des débuts, superposés comme des strates dont les implications ne sont parfois apparues que longtemps après. Comme bien des bambins (et plusieurs adultes sans doute), j’ai été marqué par ce qui m’apparaît maintenant comme des phénomènes de « traversée » des frontières encadrant la fiction : une visite au salon de l’auto de la ville voisine où l’on exposait la voiture de Batman ; des jeux d’enfant basés sur des objets dans lesquels je vois, rétrospectivement, des artefacts transfictionnels, comme les modèles réduits des vaisseaux des Sentinelles de l’air. Ces matérialisations de ce qui ne se trouvait jusque-là que sur l’écran d’un téléviseur exerçaient une fascination que j’éprouve encore ; conceptualiser la chose, comme je m’y emploie aujourd’hui, a moins visé à dissiper cette fascination, à y substituer un discours théorique, qu’à la prolonger à travers ce dernier. Lire la suite
le comparatisme comme hermeneutique de la dEfamiliarisation (FranÇoise lavocat)
Il n’est peut-être pas de discipline, dans les sciences humaines, où les chercheurs se soient penchés de façon aussi répétée sur leurs méthodes et leur légitimité que la littérature comparée. L’idée d’une crise permanente de la discipline[2] a même pris dans les dix dernières années un tour plus radical, avec l’annonce de sa « mort » (Spivak, 2003), évidemment suivie par celle de sa « renaissance » (Damrosh, 2006)[3]. Les enjeux de cette réflexivité ne sont pas, et n’ont jamais été, purement scientifiques : ils répercutent des conflits idéologiques et déclinent des rapports de forces entre pays, aires culturelles, sphères de pensée, dans une monde récemment devenu, on l’a assez dit, multipolaire. Lire la suite
un horizon infini en dix questions (Entretien avec Samuel ThÉvoz)
Comme entrée en matière, il est toujours facile de demander à l’auteur de commenter le titre de son propre livre. A quoi renvoie le titre Un horizon infini ? (Un horizon infini. Explorateurs et voyageurs français au Tibet (1846-1912), Paris, PUPS, coll. « Imago mundi », 2010.) Est-il représentatif de l’ensemble de votre ouvrage ?
Ce titre est en quelque sorte un double clin d’œil. D’abord, l’expression provient des explorateurs eux-mêmes qui sont partis pour le Tibet dans la seconde moitié du xixe siècle et sur lesquels porte mon étude. Ils signalent par là à quel point le Tibet représentait alors pour eux une portion de la Terre échappant au monde connu. De fait, on peut les considérer comme les premiers Occidentaux à mettre les pieds au Tibet et à rapporter leur découverte par leurs récits, à une période où le lectorat prend conscience de ce qu’on appelait déjà le « nivellement du monde » et le « rétrécissement de la planète ». Bien que des missionnaires et des représentants de l’Empire britannique aient déjà tenté – sans trop de succès – d’établir un contact avec le Tibet, ce sont ces voyageurs qui introduiront véritablement le Tibet dans le bagage de connaissances des savants européens mais aussi dans l’imaginaire occidental. Lire la suite
L’Europe et ses memoires. Resurgences et conflits (Enzo Traverso)
En décembre 2007, à l'issu d’un long débat qui a touché en profondeur la société civile, les Cortes espagnoles ont voté une loi de reconnaissance et de réparation — tout au moins symbolique — pour les victimes des crimes perpétrés sous la dictature franquiste. On pourrait longuement discuter des vertus et des limites de cette loi, mais ce qui frappe le plus, d’un point de vue historiographique, c’est d’abord son appellation d’usage : « loi de mémoire historique » (ley de memoria histórica), car elle réunit deux concepts, mémoire et histoire, que les sciences sociales ont essayé de séparer tout au long du xxe siècle. Depuis Maurice Halbwachs jusqu’à Aleida Assmann, en passant par Pierre Nora et Josef H. Yerushalmi, il est impératif, dans les sciences sociales, de ne pas les confondre. (Lire la suite)
L'Histoire comme champ de bataille (entretien avec Enzo Traverso)
Enzo Traverso, vous êtes professeur de sciences politiques à l’Université de Picardie (Amiens) et un éminent spécialiste de la question du totalitarisme au XXe siècle. Parmi vos ouvrages les plus connus, l’on peut citer La Violence nazie (La Fabrique, 2002), À feu et à sang. La guerre civile européenne 1914-1945 (Stock, 2007), Les Juifs et l’Allemagne (La Découverte, 1992), Siegfried Kracauer. Itinéraire d’un intellectuel nomade (La Découverte, 1994), Le Passé : modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique (La Fabrique, 2005). Vous venez de publier, aux éditions de La Découverte, L’Histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle. Qu’est-ce qui a motivé la rédaction de cet ouvrage ? S’agit-il véritablement d’un livre engagé, comme vous l’écrivez dans votre préface, ou plutôt d’une réflexion méthodologique qui, dans le contexte intellectuel actuel, devient de facto un acte d’engagement ? Vous considérez-vous comme un historien engagé ?
Aujourd’hui, la notion d’historien engagé est devenue problématique. L’ère de l’intellectuel engagé est révolue déjà depuis un moment et ceux qui affichent leurs «?engagements?» sont souvent des caricatures du vrai intellectuel engagé de l’époque où cette notion avait encore un sens.
Cela étant dit, je reconnais que, dans L’Histoire comme champ de bataille aussi bien que dans plusieurs autres livres, je reviens sur ma propre trajectoire intellectuelle. Peut-être parce que j’appartiens à une génération qui concevait l’engagement comme un engagement partisan. Peut-être aussi parce que l’époque de l’historien engagé au sens gramscien du terme, de l’intellectuel comme porte-parole d’un groupe, d’une classe, se chargeant d’élaborer une vision du monde, cette époque est révolue. À ce titre, je ne peux que rappeler l’éclairante analyse de Zygmunt Bauman : il montre comment s’est opéré le passage de l’intellectuel législateur qui, de Zola à Sartre, fixait un horizon éthico-politique à l’espace public et indiquait les valeurs pour lesquelles il fallait s’engager, à l’intellectuel interprète devenu un simple opérateur communicationnel établissant des liens entre les différents segments d’une société fragmentée. (lire la suite)
Écrire l’histoire A la charniere des Lumieres et du Romantisme (sur Fiona McIntosh-Varjabedian, Écriture de l’Histoire et regard retrospectif. Clio et Épimethee)
Avec ce nouvel essai, Fiona McIntosh-Varjabédian poursuit ses recherches sur les relations entre fiction et histoire et l’étude comparée des écrits historiographiques. Le titre de l’ouvrage est mis sous le signe du moins malin des deux frères bien connus de la mythologie grecque : Prométhée a su voir venir les choses, alors qu’Épiméthée, lui, n’a pu s’en rendre compte qu’après-coup. Associer Clio à Épiméthée, c’est assumer le regard rétrospectif de l’histoire, tout en la marquant d’un signe pessimiste. Nous ne pouvons que ramasser les miettes ; jamais l’histoire et son écriture ne pourront pleinement ressusciter les faits antérieurs. Tout au plus pouvons-nous tenter d’en reconstituer le monument ou le fil avec ce qui nous reste. Mais alors, dans ce travail de reconstitution, quelle est la part d’invention ? L’histoire se définit par un statut particulier, « ni pur récit factuel, ni pure fiction » (p. 8), une discipline du croisement, de l’hybridation, qui interroge les limites du vrai et de la fiction en même temps que les siennes propres. Avec cette étude, Fiona McIntosh-Varjabédian offre aux chercheurs en histoire, en philosophie de l’histoire et en littérature, la possibilité de dépasser l’opposition entre, d’un côté, les historiens de « métier » – pour reprendre l’expression de Marc Bloch –, dont une grande partie se revendiquent de l’École des Annales et d’une conception scientifique et objective de l’histoire, et, d’un autre côté, les penseurs de la narration historique dans le moment du linguistic turn qui soulignent au contraire la part de manipulation subjective des faits dès lors qu’on en rend compte par des moyens discursifs, et même plus, par une configuration narrative. (Lire la suite)
La responsabilite de l'ecrivain (entretien avec G. Sapiro)
Dans La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe siècle) vous retracez la façon dont se constitue, à partir de la Restauration, le pouvoir symbolique de l’écrivain et vous démontrez que le procès littéraire joue un rôle clé dans la reconnaissance du pouvoir « performatif » de l’écrit. Ce qui frappe en premier lieu, à la lecture de votre livre, c’est à la fois l’ampleur des recherches (historiographiques, sociologiques, littéraires) sur lesquelles celui-ci repose mais aussi le choix risqué, bien que méthodologiquement prégnant, de retracer l’évolution de la responsabilité de l’écrivain à partir des procès littéraires dont certains sont déjà très bien connus du public. Comment avez-vous eu l’idée de cette approche ? Combien de temps le travail sur ce projet vous a-t-il pris ?
Cette recherche s’inscrit dans le droit fil de mon précédent livre, La Guerre des écrivains, 1940-1953 (Fayard, 1999), issu d’une thèse soutenue en 1994 : il portait sur les choix politiques des écrivains français sous l’Occupation allemande et, plus largement, sur la question de la perte d’autonomie du champ littéraire en temps de crise nationale, de censure et de répression. Le deuxième chapitre de cet ouvrage s’intitule « La responsabilité de l’écrivain », il retrace la généalogie de ce qu’on a appelé la « querelle des mauvais maîtres » : les écrivains les plus reconnus de l’entre-deux-guerres, à commencer par André Gide, ont été accusés d’être responsables de la défaite de 1940 ; on leur reprochait leur immoralisme, leur subjectivisme, leur pessimisme, leur défaitisme… Lire la suite
Autorité et responsabilité de l’écrivain
(G. Sapiro)
Selon Michel Foucault, la « fonction-auteur » est un principe de classification des discours – l’attribution d’une série de discours à un nom propre d’auteur – qui se caractérise par le fait qu’elle est objet d’appropriation. Historiquement, l’appropriation de l’œuvre comme propriété par son auteur ne fut que secondaire par rapport à cet autre type d’appropriation ou d’imputation de paternité qu’est la responsabilité pénale. Avant d’être un bien, un produit, explique Foucault, le discours a été un acte, susceptible d’être puni. Lire la suite
L’Ecriture de l’histoire
Fiona McIntosh-Varjabédian : L’écriture de l’histoire et la légitimité des études textuelles : Peut-on encore parler de linguistic ou de cultural turn en littérature générale et comparée ?