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Plante tardif, production de décembre a mai.
Coloration sur le rouge, absences totale des épines.
Format: Capitule avec diamètre moyen gros.
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Plante cultivée par hectare
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20 –25 Capitule pour plante
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Basse production des Chardons en conséquence de Ovules
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De préférence a consommer frais, aussi cru que cuit émait [sic] un parfum unique. »
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Romanesque. C’est le nom de la variante d’artichaut dont on vient de lire le descriptif
tel qu’il était formulé, dans sa version française, sur le
site web de l’entreprise sarde « Artichokes Picci » en mars
2003. Erreur de traduction ou écho du sens ancien, quelle importance
pour les amateurs de mets raffinés, en quête d’originalité
gustative ? Qu’un terme à connotations culturelles fasse l’objet
d’une exploitation pour le marketing de produits gastronomiques,
est assez banal, mais que le choix se soit porté, en l’occurrence,
sur « romanesque », plutôt que sur « théâtral(e) », « poétique
», « élégiaque », « épique » ou « métaphore » n’est pas anodin.
Il donne incontestablement à ce fade légume une saveur d’aventure,
un goût inattendu, un zeste de surprise qu’on lui reconnaîtrait
difficilement s’il s’appelait « alexandrin ». S’il peut avoir une efficacité commerciale, c’est aussi
que le mot romanesque n’est pas exclusivement, en français, un terme technique du lexique littéraire,
réservé aux seuls professionnels du texte. Il bénéficie d’une
audience assez large, dans le quotidien, confirmée par le nombre
d’occurrences contemporaines sur la toile et possède, aujourd’hui,
dans le monde de la culture et surtout au-delà, un spectre
de résonances positives, qui n’ont pas toujours été les siennes,
susceptibles de garantir une plus-value, en termes d’image,
aux marchandises les moins littéraires.
Dans une acception plus restreinte du mot « romanesque », limitée cette fois
au champ culturel, on observe également, depuis une trentaine
d’années, une revalorisation assez marquée. Le livre de René
Girard a peut-être préparé le terrain, mais le sens idiosyncrasique qu’il donne au terme dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961) n’a guère fait d’émules. La notion figure, en 1975, parmi les « Vingt
mots-clés pour Roland Barthes » et revient à plusieurs reprises dans les entretiens que Barthes accorde à cette
période, voire dans l’intitulé du séminaire professé au Collège
de France en 1976-1977. Elle est donc dans l’air du temps lorsque l’Université de Picardie-Jules Verne
procède, en 1976, à la création d’un « Centre d’Études du roman
et du romanesque ». Son intitulé implique à la fois une complémentarité
des deux termes et une distinction nette entre eux. Il fait
apparaître « le romanesque » en tant que catégorie esthétique
autonome, qu’on ne saurait confondre avec le seul « genre
romanesque ». Il s’agit certainement d’une des premières consécrations
institutionnelles d’un terme dont la critique universitaire
a fait depuis un usage inflationniste et généralement peu réfléchi
pour catégoriser un certain type d’œuvres. Jamais en retard
d’une mode, Alain Robbe-Grillet a regroupé ses textes d’inspiration
autobiographique, en partie fictionnels, sous la rubrique énigmatique
de « Romanesques ». S’agit-il, tout simplement, d’un synonyme d’autofiction ? D’après la notice bibliographique qui accompagne ses dernières publications
aux éditions de Minuit, Le Miroir qui revient (1985), Angélique ou l’enchantement (1988) et La Mort de Corinthe (1994) relèveraient de ce « genre ».
Le colloque que la Sorbonne a consacré au romanesque en septembre 2000 a enfin
permis d’amorcer une réflexion épistémologique et un vaste
balayage historique. Ses actes sont d’autant plus attendus que les dictionnaires de littérature et autres ouvrages
de terminologie, même récents , demeurent obstinément muets à l’article « romanesque » et ses équivalents italien,
espagnol, portugais, et allemands.
Le Vocabulaire d’Esthétique est un des rares sinon le seul dictionnaire à réserver à la notion une entrée
spécifique. La définition qu’il en propose, sans doute trop
limitée à un sous-genre romanesque qui « garde l’éthos » du
roman de chevalerie, repose sur trois critères essentiels :
« 1) la prédominance de l’affectif ; l’intensité et la noblesse des sentiments ; le grand rôle de l’amour, mais aussi
de l’amitié, et de quelques autres attachés à un idéal ; 2) la densité des événements, et la mise entre parenthèse du répétitif et du quotidien ; 3) la fréquence des extrêmes et des purs (le très beau et le très laid, le sublime et l’infâme) par rapport au mixte
et au neutre. »
Reformulés de façon plus technique, on retrouve strictement les mêmes critères,
complétés par un quatrième, parmi « les traits les plus constants
du romanesque », tels que Jean-Marie Schaeffer les a récemment
synthétisés :
« a) L’importance accordée, dans la chaîne causale de la diégèse, au domaine des affects,
des passions et des sentiments ainsi qu’à leurs modes de
manifestation les plus absolus et extrêmes.[...]
b) La représentation des typologies actantielles, physiques et morales par leurs
extrêmes, du côté pôle positif comme du côté du pôle négatif. [...]
c) La saturation événementielle de la diégèse et son extensibilité indéfinie. [...]
d) [...] la particularité mimétique du romanesque, à savoir le fait qu’il se présente
comme un contre-modèle de la réalité dans laquelle vit le
lecteur. »
Ces traits sont pertinents dans le cadre d’une définition essentialiste du romanesque,
mais il n’est pas certain qu’il s’agisse de constantes historiques. Du moins certains traits ont-ils été privilégiés à tel ou tel moment
dans les définitions, souvent partisanes, de romanesque, romanzesco, novelesco, romanesk ou romanhaft, formulées par les acteurs du champ littéraire. C’est pourquoi on aimerait adopter ici une perspective différente et entreprendre
un vagabondage historico-sémantique pour mieux comprendre l’émergence
de romanesque, en tant que catégorie littéraire autonome, susceptible aussi bien d’être appliquée
au théâtre que de permettre le découpage, à l’intérieur de
la prose narrative, d’un « roman romanesque ». Il s’agit donc
moins de réfléchir de façon générale sur le romanesque, que
d’en interroger certaines figures lorsque le terme lui-même
apparaît de façon explicite.
Quels sont les enjeux esthétiques et idéologiques de la fortune mouvementée
de l’adjectif et de sa forme substantivée ? Pourquoi le romanesque
est-il tantôt apprécié, tantôt déprécié ? A quelles œuvres,
à quels auteurs est-il identifié ? Quelles sont les valeurs
qui lui sont associées ? Tout en rappelant un certain nombre
d’occurrences connues, moins connues et parfois scandaleusement
oubliées de la notion, on insistera, dans une optique comparatiste,
sur quelques moments particulièrement critiques de son histoire.
***
L’émergence d’une catégorie esthétique transgénérique
Il n’y a pas lieu de s’attarder sur le sens plus ancien, « à la manière romaine »,
mentionné par le Trésor de la langue française, mais curieusement ignoré par le Grand Robert. Il est illustré par ces vers des Regrets qui datent de 1558 :
« Dresser un grand apprest, faire attendre longtemps
Puis donner à la fin un maigre passetemps :
Voilà tout le plaisir des festes romanesques. »
Romanesque rime ici avec tudesque et Werner Krauss qui s’est penché sur l’évolution sémantique du terme au 17e siècle rappelle les nombreux adjectifs, en français comme en italien et en espagnol,
où le suffixe -esque et ses équivalents témoignent d’une connotation affective et souvent péjorative
lorsqu’ils désignent des modes, des caractères ou des façons
de vivre . Le Dictionnaire historique de la langue française confirme que le suffixe français ‑esque est tiré de l’italien ‑esco, issu du latin ‑iscus, qui dérive lui-même de la forme germanique –isk . « Suffixe formateur, selon le TLF, d’adjectifs dérivés de noms communs, de noms propres et d’adjectifs qui indiquent
une ressemblance, une manière d’être ou d’agir dont on accuse
l’originalité dans un sens plus ou moins péjoratif ou laudatif », il a permis de former en français des adjectifs aussi connus que grotesque et livresque, mais aussi juponesque et dévorantesque (attestés chez Balzac), tourdeforcesque (utilisé par Verlaine), vaticanesque, bougresque, forfantesque, cannibalesque, porchesque, et priapesque, sans oublier cortigianesque, critiqué par Chapelain. Par rapport aux suffixes en concurrence comme –ien ou –ique, la connotation péjorative apparaît nettement lorsque l’on oppose philosophique à philosophesque, hugolien à hugolesque. Les dictionnaires consultés insistent sur la vitalité du suffixe ‑esque encore de nos jours pour former, à l’instar d’ubuesque, des dérivés de noms propres devenus populaires par l’art, la politique ou les
médias, qui en soulignent, dans les termes du TLF, l’originalité ou la bizarrerie. Fin février 2003, les moteurs de recherche
signalaient 27 occurrences de raffarinesque…
Pour en revenir à romanesque, l’acception romaine attestée chez Du Bellay n’est plus vraiment en usage et
ne semble avoir guère de lien avec le réseau sémantique qui
nous préoccupe, dérivé quant à lui de roman en tant que genre littéraire. Les premières occurrences connues se rencontrent
chez Sorel, dans Le Berger extravagant (1627) : « ie ne parle que de la sottise que vous fistes d’aller accoster vn gros rustique
en termes Poëtiques et Romanesques » explique Clarimond à Lysis. Termes Romanesques désigne ici clairement un langage tel qu’on le rencontre dans la forme du roman
dont Sorel instruit le procès et qu’il rend responsable,
dans son « Anti-roman », des bizarreries bucoliques de son
protagoniste . C’est le langage que Lysis doit sinon désapprendre, du moins mettre à distance
et autocensurer au terme de son parcours : « Il n’en dit
que fort peu de chose, parce que Clarimond luy auoit defendu
de tenir des propos inutiles quand il seroit en compagnie,
de peur que par mesgarde il ne laschast quelqu’vn de ses
anciens discours romanesques. » Le sens n’est plus le même lorsque Sorel fait dire à son personnage, toujours
dans Le Berger extravagant : « ô que l'auanture que i'ay couruë est agreable, & que c'est vne chose bien Romanesque d'auoir couché sur la dure ! » On constate ici un déplacement du terme de la tradition littéraire vers le
type de situations qu’elle exploite ou qui pourraient figurer
dans un roman. L’usage que Sorel fait de l’adjectif accrédite
la thèse de Werner Krauss qui soutenait dès 1937 que le détachement
de la notion de « romanesque » du genre dont elle dérive
accompagne l’avancée du roman . Tout ce qui sort de l’ordinaire, qui se singularise par les péripéties et frappe
l’imagination par des rebondissements inattendus ou par l’héroïsme
des acteurs sera régulièrement qualifié de « romanesque
». Le mot s’applique rapidement à tout ce qui s’éloigne d’une
certaine normalité ou réalité quotidienne et désigne déjà
chez Molière une propension à se forger de la vie et en particulier
des rapports amoureux des idées erronées, fantasques ou idéalisantes,
comme le montre un vers de l’Étourdi, de 1653. Lorsque Lélie, qui est follement amoureux de Célie, esclave de Truffaldin,
s’imagine que ses traits comme son discours témoignent, chez
la captive, d’une noble naissance, son fidèle serviteur Mascarille
interrompt ses envolées lyriques : « Vous êtes romanesque
avecque vos chimères. »
L’adjectif et le substantif romanesque serviront très souvent à désigner les êtres ou les personnages enclins à refuser
le principe de réalité, à se complaire dans ce que nous appelons
aujourd’hui le phantasme et à attendre désespérément de la
vie autre chose que la banalité que le sort réserve au commun
des mortels. Ce sens du terme est demeuré très vivant et il
explique le nom d’une pièce assez médiocre d’Edmond Rostand,
précisément intitulée Les Romanesques (1894), où l’auteur de Cyrano de Bergerac a beau jeu de se moquer des jeunes filles exaltées comme Sylvette qui rêvent
d’être enlevées et des jeunes gens comme Percinet, son amoureux,
pour qui le mariage n’a de prix que s’ils doivent affronter
des haines claniques et se transformer en Roméo. Lorsque Bergamin,
son père, fait mine de lui proposer un mariage de raison, Percinet
répond :
« Eh bien, non, non mon père !
Je jure…sur ce mur – qui m’entend, je l’espère !
Que je me marierai si romanesquement,
Que l’on n’aura jamais vu dans aucun roman
Quelque chose de plus follement romanesque ! »
Seulement voilà. Bergamin et Pasquinot, le père de Sylvette, sont de vieux complices
et comme ils souhaitent de longue date unir leurs enfants,
ils ont inventé de toutes pièces une hostilité entre leurs
familles, destinée à rendre l’union qu’il projettent plus attrayante.
Le complot a réussi et Sylvette et Pasquinet sont follement
amoureux. Leurs pères vont jusqu’à mettre en scène une fausse
tentative de rapt qui comble les rêves de nos jeunes amoureux,
mais provoque la rupture – temporaire – de leurs fiançailles
lorsqu’elle est révélée. Toujours fidèle à ses rêves, Sylvette
s’apprête alors à suivre Straforel, le faux spadassin engagé
par son père, reconverti en marquis d’Astafiorquercita : « A
tout prix, maintenant, j’en veux du romanesque ! / Qu’il vienne,
ce monsieur ! – déjà je l’aime presque ! – » Mais le happy end n’est pas loin et Sylvette, enfin mûrie et devenue raisonnable,
délivre à Percinet le message idéologique de la pièce :
« Vois-tu, la poésie est au cœur des amants :
Elle n’émane pas des seuls événements. »
Les êtres fantasques qui habitent le pays des songes sont aussi des sujets de
prédilection du roman et il arrive que leur penchant néfaste
soit présenté comme la conséquence directe d’un abus de fictions
narratives : pour reprendre des exemples canoniques où notre
terme n’apparaît pas directement, le caractère romanesque de
Don Quichotte est clairement attribué à l’effet pernicieux
des romans de chevalerie, de même que la « poussière des vieux
cabinets de lecture » et les romances qu’elle chante en classe
de musique laissent « entrevoir » à Emma Bovary « l’attirante
fantasmagorie des réalités sentimentales ». Mais c’est dans Der Sieg der Natur über die Schwärmerey, oder die Abentheuer des Don Sylvio von
Rosalva (« Le Triomphe de la nature sur l’exaltation, ou les aventures de Don Sylvio
de Rosalva », 1764, 1795), le premier roman de Wieland, que
la pathogenèse littéraire de la Schwärmerei, de l’exaltation romanesque, est la plus clairement évoquée. Don Sylvio von
Rosalva, le héros éponyme du texte, est un descendant direct
du chevalier la Manche, d’ailleurs plusieurs fois cité dans
le livre. Après la mort de son père, sa tante Donna [sic] Mencia se charge de la formation, essentiellement livresque, du jeune orphelin.
Elle se propose d’en faire un « gentilhomme accompli » d’après
les idéaux qu’elle a puisés dans Clélie et Le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry. Son neveu s’avère particulièrement perméable aux modèles héroïco-galants qui
lui sont transmis et le troisième chapitre du roman, intitulé
« Considérations psychologiques », propose quelques réflexions
remarquables sur l’effet que les fables peuvent exercer sur
les tempéraments prédisposés au fantasme :
« On s’étonnera moins encore que l’imagination de Don Sylvio ait dû recevoir
un élan étrange d’une aussi merveilleuse éducation quand nous
aurons dit que, parmi les qualités dont la nature l’avait surabondamment
doté, se montraient une sensibilité exceptionnelle et – les
deux étant directement liés – un penchant marqué à la tendresse. »
Lorsqu’ils vivent dans la monotonie de la campagne, explique le narrateur, les
êtres réceptifs aux représentations susceptibles d’embraser
le cœur, ont tendance à confondre le merveilleux et le naturel,
les chimères et la vérité. Ainsi constitué, Don Sylvio prend
les personnages de fiction pour des êtres réels et la superstition
du pays l’encourage également dans cette voie. Conclusion :
« Si nous prenons en compte l’ensemble des circonstances qui se joignirent pour
donner toute sa vigueur à l’éducation romanesque de notre jeune
chevalier, nous n’aurons aucun mal à comprendre qu’il ne lui
fallut que quelques pas supplémentaires pour développer des
lubies si aventureuses qu’elles ne sont jamais entrées dans
un cerveau saisi de vertige depuis l’époque de son concitoyen,
le chevalier de la Manche. »
Les livres qui vont égarer Don Sylvio, ce sont les contes de fées. Bientôt il
s’imagine qu’il doit libérer sa Dulcinée, transformée en papillon
par un terrible maléfice. Lorsqu’il dort, fatigué par mille
combats imaginaires, Donna Felicia, une jeune fille bien réelle,
a le temps de contempler sa beauté adolescente et de s’éprendre
de lui. Elle envoie sa servante Laura pour en savoir davantage
sur le compte de Don Sylvio et apprendra « qu’il a effectivement
quelque chose d’étrange et de romanesque ». « L’élan romanesque de son imagination » séduit Donna Felicia et l’inquiète en même temps. Il faudra toute une catharsis,
passablement littéraire, pour en guérir son bien-aimé. Don
Gabriel, le frère de la Belle, invente à cet effet l’« Histoire
du Prince Biribinker », une sorte de parodie des contes de
fée qui finira par le ramener à la femme réelle et à la société.
Avant la Révolution, plus on s’éloigne de la réalité, et plus l’adjectif romanesque devient donc synonyme de fabuleux, fantastique et merveilleux. Ce sont précisément
les traits qui sont propres à l’épopée, au roman de chevalerie
et au roman d’aventures et qui vont entrer en conflit avec
des idéaux classiques, mais modernes à l’époque, comme celui
de la vraisemblance. Le qualificatif romanesque s’applique dès lors à un corpus, à des tendances plus anciennes. Il joue le
même rôle que romantic en Angleterre qui émerge au milieu du 17e siècle pour marquer une distance par rapport aux histoires de géants, de dragons
et autres inventions extravagantes du même acabit . Comme le souligne François Jost, « un même vocable qui, cent ans plus tard,
servira de signe de ralliement à une génération progressiste,
commence par désigner un art démodé ». En Allemagne, les adjectifs romanesk et romanhaft ont généralement la même fonction, comme il ressort à la fois de l’exemple de
Wieland et d’une définition de romanhaft formulée en 1771 par Johann Georg Sulzer dans la Allgemeine Theorie der schönen Künste :
« On appelle ainsi ce qui, dans le contenu, le ton ou l’expression, porte le
caractère qui prévalait dans les anciens romans, comme l’aventureux,
la bizarrerie dans les actions, les événements et les sentiments.
Le naturel est à peu près exactement l’opposé du romanesque. »
Il faut rapprocher l’appréciation de Sulzer d’une note de l’étude que Kant publie
en 1764 Sur le sentiment du beau et du sublime :
« Dans la nature humaine, on ne trouve jamais de qualités louables sans qu’en
existent en même temps des formes dégénérées qui, par d’infinies
gradations, vont jusqu’au défaut le plus extrême. Le caractère
du sublime de terreur, quand il devient tout à fait contraire à la nature, est aventureux* [...]
* Dans la mesure où la sublimité ou la beauté dépassent la commune mesure, on
a coutume de les qualifier de romanesques. »
Prise isolément, cette caractérisation du romanesque comme excès du beau ou du
sublime n’a rien de négatif, mais dans le contexte immédiat
des phrases qui appellent l’apostille, sa valeur péjorative
apparaît clairement.
Pour en revenir au 17e siècle et à la situation française, la critique d’un certain romanesque et
l’utilisation péjorative du terme, chez Pierre Nicole en particulier,
coexiste, avec une valorisation qu’illustre la correspondance
de Mme de Sévigné. Tout comme l’adverbe romanesquement, l’adjectif et le substantif reviennent souvent sous sa plume, dans une acception
noble et élevée, par exemple lorsqu’elle évoque « un des plus
braves hommes du monde, d’une valeur romanesque, dont j’ai
ouï parler mille fois à Bussy » ou lorsqu’elle écrit : « Mme de Moussy ne me paraît pas en chercher d’autre
que celui d’être la plus admirable et la plus romanesque personne
du monde. » Comme le souligne Werner Krauss à propos de Mme de Sévigné, « romanesque »
se rapproche chez elle de « charisme » et j’ajouterais volontiers de cette « aura » chère à Walter Benjamin.
Ce sens presque sublime ne doit pas faire oublier l’acception plus courante et
parfois triviale du terme qui, appliquée d’une façon plus générale
aux textes de fiction, met l’accent sur un fond de commerce
de coups de théâtre, d’événements extraordinaires voire poétiques
et de leur accumulation qui répond à la demande d’un public
parfois déprécié par ceux qui font mine de la satisfaire. Le
théâtre, la comédie peut ainsi devenir « romanesque » ou romanzesca puisque la signification du terme italien recoupe très largement celle de son
équivalent français jusque dans les années 1770. Il est temps
de faire un détour du côté italien et d’évoquer la présentation
que Goldoni fait, en 1755, de sa pièce L’Incognita, crée quatre ans auparavant lors du carnaval de Venise :
« Cette comédie que je publie aujourd’hui avec les gravures est peut-être différente
de toutes mes autres pièces. Elle est romanesque réalisée par moi non par une inclination que j’aurais pour un tel genre de composition
théâtrale, dont je serais plutôt l’ennemi, mais par un pur
caprice [...] Des gens heureux ont réussi ce genre de compositions, entièrement extraites
d’un roman connu et quoique je condamnasse en moi-même le principe
de les réintroduire sur nos scènes, l’objectif m’a séduit d’en
donner une moi aussi au peuple qui se satisfait parfois du
[caractère] surprenant. Je ne voulais pas, ce faisant, perdre
un temps excessif avec la lecture de quelque roman, mais, concevant
une fable romanesque, j’ai tissé avec de telles images la présente
comédie, qui est si pleine d’actions et de péripéties qu’elle
pourrait servir de sommaire à un petit roman d’au moins quatre
volumes. [...]
Il s’agit donc [...] d’une comédie romanesque, parce qu’elle inclut dans un minimum
d’heures une multitude de péripéties inattendues et étranges,
voire surprenantes ; pourtant j’ai dû les conduire de sorte
qu’elles ne puissent pas se dire impossibles ou invraisemblables,
mais seulement produites par une combinaison extraordinaire.
Si j’avais rédigé ou lu au préalable un roman, et réuni les
actions qu’on y trouve disséminées dans une comédie, je serais
moi aussi tombé par nécessité dans l’impossible, ou du moins
dans la confusion. »
Manifestement, ce texte de Goldoni est un témoignage capital de l’autonomisation
de romanzesco comme catégorie esthétique par rapport à la forme littéraire dont le terme est
issu. Non seulement il n’est pas nécessaire, pour donner un
caractère romanesque à une comédie, de l’extraire d’un roman, mais cette opération réussit
mieux si les coups de théâtre et les événements surprenants
font l’objet d’une élaboration fantasmatique ad hoc. Autonomisation
ne signifie pas pour autant indépendance puisque la « favola
romanzesca » imaginée par Goldoni aurait pu, à ses yeux, fournir
la trame d’un « romanzetto di quattro tomi almeno » à cause
de la quantité des péripéties. L’auteur de l’Incognita identifie donc le romanesque à la seule « densité des événements », pour reprendre
l’expression du Vocabulaire d’Esthétique. L’extensibilité indéfinie ne saurait valoir pour la scène, à cause des contraintes
inhérentes à la représentation. Elle semble bien distinguer,
pour Goldoni, le romanesque théâtral du romanesque narratif
et interdire l’adaptation scénique d’un roman préexistant,
vouée, selon lui, à l’impossible ou à l’invraisemblable.
Un certain lien avec le genre romanesque subsiste également lorsque Benedetto
Croce applique la notion, bien plus tard, à quelques pièces
de Shakespeare qu’il étudie sous le titre « La nostalgie du
romanesque ». Les motifs et situations liés à la substitution, au travestissement, aux
retrouvailles inespérés, au songe et à la magie définissent
un romanesque souvent « idyllique », issu de sources livresques
comme les romans antiques et médiévaux, qui distinguent pour
le philosophe italien Le Marchand de Venise, Les deux gentilshommes de Vérone, Beaucoup de bruit pour rien ou Comme il vous plaira des pièces du dramaturge inspirés par l’Histoire. Il insiste sur l’atmosphère
très particulière de ces œuvres :
« Sur les figures des drames romanesques se répand ainsi un sens d’irréalité, c’est-à-dire non pas carrément de fausseté, mais plutôt de cette irréalité
qui provient du jeu de l’imagination, comme il arrive lorsqu’on
relate un conte de fée avec la conscience qu’il est un conte
de fée, mais qu’on n’en éprouve pas moins de délices à faire
défiler à nouveau le petit roi, la belle, l’ogre et la fée.[...]
Le romanesque n’a aucune intention de finir dans le tortueux
ou le grave des pensées : il veut solliciter l’imagination,
tout en la conservant agile et joyeuse, et la rendre contente. »
De toute évidence, le romanesque idyllique que Benedetto Croce retrouve ici dans
un certain théâtre de Shakespeare, se confond largement avec
le merveilleux.
Du romanesque au romantique
Alors même que Goldoni s’autorise du goût populaire pour justifier l’écart romanesque
qui distingue l’Incognita du reste de sa production, Diderot s’attache dans son Discours sur la poésie dramatique, publié en 1758 avec le Père de famille, à définir la mesure du merveilleux compatible avec la comédie. Le poète s’empare
selon lui des combinaisons extraordinaires d’événements qui
se rencontrent dans l’ordre naturel et en imagine d’autres,
mais dans les limites du vraisemblable. Comme le poète comique
ne peut s’appuyer sur l’histoire, Diderot montre que les limites
du vraisemblable sont plus étroites pour lui que pour le poète
tragique. Conclusion : « il lui est donc moins permis de s’appuyer
sur la simultanéité des événements ». On comprend mieux la réponse qu’il donne au questionneur dont il se forge
un interlocuteur invisible dans le Discours :
«“ Qu’est-ce donc que le vernis romanesque, l’interroge celui-ci, qu’on reproche
à quelques-unes de nos pièces ? ”
Un ouvrage sera romanesque, répond Diderot, si le merveilleux naît de la simultanéité
des événements ; si l’on y voit les dieux ou les hommes trop
méchants, ou trop bons ; si les choses et les caractères y
diffèrent trop de ce que l’expérience ou l’histoire nous les
montre ; et surtout si l’enchaînement des événements y est
trop extraordinaire et trop compliqué. »
« Romanesque » est ici clairement péjoratif et désigne, dans le genre dramatique,
une faiblesse esthétique due à des excès du côté de la morale
et / ou des péripéties, incompatibles avec la vraisemblance.
Par rapport à Goldoni, la définition de Diderot s’enrichit
d’un deuxième trait du romanesque retenu par le Vocabulaire d’Esthétique, puis Jean-Marie Schaeffer qui le caractérise en termes sémiologiques : « La
représentation des typologies actantielles, physiques et morales
par leurs extrêmes, du côté du pôle positif comme du côté du
pôle négatif. » A lire le passage de Diderot, on peut estimer qu’il suffirait d’une mesure
pour mettre le genre dramatique à l’abri de ce qualificatif
un peu infamant. Le chapitre 13 du Discours sur la poésie dramatique, où son auteur récuse le contraste excessif des caractères, montre cependant
qu’il n’en est rien, du moins en ce qui concerne les péripéties :
« Mais n’est-ce pas assez du vernis romanesque malheureusement attaché au genre
dramatique par la nécessité de n’imiter l’ordre général des
choses que dans les cas où il s’est plu à combiner des incidents
extraordinaires, sans ajouter encore à ce vernis si opposé
à l’illusion, un choix de caractères qui ne se trouvent presque
jamais rassemblés ? »
Le « vernis romanesque » est donc intrinsèquement constitutif du genre dramatique
et tout le propos de Diderot, dans cette apologie du Père de famille qu’est le Discours sur la poésie dramatique est d’établir que le menuisier en a usé avec une circonspection maximale.
On remarquera que Rousseau se prévaut de critères esthétiques très proches de
ceux mis en avant par Diderot – limitation des péripéties et
de la méchanceté des personnages – lorsqu’il vante dans le
livre XI des Confessions l’originalité de son grand roman et sa supériorité par rapport à Clarisse Harlowe:
« La chose qu’on y a le moins vue et qui en fera toujours un ouvrage unique
est la simplicité du sujet et la chaîne de l’intérest qui concentré
entre trois personnes se soutient durant six volumes sans épisode,
sans avanture romanesque, sans méchanceté d’aucune espéce,
ni dans les personnages, ni dans les actions. Diderot a fait
de grands complimens à Richardson sur la prodigieuse variété
de ses tableaux et sur la multitude de ses personnages. Richardson
a en effet le mérite de les avoir tous bien caractérisés :
mais quant à leur nombre il a cela de commun avec les plus
insipides romanciers qui suppléent à la stérilité de leurs
idées à force de personnages et d’avantures. Il est aisé de
réveiller l’attention en présentant incessamment et des evenemens
inouis et de nouveaux visages qui passent comme les figures de la lanterne magique : mais de soutenir toujours cette attention
sur les mêmes objets et sans aventures merveilleuses, cela
certainement est plus difficile, et si, toute chose égale,
la simplicité du sujet ajoute à la beauté de l’ouvrage, les
Romans de Richardson, supérieurs en tant d’autres choses, ne
sauroient, sur cet article, entrer en paralléle avec le mien. »
S’il n’y a pas, comme l’explique Rousseau, d’avanture romanesque dans la La Nouvelle Héloïse, c’est qu’il a pris soin d’en exclure « Les Amours de Milord Edouard Bostom »
qui en étaient truffés et que Les Confessions appellent d’ailleurs les avantures Mylord Edouard. En a-t-il brûlé l’original, comme il l’affirme dans son autobiographie? Probablement.
Mais il a pris soin d’en produire un « extrait » – ce sont
ses termes – destiné à enrichir le seul exemplaire calligraphié
de la Copie réalisée pour la Maréchale de Luxembourg. Les
premières lignes du Cahier particulier qu’il adresse à la
princesse, avec la conviction de l’enchanter, précisent les
raisons qui ont amené Rousseau à n’en pas inclure le texte
dans les Lettres de deux amans :
« Les bizarres aventures de Milord Edouard à Rome, étoient trop romanesques
pour pouvoir être mêlées avec celles de Julie, sans en gâter
la simplicité. Je me contenterai donc d’en extraire et abréger
ici ce qui sert à l’intelligence de deux ou trois lettres
où il en est question. »
« Une marquise romaine d’un caractère très odieux » qui se fait passer pour veuve afin de mieux séduire un lord anglais trop stoïque
pour poursuivre, quand il le découvre, un commerce adultère
et qui cherche elle-même « une jeune personne facile et sûre » pour les besoins sexuels de l’amant qui lui demeure passionnément attaché ;
une prostituée vertueuse, Lauretta Pisana, qui découvre l’amour
véritable à travers Milord Édouard, abandonne son métier
et se réfugie dans un cloître pour gagner son estime ; un
homme désormais partagé pour de longues années entre deux
femmes si opposées et que son ancienne maîtresse, déchaînée,
tente d’assassiner ; voilà bien l’embryon d’un « roman noir »,
comme l’a fait remarquer Bernard Guyon . Voilà les ingrédients que Rousseau juge, finalement, inconciliables, avec son
roman épistolaire.
Les aventures de Mylord Edouard « [...] en auraient gâté, [dit-il encore dans Les Confessions] la touchante simplicité. » (Confessions p. 524)
En les sacrifiant, Rousseau procède donc délibérément à une expurgation du romanesque , du moins en ce qui concerne le contraste moral des caractères et l’accumulation
des péripéties. Car « la prédominance de l’affectif, l’intensité
et la noblesse des sentiments ; le grand rôle de l’amour,
mais aussi de l’amitié » qui était, pour le Vocabulaire d’Esthétique, le premier critère du romanesque, en sort renforcé. Le bénéfice de la censure
des « Amours de Milord Edouard Bostom » est donc double.
Elle rend possible cet intérêt qui « n’est point excité par
des noirceurs, par des crimes, ni mélé du tourment de haïr », dont le pseudo-éditeur se félicite dans la note finale du roman. Elle permet
aussi de conserver un caractère un peu obscur au projet ourdi
par Saint-Preux pour empêcher que Lauretta Pisana ne devienne
Ladi Bostom et qu’il fait entrevoir, sous le sceau du secret,
à Wolmar. Et cette énigmaticité est soulignée par Rousseau
lui-même qui en fait une clef pour le type de lecture active
qu’il appelle de ses vœux et que Yannick Séité a magistralement
analysée . Elle est soulignée en bas de page :
« * Pour bien entendre cette lettre et la 3e de la VIe partie, il faudroit savoir les avantures de Milord Edouard ; et j’avois d’abord
résolu de les ajoûter à ce récueil. En y repensant, je n’ai
pu me resoudre à gâter la simplicité de l’histoire par le
romanesque de la sienne. Il vaut mieux laisser quelque choses
à deviner au lecteur. »
Il y a donc autocensure, expurgation du romanesque et Rousseau n’en conserve
que les touches vagues et indispensables pour évoquer la
suprême épreuve que Milord Edouard a réservée à Saint-Preux
: faire échouer ses projets de mariage avec la prostituée
vertueuse, même si cet échec doit éloigner pour Saint-Preux
la perspective d’une vie commune à Clarens où le Lord prétend
s’établir pour mettre sa future épouse à l’abri des ragots
londoniens. On se souvient qu’à la satisfaction d’Édouard
l’ancien séducteur se transforme en avocat roué de l’ordre
établi puisqu’il arrache à l’insu de son fiancé un renoncement
écrit et définitif à Lauretta qui s’engage à prendre le voile.
La vertu peut triompher grâce à un dénouement, à la fois
cornélien et romanesque, qui jette malgré tout une ombre
sur les qualités morales des personnages dont Rousseau s’enorgueillit : c’est un curieux triomphe
de la vertu qui passe par la feinte de Milord Édouard, et
la machination de Saint-Preux qui « dicte » sa conduite à Lauretta et la force à s’immoler.
[[J’ouvre ici une parenthèse pour parler des limites de frantext que j’évoquais
tout à l’heure. La Nouvelle Héloïse fait évidemment partie du corpus de la base de données de l’INALF, mais les
deux derniers passages que je viens de citer n’apparaissent
à aucun moment parmi les 1400 occurrences du terme « romanesque »
que frantext a extraites à ma demande. Pourquoi ? Je n’ai
pas encore interrogé l’INALF à ce sujet, mais j’ai le sentiment
que le logiciel de reconnaissance des caractères utilisé
lors de la saisie des textes n’était pas en mesure de prendre
en compte les notes, ce qui limite sévèrement la validité
de la base. Si l’on se fie à frantext, on risque d’affirmer
qu’un terme est absent d’un sous–ensemble du corpus, alors
qu’il apparaît en réalité dans certaines notes. Leur non-prise
en compte, leur censure technique (ou délibérée, je l’ignore)
la rend évidemment largement inopérante pour mes recherches
sur le fiction annotée. ]]]
Les occurrences de romanesque dans le texte des Confessions et des Rêveries sont en revanche listées sans problème, ce qui m’a facilité la constation suivante :
Il convient de distinguer, chez Rousseau, trois valeurs différentes de l’adjectif romanesque, selon qu’il s’applique à un texte, comme nous venons de le voir, à un être
humain ou à un paysage. Les connotations n’en sont pas du
tout les mêmes. L’être humain qui a pour ainsi dire le monopole
de cette caractérisation, c’est bien entendu Jean-Jacques
lui-même et il est significatif qu’elle apparaisse, dans
le premier livre des Confessions, au terme de l’analyse de la célèbre fessée infligée par Mlle Lambercier et
des conséquences de ce châtiment, c’est-à-dire les penchants
masochistes, découverts et renforcés à cette occasion, que
Rousseau n’osera avouer à ses maîtresses :
« J’ai donc fort peu possédé, mais je n’ai laissé de jouir beaucoup à ma maniére ;
c’est à dire, par l’imagination. Voila comment mes sens,
d’accord avec mon humeur timide et mon esprit romanesque,
m’ont conservé des sentiments purs et des mœurs honnêtes,
par les mêmes gouts qui, peutêtre avec un peu plus d’effronterie,
m’auroient plongé dans les plus brutales voluptés. »
L’empire de l’imagination dans le rapport avec le sexe, l’autre sexe et la sexualité,
modifie insensiblement l’acception du terme illustrée par
les vers de Molière cités plus haut. Le romanesque confessé,
c’est le fantasme conscient, le rêve diurne à caractère érotique
et le livre dixième de l’autobiographie nous montre qu’il
n’est pas toujours sans dangers. Rousseau est en effet sensible
aux charmes de Madame de Boufflers dont il ignore qu’elle
est la maîtresse d’un de ses bienfaiteurs, le Prince de Conti :
« Elle me venoit voir assez souvent avec le Chevalier de Lorenzy. Elle étoit
belle et jeune encore, elle affectoit l’esprit Romain, et
moi je l’eus toujours Romanesque ; cela se tenoit d’assez
près. Je faillis me prendre ; je crois qu’elle le vit. »
Rousseau non seulement assume, mais revendique sa disposition romanesque et l’adjectif
est clairement valorisé. Son sens le plus positif est cependant
réservé, dans la « Cinquiéme promenade » des Rêveries, à l’évocation de l’Isle de Saint-Pierre et du lac de Bienne dont il admire «
les romanesques rivages qui bordoient une vaste étendue d’eau
claire et cristalline ». Au début de la promenade, l’auteur a recours à une épithète différente pour
décrire le même spectacle qui s’offre à sa vue : « Les rives
du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celle
du lac de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent
l’eau de plus près ; mais elle ne sont pas moins riantes. » Il s’agit évidemment d’une phrase très célèbre, témoin clef de l’apparition
du mot « romantique » en France, « lancé » par ce texte de Rousseau. Désormais romantique, importé de l’anglais, va entrer en concurrence avec romanesque (et pittoresque), d’abord pour évoquer des paysages bien précis. Il est donc important d’observer
la distinction que certains auteurs font entre les deux termes
qui servent encore de synonymes à Rousseau. Dans le discours
qui précède, en 1776, sa traduction de Shakespeare, Le Tourneur
se demande, en note, comment caractériser :
« une vue, une scène d’objet, un paysage qui attachent les yeux et captivent l’imagination.
Si cette sensation éveille dans l’ame émue des affections tendres
et mélancoliques, alors ces deux mots, Romanesque et Pittoresque, ne suffisent pas pour la rendre. Le premier, très souvent pris en mauvaise
part, est alors synonyme de chimérique et de fabuleux : il
signifie à la lettre, un objet de Roman, qui n’existe que dans
le pays de la féerie, dans les rêves bisarres de l’imagination,
et ne se trouve point dans la nature. [...] Le mot Anglois
est plus heureux et plus énergique : En même tems qu’il renferme
l’idée de ces parties groupées d’une manière neuve et variée,
propres à étonner les sens, il porte de plus dans l’âme le
sentiment de l’émotion douce et tendre qui naît à leur vue,
et joint ensemble les effets physiques et moraux de la perspective….Les
tableaux de Salvator Rosa, quelques sites des Alpes, plusieurs
Jardins et Campagnes de l’Angleterre ne sont point Romanesques ; mais on peut dire qu’ils sont plus que pittoresques, c’est-à-dire touchans et Romantiques. »
Romantique est donc ici un superlatif de pittoresque et il s’oppose au côté irréel, artificiel
et surtout fantasmatique de romanesque par sa capacité à toucher notre corde sensible. On retrouve la même dichotomie
outre-Rhin où romantisch a été naturalisé un siècle plus tôt, même s’il ne suscite pas l’enthousiasme
du puriste Campe, qui dresse un inventaire des emprunts étrangers
:
« Romanesque et Romantique…l’usage linguistique les a distingués. Le premier est susceptible d’être traduit
en allemand parfois par aventureux, parfois par artificiel
et exagéré, parfois par incroyable, le second par lugubre. »
En Italie, le mot anglais qui est déjà devenu un concept esthétique à part entière
chez Goethe, a plus de mal à pénétrer. Encore en 1813, le Spettatore italiano se sent obligé d’en préciser le sens dans une note : « Un peu plus extravagant
et capricieux que romanesque . »
A cette époque, les écrivains français affichent clairement leurs préférences :
« On sent le Romantique, écrit Louis Sébastien Mercier, on
ne le définit point ; le romanesque, dans les arts, est faux
et bizarre auprès de lui » et Senancour ira plus loin dans Obermann : « Le romanesque séduit les imaginations vives et fleuries ; le romantique suffit
seul aux âmes profondes, à la véritable sensibilité. » Alexis François en a conclu le premier que la dépréciation de romanesque coïncide avec l’avènement de romantique , mais ces termes ne s’opposent pas nécessairement. Le romantique peut même inclure
le romanesque, comme dans le cours d’esthétique que Hegel professe
à quatre reprises à Berlin entre 1820 et 1829. On sait que
« le professeur des professeurs » n’a pas publié lui-même ces
conférences publiques, mais que nous les connaissons à travers
l’édition posthume établie par son disciple H.G. Hotho, qui
demeure la base des éditions modernes. Un passage spécifique,
intitulé Das Romanhafte, y est réservé au romanesque, présenté comme un moment de l’aventureux, dans la
section sur « L’indépendance formelle des particularités individuelles »
de la partie consacrée à la forme artistique romantique. Le
romanesque est la troisième et dernière forme de l’aventureux et
Hegel le comprend cette fois « au sens moderne du mot », par
opposition au romanesque cervantin :
« Ce romanesque n’est autre chose que la chevalerie, cette fois prise au sérieux
et devenue un contenu réel. La vie extérieure, jusqu’alors
soumise aux caprices et vicissitudes du hasard, s’est transformée
en un ordre sûr et stable, celui de la société bourgeoise et
de l’État, de sorte que ce sont maintenant la police, les tribunaux,
l’armée, le gouvernement qui ont pris la place des buts chimériques
poursuivis par les chevaliers. »
Le romanesque moderne selon Hegel, c’est celui qu’incarne le héros des romans
de formation qui doit finalement accommoder ses idéaux avec
la « prose de la réalité ».
L’ouvrage que le Baron Ernest Seillière, membre de l’Institut, publie en 1920
se situe carrément aux antipodes de Senancour puisqu’il cherche
à établir, en termes de filiation, Les Origines romanesques de la Morale et de la Politique romantiques. Rappelant que « Jean-Jacques s’était passionné pour le roman romanesque ou pour
le roman ‘‘à grands sentiments’’ », Ernest Seillière entend démontrer que « la conception romanesque de la nature humaine et de la vie », serait à l’origine du « mysticisme rousseauiste ou romantisme ». Dans sa hantise de pourfendre le mysticisme romanesque et son héritage féministe,
Seillière propose une interprétation du romantisme, expliqué
par sa seule conception de l’amour, franchement réductrice,
pour ne pas dire caricaturale. Il peut arguer de la prédilection de Rousseau pour L’Astrée et des lectures romanesques de sa jeunesse pour souligner la part urféenne de
ses rêves diurnes et pour en faire un médiateur inconscient
des valeurs héroïco-galantes chères aux bergers de Lignon.
Prenant appui sur la pièce Le Typhon du dramaturge hongrois Melchior Lengyel (1880-1964), et les conflits intimes
qu’y affronte un médecin japonais en Occident, Ernest Seillière
oppose la société nippone « qui n’a pas élaboré de morale érotique » à « cette conception érotico-affective ou romanesque de l’existence qu’ont élaborée nos pères ». Le Japon lui sert de contre-modèle dans la mesure où il incarne à ses yeux un
impérialisme « viril » qui ne serait pas soumis au joug de
l’ « Éternel féminin ». C’est à la genèse littéraire du sentiment amoureux en Occident, depuis la conception
platonicienne de l’amour à ses répercussions dans le lyrisme
courtois, la chanson de geste et la pastorale, que l’étude
est essentiellement consacrée, afin de dénoncer les effets
néfastes, pour l’avenir social, d’un « érotisme qui s’émancipe
de tout frein » : « C’est le péril romanesque, rousseauiste
et romantique : c’est le péril présent. » L’objectif du livre est donc profondément idéologique puisque l’ambition
déclarée de Seillière est de faire entrevoir le rôle joué par
Rousseau dans « la voie souterraine par laquelle l’érotisme
romanesque [...] est venu déboucher dans ce mysticisme social
dont le socialisme actuel est la forme extrême et que la démocratie
contemporaine persiste à prendre pour point d’appui de son
effort vers le pouvoir ». L’entreprise peut faire sourire aujourd’hui, mais elle paraissait largement
recevable à l’époque où elle s’inscrit dans une série de publications antiromantiques dans le sillage
de l’Action française, visant à délégitimer, en Rousseau, le
penseur politique .
Observons, pour conclure cette partie, qu’il n’y a pas d’opposition non plus
entre « romantique » et « romanesque »chez Stendhal. Notre
terme revient à huit reprises dans De l’Amour et les connotations en sont toujours positives : « Une répartie imprévue qui
me fait voir plus clairement une âme tendre, généreuse, ardente,
ou, comme dit le vulgaire, romanesque*, et mettant au-dessus du bonheur des rois le simple plaisir de se promener seule
avec son amant à minuit, dans un bois écarté, me donne aussi
à rêver toute une nuit**. » Les romans de Beyle, si riches en aventures singulières, en actions héroïques
qui nous tiennent constamment en haleine sont bien à l’image
d’une profonde sympathie pour les âmes romanesques.
Le « roman romanesque » et sa structure fantasmatique
Pourtant ce n’est pas la Chartreuse de Parme, mais Consuelo que Barrès citera comme « le chef d’œuvre du roman romanesque ». Ce sont les frères Goncourt qui forgent cette expression dans leur Journal, en décembre 1860, alors qu’ils viennent de rencontrer Flaubert. A Madame Bovary, « le dernier mot du vrai dans le roman », mais aussi « le stéréoscope poussé
à sa dernière illusion », une « œuvre qui peint aux yeux, bien
plus qu’elle ne parle à l’âme », ils opposent le récit célèbre qui était inclus dans les Études de la nature :
« Le vrai, c’est le fond de tout art, c’est sa base et sa conscience. Mais pourquoi
l’âme de l’esprit n’en est-elle pas complètement satisfaite ?
Faudrait-il un alliage de faux pour qu’une œuvre circule comme
chef-d’œuvre dans la postérité ? Qui fait que Paul et Virginie – ce roman romanesque, où je ne sens point le vrai, mais à tout moment l’imaginé
des personnages, le rêvé des caractères – restera immortellement
un chef d’œuvre, tandis que Madame Bovary, un livre plus fort de toute la force de la maturité à la jeunesse, de l’observation
à l’imagination, [...] Madame Bovary, je le sens, restera un prodigieux effort et ne sera jamais un livre pareil,
une sorte de Bible de l’imagination humaine ? Parce qu’il lui
manque ce grain de faux, qui est peut-être l’idéal d’une œuvre ? »
Il y aurait, dans ce passage, un sujet de dissertation redoutable, tellement
il est semé d’embûches, à commencer par la fortune inégale
de Paul et Virginie qui a plutôt contredit le pronostic des diaristes. La question de la valeur de
ce texte suppose, quant à elle, qu’on se hisse au niveau de
l’étude que lui a consacrée Georges Benrekassa dans les Fables de la personne , c'est-à-dire qu’on prenne en compte les analyses de la valeur chez Marx et
Saussure et qu’on dépasse les jugements à l’emporte pièce d’Étiemble
qui a cru devoir étaler dans la Pléiade son mépris pour « les
fades obscénités » de Bernardin de Saint-Pierre.
On peut hasarder les remarques suivantes :
1) Les Goncourt sont les premiers à faire de Madame Bovary un repoussoir du roman romanesque en mettant l’accent sur ses qualités visuelles et l’aspect descriptif, mais comme
une limite qui « étouffe presque » les sentiments et les passions des personnages et n’en fait que mieux ressortir
la supériorité des œuvres pourvus d’un « grain de faux ». Nous
verrons dans un instant ressurgir Flaubert dans la même dichotomie,
lors d’un débat italien, un siècle plus tard, mais avec des
signes inversés. Il sera l’idéal qu’on oppose à la sous-littérature.
2) Une caractéristique essentielle du « roman romanesque » que définissent ici
les Goncourt, c’est « l’imaginé des personnages, le rêvé des
caractères », ce qui veut bien dire, dans le langage de l’époque,
leurs phantasmes qu’ils « sen[tent] » à tout moment dans Paul et Virginie. Le « roman romanesque », tel qu’ils le conçoivent, serait donc celui qui arrive
mieux à transmettre au lecteur les phantasmes qui habitent
ses personnages.
3) Flaubert n’a jamais caché ce qui l’éloigne d’une prose narrative qui fait
son affaire des péripéties, mais cette recherche, sans fanatisme,
ne l’empêche pas d’encourager des cadets qui ont choisi une
voie différente :
« Quant à mes goûts personnels, écrit-il à Feydeau le 2 juillet 1863, il s’assouvissent mieux, tu le sais,
dans les livres de descriptions et d’analyse que dans ceux
de drame ; mais ce n’est pas là ce que tu as voulu faire, point auquel le critique doit toujours se placer [...] Bref, ceci prouve que,
pour arriver à édifier le lecteur par la seule peinture de
la vie moderne, il faut avoir recours au romanesque. Il est
vrai que tu l’as traité, le romanesque, avec une ingéniosité
remarquable ; il a l’air non seulement probable, mais vrai.
Ton livre est sympathique, tu es un malin. »
4) Avec le « grain de faux », que les Goncourt érigent, dans l’hypothèse finale,
en « idéal de l’œuvre », nous sommes aux antipodes de l’esthétique
d’Adorno, fondée sur la notion de « teneur de vérité ». De quoi s’agit-il, diraient les adversaires de Paul et Virginie, sinon de l’évocation idyllisante de la réalité sous les tropiques, construite
avec des motifs de la pastorale dégradés en idéologèmes, d’une
réalité à l’eau de rose comme la rêvent et la réclament les
adeptes d’une certaine littérature de masse. La question n’est
pas de savoir si ces catégories s’appliquent vraiment au roman
de Bernardin de Saint-Pierre, mais de comprendre le sens des
notions introduites par nos observateurs intrépides de la vie
littéraire parisienne. Le « roman romanesque » aurait un « grain »
ou un « alliage de faux » dans la mesure où il utilise les
clichés qui suggèrent un monde plus poétique qu’il ne l’est,
où la sexualité, éternellement virginale et toujours sublimée,
ne menace jamais la vertu, même lorsqu’elle prend la forme
d’un désir incestueux, où il n’y a pas de divorce entre le monde et l’ « imaginé des personnages, le rêvé des caractères »,
où le mythe peut s’écrire d’une communication sans médiation.
La « Bible de l’imagination humaine » dont parlent les Goncourt
est passablement féminine et c’est au cœur même des jeunes
filles en fleurs que nous allons en retrouver la quintessence
littéraire. Dans Devenir, le premier roman de Roger Martin du Gard publié en 1908, le jeune intellectuel
André Mazerelles qui ne sera qu’un écrivain raté, se fait admettre
dans les salons parisiens où des mères de famille, regroupées
en « syndicats », organisent des soirées mondaines et dansantes
afin de trouver un mari pour leurs filles. André sait gagner
leur confiance en leur parlant « comme à des amis, non comme
à des femmes » :
« Il apprit ainsi – ou crut apprendre – ce qu’étaient les jeunes filles de la
bourgeoisie “bien pensante” au début du XXe siècle. [...] C’était
presque toutes, à des nuances près, de petits cœurs puérils,
gonflés, douloureux, qu’un rien de sympathie suffisait à bouleverser ;
de petits cerveaux boursouflés de principes parasitaires, et
bourrés d’idées toutes faites. Elles masquaient avec soin d’incroyables
sensibilités, dormantes encore, ou déjà exaltées ; et, dans
quelque coin qu’elles-mêmes ne visitaient pas, elles conservaient
l’empreinte de quelque roman romanesque, illusoire, inachevé. »
Le « roman romanesque » qui se trouve esquissé dans ces textes des Goncourt et
de Martin du Gard se distingue nettement du romanesque écarté
par Rousseau et des figures de la « lanterne magique » qu’il
lui associe. Pour schématiser à l’extrême, on pourrait parler
du romanesque du roman de l’action et de l’aventure, plutôt
masculin (les héritiers lointains, en somme, de l’Odyssée) qui s’oppose à un « roman romanesque » plutôt féminin, qui a récupéré les motifs,
transformés en clichés, de L’Astrée. Un article d’Albert Thibaudet sur « Le roman de l’aventure », paru en 1919
dans la NRF, me conforte dans cette interprétation.
Thibaudet réagit à un article de La Revue des Deux Mondes qui avait salué « Un renouveau du roman romanesque ». C’est le titre d’un compte-rendu
qu’André Beaumier publie au lendemain de la parution de Koenigsmark (1918) et de L’Atlantide (1919), pour vanter ces livres de Pierre Benoit : « Dans chacun de ces deux
romans, il y a plus d’incidents que n’en subissent les héros
de vingt épopées. Quelle abondance ! Il y a des amours, des
meurtres et des rencontres comme les hasards ne sont pas, ordinairement,
assez futés pour en produire. » Pour Beaumier, chantre du divertissement pur et d’une certaine frivolité,
l’essor, positif, de cette production a une signification historique
très claire : elle marque la fin d’une littérature trop chargée
d’idées : « Nous avons eu de l’idéologie, de la psychologie
et de l’observation, depuis longtemps, à profusion. Peut-être
commencions-nous à nous ennuyer joliment de ce qu’on nous donnait,
depuis des années. »
L’analyse de Thibaudet, qui n’a pas oublié les efforts, bien antérieurs, de Marcel
Prévost pour remettre à l’honneur le roman romanesque, est
plus nuancée et, en un sens, comparatiste. Il oppose le roman
d’aventure anglais dépourvu ou presque d’amour, comme Robinson ou Le Livre de la jungle, au roman d’aventure français idéalement représenté par Le Grand Meaulnes (1913) et qu’il appelle le « roman romanesque d’aventure. » A ses yeux, « les romans
de M. Benoît sont moins des romans d’aventures que des romans
romanesques, et tout roman d’aventures traité par un Français
tendra au roman romanesque ». Voici la définition qu’il en donne :
« Pratiquement, c’est le roman qui satisfait l’esprit romanesque, c’est-à-dire
imagine et fait imaginer l’amour non comme venu d’un intérieur
et mêlé à la trame ordinaire de la vie, mais descendu par un
vol inattendu de la destinée, et prenant une figure extraordinaire
et lyrique. L’Amadis de Gaulle et les romans de Mlle de Scudéry sont des romans romanesques. [...] Don Quichotte parodie le roman romanesque et Madame Bovary de même.
Le roman romanesque a pour clientèle des femmes à l’imagination faible et à
la vie froissée, des Emma Bovary. »
Si le roman romanesque a pu répondre à une demande plutôt féminine et le romanesque
d’aventures à une demande plutôt masculine, la construction
sociale des identités sexuelles, ou des « genres » y est évidemment
pour beaucoup, ainsi que ses répercussions sur l’inconscient.
Les rêves diurnes des jeunes femmes, nous dit Freud dans « Le
poète et les phantasmes » sont presque exclusivement érotiques :
on peut dire qu’elles se racontent un « roman romanesque ».
Le caractère ambitieux est prédominant dans le rêve diurne
de l’homme, mais Freud est le premier à préciser qu’à l’examiner
de plus près « il s’avère habituellement que toutes ces actions
héroïques ne sont accomplies, tous ces succès ne sont remportés,
que pour plaire à une femme et être préféré par elle à d’autres
hommes . » Il me semble qu’on a là une définition exacte des romans de Zevaco ou des
films de la série des James Bond qui ne sont peut-être que
la version hollywoodienne et technologique des rêves diurnes
du petit et du grand garçon. Si nous avons là, d’une certaine
façon, deux pôles et deux traditions du « romanesque », l’une
dérivée de l’épopée, l’autre du roman arthurien et de la pastorale,
avec leur public respectif, il convient d’autant moins d’hypostasier
un schématisme réducteur que Freud lui-même insiste sur les
mélanges des rêveries érotiques et ambitieuses. Dans l’aboutissement
littéraire du romanesque, c’est-à-dire dans Le Rouge et le Noir, nous les trouvons bien réunies. Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que même
dans la « Bibliothèque rose », l’aventure tient une place non
négligeable : il suffit de lire Fantomette pour s’en convaincre.
Revenons maintenant à l’article de Thibaudet qui mérite aussi qu’on s’y arrête
à un autre titre, parce qu’il formule une idée qui sera reprise
et discutée par Bernard Pingaud :
« D’autre part le romanesque [d’autre part, dit Thibaudet, parce qu’il l’oppose,
au roman romanesque], c’est-à-dire un certain arrangement inattendu des événements analogue à celui
qui est requis au théâtre, figure comme élément secondaire
et utile dans le roman normal, ne disparaît même pas du roman
que le réalisme construit contre le romanesque, comme [...]
l’Éducation sentimentale. Tout roman sur l’amour, en tant qu’il montre l’amour tourmenté ou empêché, implique
du romanesque, toute roman sur la vie, en tant qu’il la montre
froissée ou accidentée, implique du romanesque . »
Il y a là deux propositions importantes qu’il convient d’examiner :
1) Le roman réaliste est construit contre le romanesque. L’exemple de La Nouvelle Héloïse, précédemment évoqué, nous conduit à modifier cette affirmation. Le phénomène
est manifestement antérieur au réalisme. Peut-on, pour autant,
généraliser comme le fait Bernard Pingaud lorsqu’il s’autorise
de Thibaudet pour énoncer l’idée « que tous les grands romans
— il faudrait peut-être parler de tous les romans — sont
“bâtis contre le romanesque” ? » Il me semble que ni la paralittérature, ni les romans de Stendhal ou d’Alejo
Carpentier ne vérifient cette hypothèse, même si l’on tient
compte de la précision que Pingaud apporte dans la suite
immédiate de la phrase : « mais que le vrai romanesque est
issu de ce conflit même, et que par conséquent, il faut le
chercher là où l’auteur croyait s’en être le plus sûrement
délivré . »
2) Il est impossible d’expurger le romanesque , même dans le roman d’analyse, même dans la « fiction de l’intime . » Il y une raison à cela. Lorsqu’on pénètre dans le secret des personnages,
qu’on ausculte les mouvements infinitésimaux de leur âme par
la magie du monologue intérieur ou du discours indirect libre,
on retrouve précisément le romanesque qui les habite, c’est-à-dire
le phantasme. Else, cette créature tragique de Schnitzler,
fille d’un avocat véreux et d’une mère prête à la sacrifier
pour éviter la prison à son mari, imagine un instant de s’offrir
au jeune médecin Paul s’il lui procure les 30000 écus nécessaires
pour tirer son père de l’embarras. Elle s’avoue non sans lucidité :
« Ça sort de nouveau d’un roman. La fille pure se vend pour
le père adoré et en tire peut-être même du plaisir. » Dans un scénario ultérieur, la jeune fille voit son père déjà à la prison
de Stein : « Une fois par mois, on peut lui rendre visite.
J’y vais avec maman, en train, troisième classe. C’est que
nous n’avons pas d’argent. Personne ne nous en prête. Logement
exigu Lerchenfelderstrasse, comme chez la couturière que je
suis allée voir, il y a dix ans. Nous lui apportons de quoi
manger. Mais comment ? Nous n’avons rien nous-mêmes. L’oncle
Victor nous versera une rente. Trois cents gulden par mois.
Rudi sera chez Vanderhulst en Hollande [...] Les enfants du
forçat ! Roman de Temme, en trois volumes. »
Depuis Thibaudet, l’expression « roman romanesque » a fait l’objet d’une lexicalisation
progressive . Parfois synonyme de « récit d’aventures », elle désigne désormais en français
un sous-genre du roman et constitue une catégorie commode pour
regrouper des textes parfois disparates. Encore inconnue des
répertoires terminologiques, elle a fait une entrée remarquée
dans les histoires de la littérature. Les premières œuvres
qu’Alain Montandon analyse de façon plus détaillée dans son
manuel récent sur Le Roman au XVIIIe siècle en Europe (1999), sont abordées dans une partie qui s’intitule « Le roman romanesque. Voyages et
aventures ; robinsonnades, idylles et utopies ». L’expression qui nous préoccupe n’est jamais définie, mais le complément
titulaire, absent dans les autres chapitres, vient pallier
ce manque. Il s’agit essentiellement d’œuvres dont la teneur
romanesque provient d’un ailleurs, dans l’espace ou dans le
temps, comme Robinson Crusoé, Les Voyages de Gulliver, L’An 2440 ou Paul et Virginie. Ce sont donc des éléments de contenu qui président à ce regroupement et qui
le distinguent du chapitre consacré au roman épistolaire. Plutôt
que de faire un mauvais procès à l’auteur de cette somme qui
n’a guère d’équivalent, soulignons l’intérêt d’une structuration
manifestement hétérogène : elle permet d’apporter des éclairages
différents sur La Nouvelle Héloïse et de l’aborder à la fois comme roman épistolaire et... comme « roman romanesque »,
dans sa version utopico-idylliaque.
On observera que l’expression « roman romanesque » a des équivalents dans les
principales langues romanes, alors que ni *romanhafte Roman , ni *novelish novel ou *novelesque novel ne sont attestés. Faut-il en chercher l’explication, pour le domaine anglo-saxon, dans la fameuse opposition
entre novel et romance, qui, elle, n’a d’équivalent ni dans les langues romanes, ni en allemand ? Il faudrait une étude spécifique pour aborder les problèmes de traduction,
redoutables, que pose le terme anglais romance, qui correspond, par certains côtés, au « roman romanesque ». Des arguments
solides, exposés par Cornelius Crowley, le traducteur de L’Écriture profane, l’ont incité à transposer romance par « le romanesque ». Mais ce choix, valable pour les études de Frye, ne saurait être généralisé
dans la mesure où romance est traditionnellement une sous-catégorie de la prose narrative, alors que « le
romanesque » peut s’appliquer non seulement à d’autres genres
que le roman, mais concerner un personnage ou un « ethos ».
Cela dit, il est certain que le poids de l’aventure, l’opposition
au quotidien, l’importance de l’imagination et de la fantaisie
rapprochent la romance du romanesque. C’est vrai également pour le rôle des péripéties et la « densité des événements »
(Vocabulaire d’esthétique), comme il ressort de la conférence magistrale que David Lodge prête à Angelica
dans Un tout petit monde (1984) :
« La romance, par contraste [avec l’épopée et la tragédie], n’est pas structurée
de cette façon. Elle n’a pas un seul point culminant mais plusieurs ;
le plaisir dans ce type de texte vient, revient et revient
encore. A peine le héros vient-il d’échapper à un drame dans
sa vie qu’un autre se présente ; à peine un mystère a-t-il
été résolu qu’un autre surgit ; à peine une aventure vient-elle
de se terminer qu’une autre commence. Les questions narratives
s’ouvrent et se referment, s’ouvrent et se referment, comme
les contractions des muscles vaginaux pendant les rapports
sexuels, et ce processus est par principe sans fin. Les romances
les plus célèbres et les plus caractéristiques sont souvent
inachevées – elles ne se terminent qu’avec l’épuisement de
l’auteur, tout comme la capacité d’une femme à avoir des orgasmes est limitée par son énergie physique. La romance est un orgasme à répétition. »
Pour revenir à l’expression « roman romanesque », elle apparaît en espagnol dans
un article sur « La novela novelesca » que lui consacre Leopoldo
Alas (1852-1901) et qu’il reprend dans son recueil Ensayos y revistas (1892). Le syntagme nominal qui nous préoccupe est fraîchement importé de Paris puisque Clarín alias Leopoldo Alas répond, non
sans ressentiment patriotique, à une demande du journal madrilène El Heraldo qui se fait l’écho d’une discussion française sur le « roman romanesque ». Une
lettre du jeune romancier Marcel Prévost (1862-1941) au Figaro du 12 mai 1891 avait déclenché une enquête du Gaulois qui publie du 14 au 22 mai 1891 une trentaine d’interviews sur le genre en question . Selon Alas, Marcel Prévost entend romanesque « non pas dans le sens d’une fable plus ample, mais de l’expression plus grande de la vie du sentiment . » Il est significatif que le critique madrilène donne immédiatement des exemples
assez particuliers, comme l’épopée hindou Râmâyana. « L’histoire, poursuit-il, telle que l’écrivirent les grecs et quelques romains
et telle que l’écrivent les historiens-artistes modernes, est
le roman romanesque le plus admirable. » Renan, qu’il cite admirativement comme exemple, possède une valeur emblématique.
En effet, ce qui intéresse Alas derrière l’effervescence autour
du roman romanesque et qu’il acclame, c’est un nouvel idéalisme,
une nouvelle religiosité qui serait en passe de succéder au
positivisme. La majeure partie de son article est ainsi un
hommage exalté aux « tendances spirituelles et religieuses
de la nouvelle génération littéraire » qu’il défend, notamment, contre les attaques d’Emilia Pardo Bazán, avant
de revenir au genre cher au Goncourt :
« Qu’est-ce que tout cela a avoir avec le roman romanesque ? Si le roman romanesque ne veut dire rien d’autre qu’un nouveau goût des masses
[...] si le roman romanesque signifie la restauration du disparate
picaresque et pseudo-romantique, alors tout ce qui précède
est hors sujet ; mais dans ce cas, je n’ai pas envie non plus
de perdre mon temps en parlant de telles fadaises. Mais si
le roman romanesque signifie une nouvelle protestation de cette jeunesse littéraire qui cherche
l’idéalité ou la poésie, alors, loin d’avoir abandonné la question dans les paragraphes
antérieurs, j’ai pénétré son noyau. Une fois démontré qu’il
existe un nouveau désir, une nouvelle aspiration religieuse
et philosophique, faut-il démontrer la légitimité d’une nouvelle
littérature qui en serait l’expression artistique ? Oui, mille
fois oui [...] Et la forme du roman qui s’attache à l’âme est
particulièrement légitime, non pas à travers l’analyse, mais
à travers sa beauté, la beauté de ses effusions nobles, qui
ne sont pas moins belles que la lutte formidable de ses passions
; le roman du sentiment est légitime et opportun. »
Leopoldo Alas s’empresse d’ajouter qu’il ne plaide pas pour la sensiblerie ou
l’eau de rose, mais pour l’équivalent espagnol d’une George
Sand, pour l’apparition de « romanciers, poètes, psychologues sentimentaux et pieux ». Notons qu’il cite spontanément la même auteure que Barrès comme représentante
idéale du « roman romanesque ». Son credo illustre cependant
que l’adhésion au « roman romanesque » peut se faire pour des
motifs divergeants, voire totalement opposés. La novela novelesca est en effet pour Alas l’expression certes poétique, mais aussi profondément
idéologique, d’une restauration spirituelle en cours, tandis
qu’André Beaumier y verra une émancipation d’avec « les idées ».
On peut observer un nouveau déplacement de notre notion dans un entretien de
1966 entre le critique Emir Rodriguez Monegal, le romancier
cubain Severo Sarduy et Ernesto Sábato. Severo Sarduy s’y oppose
à Sábato sur le romanesque, que l’écrivain argentin défend
vigoureusement : « Je pense que, de temps en temps, il convient
de restaurer le sens romanesque du roman. Par rapport à des
narrations comme celles du nouveau roman, qui arrivent dans
un cul-de-sac, il faut revenir régulièrement à la racine essentielle
du roman. Il obéit en effet à une nécessité à la fois psychologique
et métaphysique de la condition humaine. » En partant de l’idée que le roman est une forme occidentale, liée au rationalisme,
au christianisme, à la technolâtrie et à l’instabilité sociale
qui en constituent autant de motivations sociales, historiques,
psychologiques et métaphysiques, Sábato estime qu’un mouvement
dialectique fait resurgir le fonds fictionnel du roman chaque
fois que son évolution l’entraîne vers « l’anti-roman ». L’auteur
d’Alejandra se dit convaincu de l’apparition d’un néoromantisme et n’hésite pas à identifier
les termes que Senancour oppose : « La constante de toute la
littérature romanesque, ce qui va durer, c’est la constante
romantique. Le mot romantique, on le sait, vient du roman.
Dire que le roman est romantique, c’est comme si l’on dit que
le roman est romanesque. Une espèce de tautologie. » Sans doute Sábato abuse-t-il ici de l’argument étymologique. Mais ce qui
est plus surprenant dans l’entretien, c’est la caractérisation qu’il propose du roman de Flaubert :
« Nous savons tous que Madame Bovary est une espèce de Don Quichotte du roman romantique. L’authentique esprit romantique, comme l’était Flaubert,
éprouve la même répugnance à l’égard du faux romantisme des
romans-fleuves, la même prévention que ressent un esprit religieux
authentique à l’égard des dévots. C’est ainsi que se produit
cette espèce de dialectique de l’ascétisme dans le cas de Madame Bovary qui est le prototype, à mon avis, d’un roman romanesque, romantique jusqu’à
l’excès, mais écrit avec une espèce de violence et de sécheresse
qui va à l’encontre de la tradition de l’esprit lacrymogène. »
En attribuant à Madame Bovary le qualificatif qu’ils réservent à Paul et Virginie, Sábato se situe, à première vue, aux antipodes des Frères Goncourt. S’il peut
considérer ce texte comme « le prototype [...] d’un roman romanesque »,
c’est sans doute à cause des clichés romantiques qui hantent
Emma et dont elle s’est imprégnée en lisant … Bernardin de
Saint-Pierre . Cela dit, Sábato voit parfaitement ce qui oppose Madame Bovary à « l’esprit lacrymogène » et il souligne la façon dont Flaubert produit, à
plusieurs reprises, une dissonance très moderne en télescopant
différents discours stéréotypés : « Ce sont ces dissonances
qui abolissent toute possibilité de tomber dans la trivialité
romantique. »
La conclusion d’Emir Rodriguez Monegal, au terme de l’entretien, mérite d’être
mentionnée. Il y a toujours eu à ses yeux une coexistence dialectique
entre le roman romanesque et le roman qui dénonce le romanesque :
« Parce que si les romans romanesques ne semblent rien avoir
de commun avec la critique du roman, il est évident que le
roman critique relève des deux à la fois, parce qu’il a également
l’élément narratif et cela s’observe particulièrement dans
les œuvres les plus critiques. » La narrativité serait donc le noyau du romanesque que sa contestation même
ne ferait qu’accentuer.
Attardons-nous un instant en Amérique latine, le temps de constater que l’expression
inventée par les frères Goncourt est également présente, en
portugais, dans les sciences humaines brésiliennes. On ne sera
guère étonné de la retrouver dans le résumé d’une thèse de
doctorat consacrée à Jorge Amado et, plus exactement, à ses
romans « engagés », écrits entre 1931 et 1954 : « Sur le plan
de la construction, l’analyse souligne la combinaison du texte
avec les formes consacrées par la tradition narrative, dont
le résultat est le roman romanesque. Cette forme s’attache
à mélanger le réalisme de la dénonciation sociale et de l’engagement
politique avec les schémas hérités du roman antique (ou histoire
romanesque), marqués par l’héroïsme idéalisé et par le climat
d’action et d’aventure, chers au goût populaire. » La référence au modèle antique semble destinée à valoriser la production
d’un auteur prolifique, à qui on a beaucoup reproché, depuis
une vingtaine d’années, ses compromissions avec un romanesque
trivial et folklorique .
La situation italienne est particulièrement éloquente par rapport à la mode actuelle
du romanesque. L’été 2002, Franco Croce a réalisé pour la radio
2 RAI une série d’émissions intitulée « 10 romanzi romanzeschi »
destinée à relire dix textes du patrimoine narratif italien
pour mettre en valeur leur teneur romanesque. Il s’agissait
ainsi de combattre le préjugé selon lequel la littérature italienne
serait dépourvue d’une grande tradition romanesque, « impression
[...] due aussi au fait que, souvent, le roman italien a été
lu, apprécié, divulgué, davantage pour en exalter les qualités
stylistiques que pour en mettre en évidence la trame aventureuse
et la fascination du récit ». Les romans ainsi « revisités » vont du début du 19e siècle à nos jours et comprennent I promessi sposi (Les Fiancés) de Manzoni, Niccolò dei Lapi (1841) de Massimo d’Azeglio, Le confessioni d’un Italiano (1867) d’Ippolito Nievo, Malombra (1881) d’Antonio Fogazzaro, I Misteri della giungla nera d’Emilio Salgari, La coscienza di Zeno (La Conscience de Zeno, 1923) de Svevo, La luna e i falò (1950) de Cesare Pavese, Il Barone rampante (Le Baron perché) d’Italo Calvino et Il nome della rosa (Le Nom de la rose) d’Umberto Eco. L’étendard du « romanzo romanzesco » permet ainsi la reconstitution d’une tradition
oubliée de l’aventure. Comme on peut le constater, il fait
émerger des auteurs largement oubliés comme Emilio Salgari
à côté des auteurs les plus « classiques » du roman romantique
(Manzoni), moderne (Svevo) et contemporain (Eco).
L’exploitation fasciste du romanesque
Le cycle d’émissions de Franco Croce confirme donc notre constat initial : nous
assistons à une nouvelle mode du romanesque, avec une valorisation
simultanée du terme critique et l’appréciation du mot dans
son usage extralittéraire, trivial ou quotidien, ce qui nous
conduit à nous interroger sur les circonstances dans lesquelles
il fait l’objet de tous les anathèmes et à quel moment de l’Histoire
on se met à l’exalter. La mode précédente du romanesque réserve, à cet égard, quelques surprises. Lisons donc quelques dithyrambes que
lui consacre un ouvrage bien connu des dix-septièmistes :
« Le romanesque est éternel. Une femme qui aime un homme d’une autre nation,
ce n’est pas un pâle fantôme de l’écran, daté des temps modernes,
ce n’est pas la Grande Illusion, c’est Horace. Une jeune fille incertaine sur son cœur et qui veut paraître dure et insensible,
ce n’est pas telle ou telle héroïne de film américain, ce n’est
pas L’Amour en première page ou Marguerite Gautier, c’est Andromède, c’est Cléopâtre. Un soldat inconnu qui se découvre l’héritier
des princes du pays, s’empare du pouvoir, ce n’est pas Tempête sur l’Asie, c’est Don Sanche d’Aragon. [...] De petits personnages populaires entourant de leurs cris et de leurs chansons
une mince aventure amoureuse, ce n’est pas un film de René
Clair, ce n’est pas Sous les toits de Paris, c’est La Galerie du Palais. Des amants que tout sépare et que tout réunit, ce n’est pas Le voyage sans retour, c’est Le Cid. »
Il faut reconnaître à l’auteur de ces lignes un certain talent pour actualiser
les œuvres du passé et présenter Corneille sous un jour séduisant
pour des lecteurs modernes. Il n’est pas exclu qu’un professeur
de français puisse, avec une telle argumentation, réveiller
les vocations littéraires qui se font de plus en plus rares.
Il y a là, en apparence, un sujet de dissertation plus facile
que le jugement des frères Goncourt sur Paul et Virginie. Mais il ne serait guère « politiquement correct » de le proposer parce qu’on
aura reconnu le verbe scintillant d’un jeune normalien peu
recommandable, fusillé à la Libération : Brasillach. Si l’on
veut comprendre le fascisme, son livre sur Corneille, sa tentative
de le dépoussiérer, est pourtant un document exceptionnel.
Brasillach y distingue deux tentations qui habitent Corneille, la tentation du
romanesque et la tentation de la volonté. La deuxième partie
de l’ouvrage, sur la maturité du dramaturge, s’intitule « Le
Triomphe de la volonté ». En traduisant en français Triumph des Willens, l’auteur a délibérément choisi un titre qui est celui « du plus célèbre des films
hitlériens », réalisé par Leni Riefenstahl, à la demande du pouvoir nazi, pour célébrer
le congrès de Nuremberg en 1934. Brasillach voit dans la tentation
de la volonté ce qui rapproche le plus Corneille de sa propre
génération et se demande « si, quand Mussolini invite la Comédie-Française
à jouer au Forum, il ne retrouve pas, justement, dans ce Corneille
de notre enfance, le précurseur génial, hardi, anti-bourgeois,
anti-capitaliste et anti-parlementaire, du fascisme moderne ». Exhumer Corneille en 1938 signifie bien pour le futur, mais éphémère commissaire
général au cinéma de Vichy, lui faire jouer un rôle similaire
à celui que les nazis ont réservé à Nietzsche :
« De même que les régimes totalitaires exaltent les musiciens, les poètes, les
romanciers qui ont pratiqué l’orthodoxie de la doctrine et
vénéré la force, de même le régime établi par ces despotes
[sc. les professeurs] impose le respect de Corneille [...]
qu’ils joueraient dans les congrès nazis si Corneille s’appelait
Wagner. »
Mais ce qui est malgré tout plus déterminant aux yeux de Brasillach que la volonté,
c’est la « tentation du romanesque » et le moment est venu de faire un peu de statistiques. On a beau ne pas aimer
les chiffres, parfois ils sont parlants. Sauf erreur, le mot romanesque apparaît 75 fois dans ce livre consacré à « notre Shakespeare ». A lui seul,
l’ouvrage représente près de 4 % de toutes les 2019 occurrences
du terme (au pluriel comme au singulier) qui apparaissent dans
la base Frantext. Si l’on fait porter la recherche sur la chaîne le romanesque, ce qui permet d’éliminer presque tous les emplois, évidemment plus fréquents,
du terme comme adjectif, on frise le monopole avec plus de
17% de toutes les 88 occurrences du syntagme nominal dans une
base de données qui représente tout de même un corpus de plus
de 3000 textes. 17%. C’est considérable. J’insiste sur cette
inflation du mot parce que le quantitatif dépasse un seuil
qui le fait basculer dans le qualitatif, indissociable de l’appropriation
idéologique d’un mot dans une phraséologie fasciste, version
rue d’Ulm. Fasciste est d’ailleurs une approximation qui risque
de masquer le glissement de Brasillach vers les thèmes nazis,
plus marqués dans son livre que les poncifs du pétainisme .
L’adjectif revient dans des expressions comme « œuvre romanesque », « esprit
romanesque », « héros romanesque », « génie romanesque », « galanterie
romanesque », « conquérant romanesque » et c’est une même auréole qui entoure le terme quand il désigne des qualités
morales ou strictement littéraires, un tempérament, un fait
divers ou une comédie.
« Ce goût invincible du romanesque », selon l’expression de Brasillach, constitue un fil rouge qu’il traque dans
toute l’œuvre de Corneille, mais il y voit surtout un synonyme
de sa jeunesse et il le trouve incarné au suprême degré dans Le Cid. Le chapitre relatif à cette pièce s’intitule précisément « Le triomphe du romanesque ». Tout
en narrant, non sans brio, la querelle du Cid, Brasillach s’applique à montrer à quel point l’ensemble de la production de
Corneille et cette pièce en particulier est traversée par les
mythes et les motifs qui sont à l’œuvre, dans les années trente
comme aujourd’hui, dans la culture populaire. La force de son
actualisation tient à cette imbrication constante entre un
discours parfois très abstrait sur Corneille et l’évocation
exaltée des phénomènes de la vie moderne qui lui feraient écho, et
qui se présente, elle, sous la forme d’une pseudo-sociologie
de la culture. Par moment, on ne sait plus s’il est question
du XVIIe siècle, des années 1930 ou des deux à la fois :
«Jusqu’à la fin de sa vie, Pierre Corneille devait donc rester l’habitant de
cette planète merveilleuse qu’on appelle la planète du romanesque.
Elle n’a jamais cessé d’être sa patrie idéale, et il faut croire
que les hommes naissent obstinément sous son influence, puisque
à chaque saison elle prend pour eux un aspect nouveau sans
jamais cesser d’être elle-même. Aujourd’hui, c’est l’écran
qui pour des millions d’hommes apporte les rêves de domination
et de sacrifice : c’était à l’époque l’écran plus étroit du
vers qui devant un public plus restreint mais aussi enflammé,
séparait le mari de la femme rêveuse, la dactylographe insipide
de l’héroïque commis en nouveauté, et parait la petite cousine
des séductions de Greta Garbo. »
Des rêves de domination et de sacrifice. Ce sont ces rêves qui sont au cœur du romanesque selon Brasillach, même s’il
donne au terme bien d’autres définitions, plus envoûtantes
les unes que les autres :
« L’esprit romanesque est souvent précieux, mais le romanesque n’est pas la
préciosité. L’esprit romanesque est souvent aventureux, mais
le romanesque n’est pas l’aventure. Le romanesque est une faculté
merveilleuse de devenir poète par l’action, de traduire en
actes, ou en désirs d’actes presque toujours, ce qu’on a lu
ailleurs, ce qu’on a vu ailleurs, dans les poèmes ou dans les
films. »
C’est par la médiation du romanesque que la culture de masse sert à donner un
lustre moderne à Corneille tout comme son théâtre permet d’anoblir
en retour les aspirations contemporaines de ces jeunes qui
croient que la guerre, c’est le cinéma enfin vécu. L’utilisation
du Cid pour poétiser à travers le romanesque leurs « rêves de domination et de sacrifice »
est un bel et sinistre exemple de « l’esthétisation de la politique
que pratique le fascisme », dont parle Walter Benjamin dans son célèbre essai sur « L’œuvre d’art à l’époque
de sa reproductibilité technique ».
Ferragosto 1970 ou le romanesque à l’épreuve de la modernité
Après l’apothéose douteuse du romanesque, il faut, enfin, évoquer son procès
devant la cour d’assises. Le tribunal siège en Italie, et les
jurés sont les lecteurs du Corriere della sera qui publie l’acte d’accusation dans ses colonnes de l’été 1970. Brasillach aurait
pu dire que la peine capitale, c’est-à-dire son exclusion du
littéraire à perpétuité, est requise contre le prévenu. Écoutons
l’inflexible procureur, écoutons Carlo Cassola :
« L’idée populaire du roman continue à être celle d’il y a mille ou dix mille
ans. Un roman ne doit pas raconter les cas ordinaires de la
vie, sinon, quel intérêt a-t-il ? Seulement les cas extraordinaires
ont de l’intérêt : “romanesque” est donc synonyme d’exceptionnel,
d’extraordinaire, d’invraisemblable. Des phrases comme “quand
la vie est un roman”, “la réalité est parfois plus romanesque
que les romans” témoignent de cette mentalité invétérée. [...]
Le roman s’est développé dans la mesure où il s’est débarrassé
du romanesque. »
Le romanesque selon Cassola, c’est en quelque sorte le péché originel du roman,
lié à sa genèse dans la narration orale, au milieu des cavernes,
qui lui aurait valu la tare du suspense :
« Le roman-feuilleton, le roman rose, le roman policier, le thriller ont été
confectionnés avec les mêmes trucs qui servaient au narrateur
antique pour tenir en éveil l’attention de ses auditeurs ou
de ses lecteurs, pour les laisser la bouche ouverte, pour les
épater, pour provoquer les pleurs et le rire. »
Pour l’auteur de Alla periferia (1942), La visita (1942), Fausto e Ana (1952), Un cuore arido (1961) et tant d’autres romans, recueils de nouvelles et essais, le suspense
relève du divertissement, il est bon pour le roman populaire
et le roman populaire est bon pour les sociologues de la littérature.
Dans les neuf articles du Corriere della sera qui seront repris dans Poesia e romanzo, Cassola s’attache à définir les caractéristiques du « roman en tant que création
originale du monde moderne ». La première caractéristique de ce roman moderne de la contemplation qui
revendique par dessus tout l’héritage réaliste de Flaubert,
c’est l’abandon du romanesque et Cassola n’hésite pas à donner
des mauvais points aux romanciers comme Pasternak et surtout
Stendhal qui lui auraient fait trop de concessions . Avec les autres caractéristiques qui découlent de l’abandon du romanesque,
Cassola procède à une liquidation en règle de tout l’héritage
de l’épopée. En effet, le roman moderne dont il fait l’apologie
renonce non seulement aux personnages d’exception, mais aussi
aux événements singuliers comme les délits, les meurtres et
le suicide parce qu’il trouve sa matière dans les paysages,
les atmosphères et le quotidien des gens ordinaires : « Que
le romanesque soit superflu dans le roman moderne résulte de
sa seconde caractéristique : à savoir sa focalisation, de préférence,
sur les personnes simples et les cas ordinaires de la vie. » Le roman moderne cher à Cassola montre le pathétique du commun des mortels,
sans jamais rechercher l’étude sociale. Le choix d’un sujet
contemporain va dans le même sens et contribue à éviter l’invraisemblance.
Mais l’ascétisme de Cassola va plus loin et ne se limite pas aux seuls éléments
romanesques. Il jette également aux orties les réflexions philosophiques
et les idées qui encombrent selon lui un trop grand nombre
de récits : La Recherche, les romans de Thomas Mann et L’Homme sans qualités ne sont à ses yeux que des essais déguisés.
Lors du ferragosto de 1970, ces thèses publiées dans le creux estival provoquent une vive polémique
et des auteurs comme Giorgio Bocca, Mario Soldati et Cesare
Garboli interviennent dans le débat qui se prolonge jusqu’en
octobre . Pour Pietro Citati, Cassola est un « romancier tendu vers la contemplation
mystique de la réalité », mais « aussi une espèce d’Horace
ou de Boileau » et il sera le premier à le contredire le 2 septembre dans un article publié
dans le quotidien Il Giorno. Attaché au « merveilleux absolument shakespearien », Citati défend une conception
« polymorphique » du roman qui conserve comme autant de virtualités
l’ensemble des traits et des ressources qui ont caractérisé
le genre depuis ses origines. En dialecticien, il estime que
la fonction des éléments aventureux s’est profondément modifiée :
« L’arsenal des trouvailles et des coups de théâtre qui visaient
autrefois à captiver le grand public, est aujourd’hui le lieu
où se manifestent les plus subtiles intentions compositionnelles :
le lieu privilégié où se dissimule la toile des symboles, rigoureuse
comme un édifice métaphysique et impalpable comme un courant
souterrain fluide qui soutient le roman. » Citati interprète de façon similaire les « idées » qui se sont transformées
à ses yeux, sous la plume de Goethe et de Proust, en « “motifs”
poétiques qui s’insinuent entre les personnages, s’entrelacent
entre les paysages et les aventures pour leur donner un fond
aussi lucide qu’infiniment varié. » L’essai de Citati s’achève sur l’image poétique du « grand corps endormi
du roman, ce corps au millier de bras, aux pieds enfoncés dans
les cavernes et au chef perdu dans les plus pures et lointaines
constellations » qu’un génie « doué à la fois d’une imagination philosophique vigoureuse et
d’une exubérante fantaisie métaphorique » saura peut-être réveiller.
Peu de temps après, Italo Calvino fait paraître à son tour un article dans Il Giorno pour se ranger du côté de Citati . L’auteur de Marcovaldo ne partage pas du tout le purisme minimaliste de Cassola. Tout en reconnaissant
l’intérêt du modèle flaubertien pour la poétique personnelle
de son confrère, il lui dénie le droit d’en faire une théorie
universelle :
« La poétique de l’ineffable existence est, et restera, liée à de rares expériences
individuelles, à des conjonctures historiques particulières.
Cassola déclare qu’elle a triomphé ; ne se rend-il pas compte
que ce triomphe est une défaite? Que peut bien représenter
un tel triomphe aujourd’hui ? Des romans sans couleur, comme l’eau de vaisselle où nage la graisse de sentiments
réchauffés. »
Si Calvino est prêt à participer à la « réhabilitation du “romanesque” et à parier
sur sa future réincarnation », c’est qu’il constate une contradiction entre l’intérêt des critiques pour
le fonctionnement du récit traditionnel et l’opprobre qui le
frappe chez les créateurs. Il cite comme exemple S/Z, mais pour « inverser » le raisonnement de Roland Barthes. Qu’on puisse décrypter
de façon exhaustive un « roman classique » comme Sarrazine ne signifie pas nécessairement qu’il s’agisse d’une forme morte, mais qu’il sera
possible de « construire des romans “artificiels” nés en laboratoire »,
en appliquant « les règles », désormais connues, « du jeu “romanesque” ».
Ce jeu avec le lecteur, Calvino va le jouer lui-même, quelques années plus tard,
avec Si par une nuit d’hiver un voyageur : « Mon objectif, déclare-t-il lors de la parution du livre, était de donner
l’essence du romanesque en la concentrant dans dix incipit
de romans qui développent selon les modalités les plus diverses
un noyau commun. » Et dans une lettre à Angelo Guglielmi, publiée en septembre 1979 dans Alfabeta, il précise ce qu’il entend par romanesque :
« 1) L’objet de la lecture qui est au centre de mon livre n’est pas tant le
“littéraire” que “le romanesque”, c’est-à-dire un procédé littéraire
déterminé - propre au récit populaire et de consommation, mais
adopté de façon variable par la littérature d’un rang élevé
- qui se base en premier lieu sur la capacité à focaliser l’attention
sur une intrigue dans l’attente permanente de ce qui va advenir. »
On ne saurait plus clairement refuser une dichotomie manichéenne entre la littérature
populaire et la Littérature avec un L majuscule. Les ficelles
du suspense existent dans le grand roman, comme dans le roman
policier, mais elles sont plus subtiles et peuvent demeurer
invisibles. Pour Calvino, il ne s’agit pas de cacher ces ficelles,
mais au contraire de les exhiber, de brandir des fils qui changent
de couleur au moment même où notre esprit s’y accroche, de
faire de la force qui nous capte, de faire du leurre qui nous
attire, l’objet même de son livre. Plutôt que de métafiction,
il faudrait parler d’un métaromanesque, ludique et inédit,
capable de nous tenir en haleine, malgré la distance ironique,
comme les griots d’autrefois.
***
Nous voilà, finalement, ... en Afrique ! On dirait que vous vous êtes laissé
emporter par le romanesque de votre sujet et qu’un étrange
mimétisme vous a conduit, à votre tour, à accumuler, à un
rythme vertigineux, péripéties citationnelles et coups de
théâtre référentiels. Votre façon de traverser, au grand
galop, six sphères linguistiques différentes, en brandissant
ici des emplois de l’adjectif, là des formes substantivées,
en passant de nos plus grands classiques aux hapax de l’internet,
confirme décidément notre malaise à l’égard d’un certain
comparatisme dont les effets polyglottes cachent mal une
incapacité de synthèse. Le moment serait peut-être venu de
vous ressaisir et de nous confier enfin le fond de votre
pensée sur le romanesque.
Dressons d’abord un bilan linguistique. Si l’engouement actuel pour le romanesque traverse allègrement les frontières,
c’est dans les principales langues romanes que la fortune du
mot en témoigne le plus clairement au niveau des études littéraires.
La substantivation de romanesque, romanzesco, novelesco et romanesco a depuis longtemps parachevé, en français, en italien, en espagnol comme en
portugais, le caractère transgénérique de la notion et son
« autonomisation relative » d’avec le roman. Elle a peut-être permis que le romanesque devienne, dans ces langues, un concept esthétique à part entière, qui n’a pas
d’équivalent en anglais, où the novelesque semble relever du hapax . Dans les pays de langue allemande, das Romanhafte a été promu au rang conceptuel chez Hegel, mais il n’a guère été suivi : dans
sa forme substantivée, la notion n’a, aujourd’hui, qu’une existence
marginale dans le discours critique outre-Rhin .
Des « chimères » romanesques dénoncées par Mascarille aux idées fantasques de
Don Sylvio de Rosalva, égaré par son caractère « romanesque
», de « l’imaginé des personnages » que les Goncourt apprécient
dans le « roman romanesque » Paul et Virginie à l’ « esprit romanesque » qui, selon Thibaudet, s’en « satisfait », du romanesque
qui « séduit les imaginations vives et fleuries » (Senancour)
aux scénarios amoureux, inspirés de Roméo et Juliette, dont rêvent Les Romanesques d’Edmond Rostand, nous avons pu constater que le romanesque et le phantasme
sont inextricablement liés . Cet aspect, généralement sous-estimé, me conduit à hasarder la définition
suivante. Dans sa version héroïque ou galante, aventureuse ou sentimentale, triviale ou
sublime, le romanesque, c’est ce qui, dans les œuvres, convoque,
cristallise ou flatte le plus directement le phantasme. Le « roman romanesque » serait celui où l’évocation du phantasme prime sur la
recherche formelle et passe, prioritairement, par des schémas
narratifs plus traditionnels et devenus, souvent, populaires.
Quand ils servent à manipuler l’opinion, ces phantasmes peuvent devenir redoutables.
Il y a des raisons politiques de se méfier du romanesque viril,
surtout lorsqu’il s’agit des « rêves de domination et de sacrifice »
que les fanatiques de tout bord savent si bien exploiter. Le
roman le plus dangereux, c’est le roman de l’apocalypse, qu’il
soit l’œuvre de Ben Laden ou des stratèges du Pentagone.
Il y a des raisons esthétiques de se méfier du romanesque. Sous une forme dégradée,
l’héritage de l’Odyssée, devenu trivial, anime la littérature fantastique, le roman policier, les films
d’espionnage comme les westerns. Avec leurs ancêtres lointains
du roman pastoral, les personnages des telenovelas latino-américaines partagent le même romanesque sentimental, à ceci près qu’il
n’y subsiste qu’un « grain de vrai », pour inverser la formule
des Goncourt. Mais la critique idéologique de cette production
ne doit pas se confondre avec le mépris et ignorer les réussites
esthétiques de la paralittérature. Surtout, les épigones de
Flaubert des années soixante auraient peut-être dû méditer
un instant l’exemple du roman latino-américain et de la place
qu’y occupe le romanesque dans sa version sublime. Au même
moment où Cassola le présentait comme une tare archaïque à
jamais dépassée, Alejo Carpentier a souligné la modernité de
l’épopée, dans le roman, en tant que « accion “grande y publica”», seule en mesure de symboliser la lutte de libération des peuples du continent. Le Siècle des Lumières illustre à merveille ce romanesque épique.
Enfin, vous connaissez bien ce « roman du siècle » qu’il fallait avoir lu à la
rentrée et qui a failli obtenir le Goncourt. Vous l’avez acheté
comme moi parce que Z*** en a dit du mal dans Libération, ce qui est souvent un signe de qualité. Cinq cent pages inspirées de la structure
d’un artichaut, un véritable tour de force. Votre voisine en
parle chaque fois dans l’ascenseur. Depuis septembre, il est
là, fidèle, sur votre table de chevet. Chaque phrase ressemble
étrangement aux dictées de Pivot et il y a du pain sur la planche
pour une centaine de narratologues. Vous en êtes, toujours,
à la page 11. Pour ne pas mettre sur le compte de votre fatigue
la résistance que vous oppose ce chef-d’œuvre, que vos petits-enfants
étudieront en première, vous vous y êtes encore replongé dimanche
dernier. Toujours, le livre vous tombe des mains. Ce roman,
c’est celui qui a enfin réussi là où Cassola, là où Rousseau
ont échoué: éliminer le romanesque.
Andréas PFERSMANN
andreas.pfersmann@unice.fr