RÉCITS
ET OUVERTURE DES VIRTUALITÉS
LA
MATRICE DU CONTRAT
par
André Petitat et Raphaël Baroni
Institut des sciences sociales et pédagogiques
Université de Lausanne
Le
présent travail s’inscrit dans la longue tradition qui, d’Aristote
à Propp et Ricœur, aborde le récit comme texte d’actions [1] . Dans un précédent travail sur les contes d’animaux
(Petitat & Baroni, 2000), nous avons fait l’hypothèse qu’une
part substantielle des opérateurs de transformation à l’œuvre
dans le déroulement de la fabula pouvait être dérivée de
différents niveaux de compréhension de l’action. Nous avions alors
distingué trois facettes de cette compréhension: celle du rôle
des capacités motrices, celle du rôle des perceptions et celle
du rôle des croyances dans l’action. Ces distinctions, inspirées
de la psychologie génétique et notamment des travaux sur la théorie
de l’esprit (Wellman, 1990), ont donné lieu à une première catégorisation
des actions et interactions présentes dans les contes d’animaux,
avec au centre la notion de réversibilité. Celle-ci renvoie
à toutes les rocades virtuelles possibles dans les interactions,
mouvements souvent surprenants qui explorent les virtualités
offertes par la compréhension de l’action.
L’attention
est ici centrée sur la matrice du contrat, c’est-à-dire sur un
nœud stéréotypique des échanges extrêmement fréquent. Notre souci
n’est donc pas le récit comme totalité, mais l’analyse et la synthèse
des abondantes variantes de contrat apparaissant dans les contes
formulaires, les contes d’animaux et les contes merveilleux. En
conclusion seulement, nous nous interrogerons sur l’intérêt de
cette approche pour comprendre la cohésion du récit et sa tension
dramatique.
Dans
les pages qui suivent, nous avons procédé de façon empirique,
par inventaire et analyse de variantes de contrats identifiées
dans nos trois corpus de contes. Nous nous sommes aussi demandés
dans quelle mesure notre intérêt pour les dynamiques interactives
nous rapprochait ou nous éloignait des travaux classiques de la
narratologie. Commençons par ce dernier point.
De
la narratologie à l’analyse interactionniste
L’analyse
des contes sous l’angle des virtualités interactives s’inscrit
parmi les travaux narratologiques inspirés par des théories de
l’action [2] . Dès
les années 1970, les progrès empiriques réalisés dans la description
des récits appellent des fondations théoriques qui dépassent les
inspirations formalistes et structuralistes du départ. Plusieurs
voies seront alors explorées qui viendront enrichir considérablement
notre vision du récit. L’ouverture la plus spectaculaire provient
sans doute des théories de la réception, qui cassent la clôture
des interrogations précédentes et envisagent le récit comme interaction
historiquement située entre narrateur et récepteur (Eco, 1985 ;
Jauss, 1978 ; Charles, 1977 ; Iser, 1976). Un second
courant (cf. Van Dijk, 1976 ; Ricoeur, 1983-85) se tourne
du côté des théories de l’action issues de la philosophie analytique
anglo-saxonne pour tenter de mieux définir l’objet premier du
récit – en tant que « texte d’action » – et d’explorer
les rapports dynamiques qui relient l’expérience pragmatique et
sa configuration narrative. L’activité est également intense du
côté de la psycho-linguistique, prise sous tension entre les interprétations
cognitivistes et culturalistes, entre Piaget, Fayol, Vygotski
et Bruner.
La
perspective qui est la nôtre hérite de ces différents courants.
Elle reprend l’opposition entre action et événement, en l’enrichissant
de la dimension du comportement. L’action prend appui sur le comportement
en le dépassant. Elle peut être considérée comme une construction
historique appréhendable dans des durées variables, que ce soit
la très longue durée de la phylogenèse, la courte durée de l’ontogenèse
et les durées courte, moyenne ou longue dont l’historiographie
est coutumière. Ces perspectives génétiques fournissent des distinctions
mobilisables dans l’analyse des actions et interactions configurées
dans les récits. L’idée de base est que la définition d’une action
réelle procède des virtualités inventées au cours des développements
de la compréhension de l’action. Le réel actionnel n’existe pas
en soi, comme un objet physique autour duquel il faut développer
une batterie d’observations objectives; sa complexité dépend de
la complexité de la compréhension des narrateurs et récepteurs,
liée dans la longue durée aux sauts métacognitifs et dans les
durées plus ordinaires de l’histoire à des mutations socio-historiques
de moindre envergure. Si le réel relationnel procède des virtualités
de la compréhension de l’action, alors la fiction n’est pas imitation,
même créatrice, du réel. C’est au contraire une autre manière
d’explorer les virtualités de l’action et d’en inventer de nouvelles,
en faisant comme si. Que ce soit en respectant ou en s’affranchissant
des limites de la régulation sociale, des connaissances, voire
même de caractéristiques naturelles, la fiction célèbre les virtualités
présentes ou participe à leur élargissement en inventant de nouveaux
mondes.
Ce
point de vue interactionniste rejoint certaines préoccupations
des approches formalistes et structuralistes tout en enrichissant
le point de vue de la réception.
Si
la notion de « fonction » développée par Propp
a d’abord servi à dépouiller les récits de leurs contenus « accidentels »
pour ne plus retenir que « l’action d’un personnage, définie
du point de vue de sa signification dans le déroulement de l’intrigue »
(1970, p. 31), et si le but de cette abstraction était de faire
apparaître un schéma formel (structural) unique à travers la diversité
des variantes textuelles – schéma propre au « genre »
merveilleux en l’occurrence –, une des conséquences de cette approche
aura été de dégager et de mettre en évidence des chaînes interactives
très générales, à l’image de nos interactions réelles et fictives.
Les
fonctions représentant des actions abstraites du texte, et ces
actions étant considérées comme « les parties constitutives
fondamentales du conte » (Propp, 1970, p. 31), c’est sur
la logique de leur enchaînement que se fonde l’analyse de la morphologie
des contes (et, avec les successeurs de Propp, de tous les récits).
Ainsi, pour justifier la « nécessité » de l’enchaînement
unilinéaire des fonctions – « la succession des fonctions
est toujours identique » (p. 32) –, il suffit parfois de
constater qu’une « interdiction » doit obligatoirement
précéder sa possible « transgression », ou que l’« ordre »
précède toujours sa possible « exécution », ce qui apparaît
avec évidence dans les enchaînements de fonctions suivants, tirés
du répertoire de Propp :
g1 :
interdiction ;
d1 : transgression de l’interdiction ;
g2 :
ordre ;
d2 : exécution de l’ordre ;
(Propp,
1970, pp. 37-38 et p. 163)
L’ordre
de ces fonctions ne saurait en effet être renversé sans devenir
absurde du point de vue interactif. Une telle nécessité (par implication)
ne suffit évidemment pas à expliquer l’enchaînement de l’ensemble
des trente et une fonctions proppiennes. Dans bien des cas, l’enchaînement
ne relève que d’une certaine cristallisation liée à la tradition,
valable pour un genre littéraire particulier. Par ailleurs, ces
enchaînements, trop mécaniques, ne rendent pas compte des alternatives
que les virtualités interactives supposent : une interdiction
est susceptible d’être respectée et un ordre d’être refusé. D’un
point de vue normatif, ces deux enchaînements (Interdiction
® Transgression ; Ordre ® Exécution)
présentent en fait deux mouvements opposés, l’un transgressif,
l’autre respectueux, deux virtualités présentes dans toute interaction.
Par
rapport à l’analyse formelle de Propp, l’approche interactionniste
ne se contente pas de rendre compte du parcours stéréotypé privilégié
par un certain genre de récits, mais elle met au contraire en
évidence la pluralité des séquences narratives possibles auxquelles
une situation particulière (l’ordre, l’interdiction, etc.) peut
donner lieu. Les récits folkloriques présentent des variantes
quasi inépuisables de ces situations interactives typiques. Une
démarche comparative (entre les diverses situations que l’on rencontre
dans les contes) permet de dresser le tableau des principales
situations interactives telles que l’ordre, la rencontre, le contrat,
le don, etc., ainsi que de souligner la variété de leurs actualisations
(respect, transgression, tromperie, honnêteté, etc.).
Lorsqu’il
formalise les actions afin de réduire les différences superficielles
entre les variantes, Propp range sous une même étiquette des dynamiques
interactives très différentes. Prenons par exemple l’épisode du
Donateur, qui nous intéresse particulièrement car on y rencontre
des variantes nombreuses du contrat et du don. Cet épisode recouvre
trois fonctions, que l’on peut grossièrement considérer comme
trois moments d’un échange portant sur un objet magique :
D :
Première fonction du donateur (le héros subit une épreuve, un
questionnaire, une attaque, etc., qui le préparent à la réception
d’un objet ou d’un auxiliaire magique).
E : Réaction du héros (le héros réagit aux actions du futur
donateur).
F : Réception de l’objet magique (l’objet magique est mis
à disposition du héros).
De
cette première formalisation, la plus générale, on peut seulement
conclure que, dans un conte merveilleux russe, le héros obtient
toujours l’objet magique au terme de la séquence. Les aspects
de nécessité interactive de l’enchaînement n’apparaissent pas
à travers des termes tels que « première fonction du donateur »
et « réaction du héros ». Cette dernière fonction n’implique
d’ailleurs aucunement que le héros soit doté d’un objet magique.
Lorsque
Propp illustre ses fonctions génériques, les choses deviennent
plus claires ; de nombreuses variations interactives apparaissent,
dont il dresse une liste en dix points :
Nous
reconnaissons dans cette liste des demandes évoluant en dons ou
en contrats, avec ou sans duperie (6), des salutations ou questions,
avec ou sans réponse (1), une mise à l’épreuve, avec ou sans réussite
(1), une tentative d’anéantissement évitée (1) et une lutte, heureuse
ou malheureuse (1). Propp s’est donné la peine de mettre ces actions
et réactions [3] en rapport avec neuf modalités différentes
de réception de l’objet
[4] . Au terme de cet examen, il conclut qu’il existe deux
types de combinaisons dominantes entre les formes préparatoires
(fonctions D et E) et celles de la réception de l’objet magique
(fonction F):
1.
Le vol de l’objet magique est lié aux tentatives de détruire le
héros (...), à la demande de départager des adversaires, aux propositions
d’échange.
2.
Toutes les autres formes de transmission et de réception sont
liées à toutes les autres formes préparatoires.
Au
type 1 correspondrait des donateurs plutôt hostiles et au type
2 des donateurs plutôt amicaux. Cette typologie est insatisfaisante,
notamment parce que le vol de l’objet n’a parfois pas d’autre
origine que la ruse voire la scélératesse du héros.
Il
faut distinguer au moins quatre processus-types: 1) dans la plupart
des cas, le don de l’objet magique est accordé comme récompense
(contre-don) d’un don préalable (ou d’une épreuve réussie) , et
le héros ne transgresse donc aucune norme mais fait preuve au
contraire de générosité (de bravoure ou d’adresse) ; 2) inversement,
l’impolitesse, le refus d’un service demandé ou l’échec à une
épreuve (par fainéantise ou couardise,…) entraînent la non-réception
de l’objet magique [5]
; 3) dans un troisième scénario, le gain de l’objet
magique intervient par neutralisation d’une tentative de destruction
du héros (en ce cas, c’est l’agresseur malveillant qui est puni) ;
4) enfin, (EVI et E10), l’acquisition est
obtenue par tromperie envers le Donateur amical
[6] .
On
reconnaît ici les trois virtualités fondamentales des jeux autour
de la norme: le respect doublé de récompense, la transgression
suivie de punition (processus-types 2 et 3) et la soustraction
d’un forfait à toute sanction. En résumé, dans certains cas et
d’un point de vue interactif, la logique d’enchaînement des fonctions
apparaît beaucoup plus claire et cohérente quand on la traite
en rapport avec les jeux sur la norme et la régulation éventuelle
qui s’en suit.
C’est
précisément à partir d’une version abstraite de ces trois virtualités
interactives, dont le champ d’application est très large et les
possibilités combinatoires très variées, que Alan Dundes (1980)
parvient à définir la structure de la grande majorité des contes
amérindiens [7] . Les « motifèmes », que Dundes considère
comme des unités structurales fondamentales (correspondant plus
ou moins aux fonctions proppiennes), permettent de rendre compte
de la dynamique des récits (qui est exprimée par la paire motifémique :
Manque ® Liquidation du Manque) ; ils se résument
à trois principales combinaisons :
1)
Assignation de tâche (ou test) et Tâche accomplie (fonctions 25
et 26 chez Propp) ;
2) Interdiction et Violation (fonctions 2 et 3 chez Propp) ;
3) Manœuvre de tromperie et Victime dupée (fonctions 6 et 7 chez
Propp).
Si
nous appliquons ces motifèmes aux premières fonctions du « Donateur »
analysées par Propp, nous reconnaissons plus ou moins facilement
la « bonne action » qui est suivie d’une récompense
(tâche accomplie ou test passé avec succès), la « mauvaise
action » punie (violation suivie d’une conséquence négative)
et la « duperie » qui permet de combler le manque par
une voie transgressive. Le grand avantage de cette combinatoire
est de fournir une abstraction des récits qui reste pertinente
du point de vue de nos connaissances générales des interactions
et dont les enchaînements paraissent naturels. C’est notamment
le cas lorsque Dundes traite des récits construits sur le schéma
Interdiction/Violation et qu’il résume par une séquence de quatre
motifèmes :
Un
des schémas structuraux les plus répandus dans les contes des
Indiens nord-américains est une séquence de quatre motifèmes consistant
en Interdiction, Violation, Conséquence, et Tentative d’Evitement
de la Conséquence. Les intrigues basées sur ce schéma contiennent
au minimum la Violation et la Conséquence. Cela vient du fait
qu’il est possible que l’Interdiction soit implicite au lieu d’être
ouvertement posée […]. En outre, comme un conte peut se terminer
avec la Conséquence, le motifème de la Tentative d’Evitement est
optionnelle. Quant au dernier motifème, la tentative peut être
couronnée de succès ou elle peut échouer. (1980, p. 64, traduction)
Ces
récits peuvent donc être résumés par un schéma dont la logique
interactive est évidente
[8] mais qui, une fois encore, ne laisse pas suffisamment
apparaître l’étendue des virtualités de l’action :
Surtout,
A. Dundes a su dire et montrer que la portée de la méthode dépasse
de loin la technique d’analyse des récits pour laquelle elle est
née. Ce que Propp nous apprend à construire, ce n’est pas le récit
en tant qu’art de la narration, mais le complexe de situations,
d’événements et d’actions pris en charge par le récit. […] Au
delà des formes orales du folklore narratif, au-delà même des
formes stéréotypées des conduites sociales, l’entreprise inaugurée
par Propp et poursuivie par Dundes converge avec celle de Pike
dans la recherche d’une « théorie unifiée de la structure
du comportement humain. » (Bremond, 1973a, pp. 79-80)
En
poussant plus loin le rapprochement entre structure du récit et
logique du comportement humain, Bremond en vient à définitivement
répudier le postulat finaliste de Propp qui veut qu’une fonction
n’ait de sens que parce qu’elle permet à la fonction suivante
de se réaliser : « De là que résulte-t-il ? Selon
nous, l’impossibilité de concevoir qu’une fonction puisse ouvrir
une alternative : puisqu’elle se définit par ses conséquences,
on ne voit pas comment des conséquences opposées pourraient en
sortir » (pp. 20-21). Au contraire, pour Bremond, il faut
relire le conte à l’endroit, relever l’ensemble des « options
logiquement offertes à un narrateur, à un point quelconque
de son récit, pour continuer l’histoire racontée » (p. 8).
C’est
à partir du terminus ad quo, qui ouvre dans la langue générale
des récits le réseau des possibles, et non à partir du terminus
ad quem, en vue duquel la parole particulière du conte russe
opère sa sélection entre les possibles, que nous devons construire
nos séquences de fonctions. L’implication de Lutte par
Victoire est une exigence logique ; l’implication
de Victoire par Lutte est un stéréotype culturel.
(p. 25)
D’une
manière peut-être imprévue par l’auteur, en faisant converger
la théorie du récit avec la logique de l’action, Bremond anticipait
sur les approches ultérieures dont la tendance générale a été
de contester les limites inhérentes aux approches formelles et
structurales, parcequ’elles négligeaient la dimension pragmatique
de la communication. Ultérieurement, les approches cognitivistes
de la réception ont notamment mis en évidence l’existence de schémas
d’action préexistants à la lecture, sans lesquels la compréhension
et la mémorisation des textes serait impossible (cf. Fayol, 2000 ;
Baroni, 2002). Plus généralement, Ricœur (1983-85) enracine
la production et la réception du récit dans la maîtrise des composantes
sémantiques de l’action. Dans cette optique, mettre à jour la
logique interactive des événements figurés dans le récit est l’occasion
d’étudier à la fois la manière dont un texte se structure, mais
également la façon dont celui-ci a pu être construit et comment
il peut être compris.
Les
travaux des narratologues ont mis en évidence des chaînes d’action
abstraites dont la cohérence n’est pas étrangère à nos interactions
quotidiennes.
interdiction
->transgression ->punition
ordre ->exécution
don ->contre-don (ou récompense)
demande d’aide -> service -> récompense
etc.
Tout
récit est l’actualisation sélective d’un ensemble de virtualités
interactives. Ces virtualités varient selon que l’on est en présence
de personnes normales, de héros exceptionnels ou d’êtres magico-religieux.
Le conte peut échapper aux limites de la vie quotidienne :
le pou avale un bateau entier avec ses occupants, le renard parle,
la sorcière métamorphose, l’eau rend la vue, etc. Toutefois, l’extraordinaire
lui-même procède de mutations de l’ordinaire ; nous sommes
donc renvoyés en permanence à une sorte de socle des formes interactives
fondamentales de la vie quotidienne.
Dans
un premier temps, nous avons dénombré et articulé sous leurs formes
les plus régulières les interactions formant la trame des récits
(Petitat & Bonoli, à paraître). Le répertoire ainsi obtenu
– qui comprend des interactions telles que dons, contrats, ordres,
interdictions, rencontres, échanges d’informations, etc. – fournit
une base de référence pour résumer le squelette interactif des
contes et, dans une optique comparative, pour explorer les variantes
d’une même interaction de base, ce qui permet de mettre en évidence
la richesse de ses applications potentielles. Cette première phase,
essentiellement empirique, fournit la base d’une réflexion orientée
vers la logique interactive qui sous-tend ces épisodes narratifs.
Cet article se focalise sur l’analyse d’une interaction particulière.
Le
contrat : convention et respect des conventions
Dans
les contes, les contrats donnent lieu à de nombreuses actualisations
différenciées. En arrêtant, par accord mutuel, « l’objet
du contrat » [9] , les partenaires définissent
partiellement le cadre normatif de leur action future.
Dans
le conte de Grimm Les Trois Fileuses [10] , le contrat règle les rapports des trois
auxiliaires magiques et de l’héroïne et fournit le moyen
du dénouement de l’intrigue :
Elle
se plaignit de son affaire, et les femmes lui proposèrent de venir
à son aide en lui disant : « Pourvu que tu nous invites
à ton mariage, que tu n’aies pas honte de nous et que tu nous
appelles tes cousines, et aussi que tu nous fasses asseoir à ta
table, nous allons te filer ton lin et ce sera vite fait. »
« Volontiers et de tout cœur, répondit-elle. Venez et commencez
le travail tout de suite. » […] La première chambre vidée,
ce fut le tour de la seconde, puis de la troisième, qui fut terminée
en un rien de temps ; après quoi les trois femmes prirent
congé de la jeune fille et lui rappelèrent en s’en allant :
« N’oublie pas ce que tu nous as promis : ce sera ton bonheur. »
Quand
la jeune fille eut fait voir à la reine les chambres vides et
les tas de lin filé, le jour des noces fut arrêté et le fiancé
fut enchanté d’avoir une femme aussi active et d’une telle
habileté, et il l’en félicita grandement. « J’ai trois cousines,
lui dit la jeune fiancée et comme je leur dois beaucoup, je ne
voudrais pas les oublier dans mon bonheur : puis-je les inviter
au mariage, et aurai-je la permission de les faire asseoir à ma
table ? » « Pourquoi ne le permettrions-nous pas ? »
répondirent la reine et son fils aîné. (p. 92)
Dans
ce passage, les phases essentielles du contrat sont toutes présentées
explicitement par des propositions narratives : énonciation
d’une situation problématique (« Elle se plaignit de son
affaire. »), proposition de service comprenant une contrepartie
(« Pourvu que tu nous invites à ton mariage, que tu n’aies
pas honte de nous et… ») suivie d’une acceptation (« Volontiers
et de tout cœur. »), accomplissement du service (« La
première chambre vidée, ce fut le tour de la seconde… »), rappel
de la contrepartie (« N’oublie pas ce que tu nous as promis… »)
et contrepartie (fin du passage portant sur la réalisation de
la promesse). Cette interaction contractuelle régulière (non transgressive)
peut donc être articulée provisoirement comme suit :
1)
Enonciation d’une situation problématique
2) Proposition d’aide moyennant contrepartie
3) Acceptation
4) Réalisation de l’aide
5) Rappel de la contrepartie
6) Réalisation de la contrepartie
En
nous fondant sur des comparaisons avec d’autres actualisations
de l’interaction contractuelle dans les contes, nous pouvons essayer
d’abstraire les éléments les plus fondamentaux et les plus réguliers.
Premièrement, l’énonciation d’une situation problématique n’est
pas toujours nécessaire pour provoquer la proposition contractuelle
(ici, il s’agit plus précisément d’un contrat qui s’insère dans
une relation d’aide), un simple besoin ou désir tacite
peuvent suffire. La phase de réalisation est ici différée mais,
dans bien des cas, elle est simultanée. Notons que la contrepartie
dépend de l’évaluation positive implicite de la première prestation.
Par ailleurs, l’absence de transgression ne fait pas apparaître
la virtualité d’une régulation, présente dans d’autres interactions
du même conte (punition). Le rappel de la promesse par les trois
fileuses (« N’oublie pas ce que tu nous as promis :
ce sera ton bonheur. ») anticipe cependant la virtualité
d’une transgression, ce rappel à l’ordre est donc une forme d’action
« pré-régulatrice » symbolique.
En
ignorant pour le moment les actions liées à l’évaluation et à
la régulation pour nous concentrer sur la forme purement régulière
(non transgressive) du contrat, la schématisation de cette interaction
peut donc se faire en trois points :
1)
Proposition
2) Acceptation (ou refus)
3) Réalisation (simultanée ou différée)
Tout
en excluant provisoirement les virtualités interactives qui dépendent
de la transgression, on peut constater qu’une première option
se présente au niveau de la phase de l’acceptation. La proposition
peut en effet essuyer un refus, ce qui bloquera la phase de la
réalisation, et cette option ne peut néanmoins pas être interprétée
comme une version transgressive du contrat mais comme un simple
refus manifeste de coopérer. Proposition et Acceptation
sont donc deux phases successives visant un même objectif :
la création d’un cadre normatif explicite, par accord
mutuel libre, pour l’action ultérieure. En effet, le Contrat
se distingue du Don notamment par le fait que l’obligation
de la contrepartie n’est pas implicite mais explicitement posée.
La Réalisation se déroule comme respect ou transgression
du cadre normatif défini dans la première phase
[11] .
L’analyse
des échanges présents dans les contes formulaires
[12] met en évidence des sortes de proto-contrats qui ne
reposent pas sur la normativité conventionnelle. En voici un exemple :
Dans
la grange d’un pope, une poule et un coq picoraient. Le coq s’étouffa
avec une fève. La poulette voulut lui venir en aide, elle alla
à la rivière demander de l’eau. La rivière lui dit : “Va
voir le bouleau ! demande-lui une feuille, alors je te donnerai
de l’eau !” “Bouleau, bouleau ! Donne-moi une feuille,
je porterai la feuille à la rivière ; la rivière me donnera
de l’eau, je porterai l’eau au coq qui s’est étouffé avec une
fève : il ne bouge plus, ne respire plus, il est couché comme
mort !” Le bouleau dit :“va voir Marie, demande-lui
du fil, alors je te donnerai une feuille !”… Résumé de la
suite : Marie veut du lait, la vache veut du foin, les faucheurs
une faux et les forgerons du charbon. La cascade ascendante ne
cesserait pas si elle n’était interrompue par le don unilatéral
de charbon des charbonniers qui permet à la poule de satisfaire
à l’exigence des forgerons, puis à celles des faucheurs, de la
vache, de la jeune femme, du bouleau et enfin de la rivière qui
donne à la poule l’eau qu’elle lui a demandé. (AT 2021A, version
d’Afanassiév, 1988-1992, n°31)
Les
virtualités interactives mises en scène par ce récit se résument
à deux bifurcations : le refus ou l’acceptation de l’aide
demandée et l’exigence ou non de réciprocité. Dans la phase ascendante
du récit, les propositions d’aide conditionnelle signifient la
mise à l’écart de l’aide unilatérale ; au point culminant,
les charbonniers donnent au contraire sans rien exiger en retour ;
dans la phase descendante, les objets s’échangent comme dans une
sorte de ballet rituel, sans aucune évaluation des prestations
réciproques. A aucun moment le texte d’Afanassiév n’évoque une
quelconque négociation : il n’a aucunement pour objet l’établissement
d’une conventionnalité normative. Jamais d’ailleurs la tricherie
n’est considérée comme un moyen possible d’infléchir l’interaction.
La trahison d’un de ces “protocontrats” est tout simplement hors
de propos. En conséquence, la régulation normative est absente.
Les acteurs semblent donc évoluer dans un univers aux virtualités
restreintes. Entre ce type de contrat et celui évoqué à propos
des Fileuses, il y a une différence notable : le premier
ignore tout simplement la dimension normative – l’échange
des mots et des objets y est placé sous le signe de l’innocence -
tandis que le second l’établit explicitement tout en la respectant
(le non-respect possible est implicite). Les protocontrats des
randonnées se passent de négociation, de rappel de la contrepartie
et la régulation normative est absente de leur horizon. Voici
le schéma de ce type de séquence :
1)
Demande d’aide avec énonciation d’une situation problématique
2) Proposition d’aide moyennant contrepartie
3) Recherche de la contrepartie (en plusieurs étapes semblables)
4) Contrepartie fournie
5) Aide fournie
Alors
que les transgressions stratégiques sont très rares dans le corpus
des contes formulaires réuni par Aarne et Thompson, la situation
est diamétralement opposée dans les contes d’animaux (AT 1-299).
Ces récits sont relativement moins complexes que les contes merveilleux,
aussi bien du point de vue narratif qu’interactif. D’une part,
les interactions sont plus souvent juxtaposées qu’enchâssées (dans
Les Trois Fileuses, il y a jusqu’à trois niveaux d’enchâssement
de contrats) et, d’autre part, la dimension de régulation normative
n’y reçoit qu’une attention mineure (par exemple dans les « jugements
des animaux »). L’intervention d’un tiers justicier semble
au contraire caractéristique des contes merveilleux. Sur une échelle
progressive de complexité, on peut dire que les contes d’animaux
occupent une position intermédiaire, mettant en avant l’ouverture
vertigineuse des possibilités trangressives : ils illustrent
la richesse imaginative des tromperies virtuelles dont le parangon
est le rusé renard.
Les
contrats des contes d’animaux se présentent donc comme des jeux
autour de la forme contractuelle dépourvus de régulation normative.
Voici un exemple de ces nombreux jeux possibles :
Le
loup et le renard qui se poursuivent tombent tous les deux dans
une fosse dont aucun ne peut sortir par ses propres moyens. Le
renard imagine une solution qu’il propose au loup. Celui-ci se
dressera sur ses pattes arrière et le renard, en grimpant sur
son dos, pourra sortir de la fosse. Une fois dehors, il tirera
le loup hors du trou. Marché conclu. Comme prévu, le renard arrive
à s’en sortir, mais une fois hors de danger, il se moque du loup
et lui souhaite de crever dans son trou.
Lorsque
les contes d’animaux se mêlent de régulation normative du contrat,
c’est la plupart du temps afin d’instrumentaliser le processus
de régulation normative lui-même
[13] . Au contraire, punir les transgresseurs et rétablir
la justice est une des préoccupations majeures des contes merveilleux.
Citons pour mémoire quelques contes des frères Grimm :
L’enfant de Marie, Les douze frères, Frérot et soeurette, Les
trois petits hommes de la forêt, Les trois feuilles du serpent,
Dame Holle, etc.
Comment
comprendre la présence, dans les contes formulaires, les contes
d’animaux et les contes merveilleux, de formes d’échange protocontractuelles
ou contractuelles de différents niveaux de complexité ? L’hypothèse
la plus vraisemblable est que la réception du conte par les enfants
a guidé le narrateur populaire au cours des siècles, faisant apparaître
des genres de contes plus ou moins adaptés à différentes catégories
d’âges. Les protocontrats des contes formulaires sont les plus
faciles à saisir, puisqu’ils ne supposent aucunement la maîtrise
des jeux autour des perceptions et du langage, ni a fortiori
la maîtrise des jeux autour des règles et de la régulation. Les
multiples subversions du contrat proposées par les contes d’animaux
présentent à bien des égards un niveau de difficulté intermédiaire
– aux plans tant narratif qu’interactif –, tandis que
les contrats des contes merveilleux parcourent tout l’édifice
de la complexité relationnelle en s’étendant à la régulation normative.
Ces
différences de complexité rejoignent ce que nous savons des étapes
d’acquisition de la compréhension de l’action. Dans l’ontogenèse
enfantine, celle-ci débute par un premier schéma actionnel simple
faisant le rapport entre un désir et un moyen moteur nécessaire
à sa satisfaction. Cette étape décisive crée la rupture avec le
mécanisme stimulus-réponse en apportant l’option de base refus/acceptation
d’entrer en action. Dans un second temps, la compréhension s’étend
au rôle des perceptions dans l’action. Il en résulte de nouvelles
possibilités pour le sujet, applicables à tous les contextes :
montrer, cacher, déformer, déguiser. La troisième étape correspond
à la construction d’une théorie de l’esprit, c’est-à-dire à la
compréhension du rôle des croyances dans l’action. Elle est solidaire
du langage et des jeux autour du langage : dire, ne pas dire,
déformer et mentir. La quatrième étape correspond à l’intelligibilité
des croyances au second degré dans l’action, niveau qui ouvre
la possibilité de la règle conventionnelle, où chacun croit que
l’autre croit que son partenaire accepte de se conformer à un
principe commun d’action. Respecter ou transgresser constitue
l’option de base de ce niveau de compréhension, option qui s’applique
aux procédures mêmes de régulation qui accompagnent ce niveau.
Aussi
rudimentaire qu’il soit – trop cognitiviste, insuffisamment
ouvert aux dimensions affectives –, ce schéma de construction
de la compréhension de l’action est très utile lorsqu’il s’agit
d’opérer des distinctions analytiques relatives à la complexité
actionnelle. Il permet notamment d’identifier les opérateurs de
base que le sujet épistémique mobilise dans les contextes les
plus diversifiés. Parmi ces contextes, souvent très courants et
stéréotypiques, nous trouvons notamment le contrat et ses multiples
applications particulières.
Le
contrat règle des échanges négociés de biens et de services. A
chaque étape de son déroulement, de la proposition à l’exécution,
à l’évaluation et à l’éventuelle régulation, les acteurs peuvent
mobiliser les opérateurs de transformations que leur niveau de
compréhension de l’action met à leur disposition.
Notons
que la non-maîtrise de la conventionnalité n’empêche pas les acteurs
d’échanger des objets et des services, que ce soit sous la forme
du don unilatéral ou sous celle d’une première revendication pré-normative
et non négociée de réciprocité. Celle-ci se manifeste dans nos
contes formulaires en termes de condition pour venir en aide.
Le protocontrat se présente dans le récit comme une complexification
de la réponse à une demande en provenance de l’extérieur. A l’alternative
refus/acceptation s’ajoute la bifurcation avec ou sans
demander quelque chose en retour. En va-t-il de même dans
l’ontogenèse enfantine des échanges ? Les travaux sur cette
question sont malheureusement trop lacunaires pour apporter une
réponse.
Les
jeux autour des perceptions et du langage viennent compliquer
considérablement les échanges. Les ruses perceptives, les non-dits
et les mensonges font dès lors partie des virtualités interactives.
L’entente du type « moi je te donne ça et toi tu me
donnes ça » constitue bien une convention interpersonnelle,
mais il manque à cette convention la référence à un principe général
de respect des conventions, principe garanti par un tiers justicier.
Les trois-quarts des contes d’animaux célèbrent ces jeux souvent
égoïstes et parfois scélérats où les ententes suscitent moins
souvent le respect que la transgression.
La
règle et sa régulation normative ne mettent pas fin pour autant
au chaos virtuel des échanges. Car les jeux de pouvoir, les ruses
perceptives et langagières pénètrent aussi ces niveaux interactifs,
ouvrant sur des procédures longues, justes ou injustes. Il n’est
pas surprenant que certains contes soient quasi entièrement centrés
sur la réparation et la punition d’une transgression.
La
notion de réversibilité virtuelle exprime la liberté dont dispose
l’acteur de mobiliser les virtualités nées de sa compréhension
de l’action dans les contextes les plus divers : non
seulement d’annuler mentalement une action et de rétablir un état
précédent, mais surtout d’explorer toutes les virtualités disponibles.
C’est ce qu’il fait dans le contexte des échanges et du contrat
et c’est ce qui va nous permettre de rendre compte de l’essentiel
des virtualités des relations contractuelles qui sont explorées
dans les contes.
Les
principales virtualités du contrat
Afin
de faire ressortir au mieux les virtualités du contrat liées à
nos opérateurs de transformation, nous pouvons subdiviser cet
échange stéréotypique en un certain nombre d’actions et de réactions
successives qui forment autant d’étapes où les acteurs peuvent
manifester la pluralité des virtualités interactives à leur disposition [14] .
Proposition :
dès le départ, le contrat peut déjà faire l’objet de multiples
transgressions. Les opérateurs privilégiés sont bien évidemment
langagiers, car convenir d’un échange exige des mots pour le dire.
Mais les opérateurs moteurs et perceptifs sont aussi de la partie.
On peut distinguer entre des propositions : 1) honnêtes
et dépourvues d’ambiguïté ; 2) trompeuses, convoyant
des non-dits, des mensonges, des déformations, des ambiguïtés
stratégiques quant aux prestations réciproques et aux intentions ;
une intention de contracter peut en cacher une autre (agression,
empoisonnement, etc.) ; il n’est pas rare que les énoncés
soient renforcés par des jeux sur la perception (maquillage des
objets) ; 3) naïves, car un des acteurs ne comprend
pas les enjeux pourtant aisément appréhendables de l’échange (la
naïveté est soit de nature accidentelle, soit liée à la tromperie
du partenaire dans le contrat) ; 4) contraintes, car
effectuée sous pression (menace physique directe ou exploitation
de l’inexpérience ou de la gêne).
Acceptation :
les distinctions sont les mêmes que pour la proposition ;
nous avons donc des acceptations : 1) honnêtes, 2)
trompeuses, 3) naïves, 4) contraintes, et,
en sus, 5) des refus d’acceptation.
Réalisation :
à côté de la réalisation 1) honnête et reconnue,
nous avons les réalisations : 2) honnêtes mais dont
l’exécution reste méconnue du partenaire, 3) trompeuses
(par ex., prestation convenue remplacée par un substitut illusoire),
4) ambiguës ( par ex., un des prestataires s’en tient
à la lettre de l’accord et déçoit les attentes de l’autre), 5)
dont la non exécution est dissimulée (faux héros
prétendant avoir réalisé l’épreuve, avec récompense contractuelle
à la clef, à la place du vrai héros), 6) non effectuées.
Evaluation :
la phase d’évaluation correspond à une opération « interprétative » ;
les partenaires évaluent les phases précédentes et décèlent ou
pas d’éventuelles irrégularités dans la proposition, l’acceptation
et/ou la réalisation du contrat. Nous pouvons distinguer entre
1) la satisfaction réciproque, reposant sur un contrat
honnête et honnêtement réalisé, 2) la satisfaction naïve,
reposant sur l’ignorance d’une transgression, 3) l’évaluation
manipulée, où la ruse porte sur la procédure d’évaluation
elle-même, 4) la fausse déception (celle qui permet
par exemple au roi d’exiger une nouvelle épreuve du héros et de
ne pas donner la contreprestation promise), 5) la déception
honnête face à une réalisation de bonne foi (échange où personne
n’a transgressé mais où un des partenaires est déçu de l’opération),
6) la déception fondée enfin, reliée à la découverte d’une
irrégularité commise par le partenaire.
Régulation.
Elle dépend de l’évaluation et recourt généralement aux réparations,
aux punitions et aux récompenses, morales ou physiques. On voit
ici à quel point le fonctionnement des étages supérieurs de la
compréhension de l’action dépend des jeux plus élémentaires autour
des forces et des perceptions. A ce niveau, la dimension affective
est massivement présente, combinée aux divers niveaux de la cognition.
On distingue : 1) l’absence de régulation, où chacun
est content de la prestation de l’autre ; 2) le rappel
à l’ordre, qui place le partenaire devant ses engagements ;
3) les réparations, où le contractant transgresseur est
amené à réparer les dommages ; 4) la régulation morale,
qui consiste essentiellement en blâme ou en félicitations ;
5) la punition physique, qui va fréquemment jusqu’à l’exécution
capitale du transgresseur ; 6) l’évitement de la peine,
par divers moyens astucieux ou brutaux, quelques fois par un contractant
injustement accusé.
Cette
décomposition analytique nous fait découvrir la complexité de
l’interaction stéréotypique du contrat. Cette relation apparemment
simple est déjà d’une insondable complexité, et elle doit sa richesse
au déploiement de la compréhension de l’action.
L’analyse
d’une interaction particulière visait dans un premier temps à
mettre en évidence un enchaînement d’actions spécifique et régulier
propre au contrat : Proposition -> Acceptation
-> Réalisation (simultanée ou différée) -> Evaluation
-> Régulation. Cet enchaînement stéréotypé peut apparaître
comme une forme structurante des interactions mais également des
récits et des contes en particulier. Ce schématisme, pour tenir
compte de l’infinie diversité des contrats effectifs et justifier
l’importance de l’évaluation et de la régulation dans les échanges,
doit prendre en compte les jeux virtuels avec les forces, les
perceptions, les croyances et les règles. Cette matrice du contrat,
définie à partir des jeux de la réversibilité, est certainement
incomplète et provisoire. Elle a cependant le mérite de mettre
en évidence quelques options importantes dans le déroulement de
l’interaction telles que nous les avons rencontrées dans les récits
folkloriques.
Les
différences sensibles dans la complexité interactive (plus ou
moins grande ouverture des possibles) qui apparaissent dans nos
différents corpus de récits nous pousse à souligner la dimension
génétiquement progressive de l’apprentissage de la réversibilité
(Petitat, 1998). Cette exploration des interactions figurées par
le récit peut, par conséquent, nous conduire à nous intéresser
d’avantage à la production et à la réception des contes et à leur
fonction didactique et socialisante
[15] .
Ce
n’est certainement pas un hasard si ce qui nous paraît comme le
nœud central de l’échange réside dans un va-et-vient approuvé
et innocent de biens et services. Ce protocontrat des contes formulaires,
dépouillé de la plupart des virtualités du réversible – hormis
l’option refus/acceptation –, constitue le noyau discursif
primitif du contrat, noyau bientôt « travaillé » et
étendu par les possibles, dont certains inquiétants, de la compréhension
de l’action. Il faut souligner que ce premier noyau ne correspond
pas à la norme du contrat respecté, puisque la dimension normative
y est absente. Nous sommes dans un univers de régularités et non
pas de règles. Ce n’est qu’avec les contes d’animaux puis avec
les contes merveilleux que ce noyau inclut les autres virtualités
du réversible et s’identifie alors au contrat honnête. L’honnêteté
n’est acquise qu’avec la réversibilité de la règle et avec les
renoncements qu’elle implique.
Cette
remarque permet d’interpréter un phénomène intéressant qui touche
à la nature implicite de certaines étapes du contrat. Les représentations
discursives d’une situation interactive stéréotypique sont en
effet marquées par la possibilité (voire la nécessité dans la
perspective d’une économie du discours
[16] ) de ne pas mentionner ce qui va de soi. Si une Proposition
est suivie d’une Réalisation, la phase de l’Acceptation
du contrat peut aisément être inférée par le lecteur ; de
même, si une contrepartie est actualisée, la première prestation
doit avoir été préalablement fournie. D’une manière générale,
ce que l’on peut passer sous silence concerne avant tout le noyau
innocent ou honnête de l’échange contractuel. La plupart des autres
possibilités, de loin les plus nombreuses et les plus intéressantes
du point de vue de la dynamique de l’intrigue, ne peuvent pas
être directement inférées par le lecteur/auditeur et doivent donc
être explicitées par le narrateur
[17] . L’interaction la plus primitive est la plus stéréotypique,
donc la plus propice aux jeux de l’implicite.
Du
point de vue de la structuration des savoirs partagés entre producteur
et récepteur du récit
[18] , la matrice du contrat se présente comme un croisement
entre un contexte d’échange typique – celui de l’échange
négocié –, et les virtualités nées des extensions de la compréhension
de l’action. Les étapes de cette dernière étant universelles,
les contrats les plus complexes et les plus tortueux sont à la
portée de tous les adultes normalement constitués. Producteurs
et récepteurs disposent là d’un outil commun d’un usage extrêmement
fréquent, aux réalisations singulières étonnamment diversifiées,
si diversifiées que la surprise et l’inattendu logent au cœur
même de l’habitude la plus triviale.
Là
réside l’intérêt narratif de la matrice du contrat et des autres
matrices interactives. Elles sont d’une simplicité désarmante
et recèlent en même temps l’explosivité de la réversibilité symbolique.
Chacun sait que les contrats peuvent être réguliers ou irréguliers,
mais les chemins empruntables par le conteur ou l’écrivain sont
si foisonnants que le rendez-vous avec la surprise est toujours
là. Nous en connaissons à l’avance les étapes générales, mais
mille chemins relient les nombreux carrefours d’une simple interaction.
Les matrices interactives, et notamment celle du contrat,
constituent une des principales ressources de la tension dramatique.
D’autres
interactions peuvent faire l’objet d’une analyse similaire. L’exhaustivité
est ici inatteignable, car les interactions rares et inclassables
sont probablement inépuisables. Cependant, les plus fréquentes,
celles autour desquelles la plupart et l’essentiel des récits
se construisent, sont relativement peu nombreuses et il est possible
d’envisager la constitution d’un inventaire qui soit suffisamment
complet pour schématiser le squelette interactif des contes de
nos trois corpus. La question de l’unité d’action du récit se
pose alors sous une forme plus concrète. Certains d’entre eux
reposent exclusivement sur une ou plusieurs interactions ;
leur cohérence interactive est maximale. La plupart diluent ce
principe de cohérence en mobilisant la contingence et les rapports
à la nature, jusqu’à des récits éclatés et heureux de l’être.
Aarne,
A. et Thompson, S. (1987), The Types of the Folktales,
Helsinki, Academia Scientiarum Fennica.
Afanassiév
(1988-1992), Les Contes populaires russes, Paris, Maisonneuve
& Larose.
Baroni,
R. (2002), « Le rôle des scripts dans le récit », Poétique,
129, pp. 105-126.
Beaugrande,
R. et Benjamin, C. (1979), « Narrative Models of Action and
Interaction », Cognitive Science, 3, pp. 43-66.
Bremond,
C. (1973), Logique du récit, Paris, Seuil.
Bruce,
B. (1980), « Analysis of Interacting Plans as a Guide to
the Understanding of Story Structure », Poetics, 9,
pp. 295-311.
Charles,
M. (1977), Rhétorique de la lecture, Paris, Seuil.
Dundes,
A. (1980), The Morphology of North American Indian Folktales,
Helsinki, Academia Scientiarum Fennica, FF Communications N° 195.
Eco,
U. (1985), Lector in Fabula, Paris, Grasset.
Fayol,
M. (1985), Le Récit et sa construction, Neuchâtel ;
Paris, Delachaux & Niestlé.
Fayol,
M. (2000), « Comprendre et produire des textes écrits: l’exemple
du récit », in M. Kail & M. Fayol (eds.), L’Acquisition
du langage, Paris, P.U.F., pp. 183-214
Grice,
P. (1979), « Logique et conversation », Communications,
30, pp. 57-72.
Grimm,
J. & W. (1986), Contes, Paris, Flammarion.
Iser,
W. (1976), L’Acte de lecture. Théorie de l’effet esthétique,
Bruxelles, Pierre Mardaga.
Jauss,
H.R. (1978), Pour une esthétique de la réception, Paris,
Gallimard.
Petitat,
A. (1998), Secret et formes sociales, Paris, P.U.F.
Petitat,
A. (1999), « Contes et réversibilité symbolique : une
approche interactionniste », Education et sociétés, 3,
p. 55-71.
Petitat,
A. (2001a), « Code binaire et complexité de l’action »,
Recherches Sociologiques, 2001/3, p. 13-23.
Petitat,
A. (2001b) « Contes et normativité », in Contes,
l’universel et le singulier, A. Petitat (éd.), Paris, Maisonneuve
& Larose.
Petitat,
A. et Baroni, R. (2000), « Dynamique du récit et théorie
de l’action », Poétique, 123, p. 353-379.
Petitat,
A. et Bonoli, L. (à paraître), « Les contes merveilleux entre
structures régulières et exploration des possibles ».
Petitat,
A. et Pahud, S. (2003), « Les contes sériels ou la catégorisation
des virtualités primaires de l’action », Poétique, 133,
p. 15-34.Propp, V. (1970), Morphologie du conte, Paris,
Seuil.
Propp,
V. (1970), Morphologie du conte, Paris, Seuil.
Ratner,
N. et Olver, R. (1998), « Reading a Tale of Deception, Learning
a Theory of Mind ? », Early Childhood Research Quarterly,
13, 2, p. 219-239.
Ricœur,
P. (1983-85), Temps et récit, Paris, Seuil.
Van
Dijk, T. (1976), « Philosophy of Action and Theory of Narrative »,
Poetics, 5, p. 287-338.
Wellman,
H. M. (1990), The Child’s Theory of Mind, Cambridge Mass.,
MIT Press.