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MÈtalepse
et mise en abyme***
par
Dorrit Cohn
Jíai
dÈcidÈ, en dÈpit de líencouragement des organisateurs de cette
confÈrence, de míen tenir strictement ‡ la fiction narrative,
de la prendre comme foyer absolu de ma prÈsentation. Ma contribution
se limitera donc ‡ une expansion et ‡ une critique de la brËve
section o˘ GÈrard Genette nomme et examine la mÈtalepse dans son
Discours du rÈcit [1] . Mon point de dÈpart consiste ‡ mettre líaccent
sur deux distinctions qui me paraissent essentielles. Genette
dÈcrit la mÈtalepse narrative comme ´ toute intrusion du
narrateur ou du narrataire extradiÈgÈtique
dans líunivers diÈgÈtique (ou de personnages
diÈgÈtiques dans un univers mÈtadiÈgÈtique,
etc.), ou inversementÖ ª. Genette traduit de cette faÁon
líusurpation díune ligne de dÈmarcation ‡ laquelle un auteur ne
touche habituellement pas et quíil dÈcrit ainsi : ´ frontiËre
mouvante mais sacrÈe entre deux mondes : celui o˘ líon raconte,
celui que líon raconte ª.
La
premiËre de mes distinctions síapplique ‡ la mÈtalepse au niveau
du discours et ‡ la mÈtalepse au niveau de líhistoire [2] . La mÈtalepse au niveau du discours est (au sens
titulaire de Genette) une espËce de ´ figure ª :
elle consiste en líhabitude quíont certains narrateurs de remplacer
la description díactions routiniËres de leurs personnages par
des digressions, et il en rÈsulte une synchronisation badine,
enjouÈe, de la narration avec les faits narrÈs. Genette exemplifie
ce genre de mÈtalepse par, entre autres, un passage de Balzac
qui commence ainsi : ´ Pendant que le vÈnÈrable ecclÈsiastique
monte les rampes díAngoulÍme, il níest pas inutile díexpliquer
Ö ª Dans ce qui suit, je ne míoccuperai pas de ce genre relativement
inoffensif de mÈtalepse discursive
[3] , mais plutÙt de mÈtalepse díun genre beaucoup
plus audacieux et choquant, beaucoup plus spectaculaire, qui se
prÈsente au niveau de líhistoire : une transgression Èminemment
troublante que Genette exemplifie par le rÈcit de Julio Cortazar
´ Continuidad de los
Parques ª. Dans ce conte trËs bref, un homme qui lit
un roman devient la victime díun meurtre qui arrive dans
le roman quíil lit. Ici, la frontiËre entre le rÈcit primaire
(líhistoire du lecteur) et le rÈcit secondaire (le roman ench‚ssÈ)
est violÈe, ce qui provoque une confusion rÈelle des niveaux ontologiques.
Líautre
distinction importante ñ et que Genette fait lui-mÍme, mais sans
la souligner ñ est entre ce que jíappellerai† la mÈtalepse extÈrieure
(de loin la plus frÈquente) et la mÈtalepse intÈrieure [4] . Je nomme mÈtalepse extÈrieure celle qui
†se produit entre le niveau extradiÈgÈtique
et le niveau diÈgÈtique, cíest-‡-dire
entre líunivers du narrateur et celui de son histoire (exemple :
The French Lieutenantís Woman).
Je nomme mÈtalepse intÈrieure celle qui se produit entre
deux niveaux de líhistoire elle-mÍme, cíest-‡-dire entre
une histoire primaire et une histoire secondaire ou entre une
secondaire et une tertiaire (exemple : At
Swim-Two-Birds).
Je
míoccuperai surtout de la mÈtalepse intÈrieure, cependant je míarrÍterai
un instant ‡ la mÈtalepse extÈrieure. Díabord pour accentuer un
fait qui nía pas ÈtÈ notÈ jusquí‡ prÈsent : la mÈtalepse
extÈrieure níapparaÓt pas dans des rÈcits homodiÈgÈtiques,
mais uniquement dans des rÈcits hÈtÈrodiÈgÈtiques.
La destruction fondamentale de la situation narrative ‡ la premiËre
personne se cherche en vain. On ne la trouve pas mÍme dans les
rÈcits les plus dÈstabilisÈs, les plus auto-ironiques. Tristram Shandy
maintient la forme en ´ je ª intacte ‡ travers tous
ses jeux mÈtafictionnels.† Il en est de mÍme dans LíInnommable de Beckett et dans The
Real Life of Sebastian Knight
de Nabokov. Ainsi, le narrateur de Beckett maintient le je
mÍme quand il Ècrit : ´ Comment, dans ces conditions,
fais-je pour ÈcrireÖ Je ne sais pasÖ Cíest moi qui Ècris, moi
qui ne puis lever la main de mon genou. Cíest moi qui pense, juste
assez pour Ècrire, moi dont la tÍte est loin. [5] ª Et le narrateur de Nabokov maintient le
je mÍme quand il questionne sa propre existence dans la
phrase finale du roman : ´ Je suis Sebastian, ou Sebastian cíest moi,
ou peut-Ítre sommes-nous tous les deux quelquíun que nous ne connaissons
ni líun ni líautre. ª (´ I am
Sebastian, or Sebastian is I, or perhaps we both are someone
whom neither
of us knows. ª) Ce ´ quelquíun ª (´ someone ª) est Èvidemment líauteur ou le narrateur, qui
est cependant loin de prendre la parole lui-mÍme.
Je
ne connais quíune seule exception apparente ‡ cette rËgle selon
laquelle la mÈtalepse extÈrieure níexiste pas dans une fiction
homodiÈgÈtique ; mais, cíest ‡
vrai dire, une exception qui prouve la rËgle. Elle se trouve dans
A la Recherche du temps perdu, au moment dÈconcertant o˘,
aprËs quelque deux mille pages, le nom du narrateur apparaÓt pour
la premiËre fois dans le texte. Il síagit de la scËne du rÈveil
matinal díAlbertine, o˘ nous lisons : ´ Elle trouvait
la parole, elle disait ìMonî ou ìmon chÈriî, ce qui, en donnant
au narrateur le mÍme prÈnom quí‡ líauteur de ce livre, e˚t fait :
ìMon Marcelî, ìMon chÈri Marcelî
[6] ª. Ici, Proust, le vrai, líactuel ´ auteur
de ce livre ª, intervient explicitement dans le texte et
fait apparaÓtre une identitÈ-diffÈrence
hautement ambiguÎ entre le narrateur et lui-mÍme. Cette exception
se rapporte clairement au statut Èquivoque de la Recherche,
entre fiction et autobiographie, statut que jíai examinÈ en dÈtail
dans mon livre Le Propre de la fiction.
†††††††††††
La situation est entiËrement diffÈrente dans les fictions ‡ la
troisiËme personne ou hÈtÈrodiÈgÈtiques.
L‡, en thÈorie au moins, une mÈtalepse extÈrieure peut ‡ chaque
instant surprendre le lecteur. Et cette surprise se prÈsente le
plus souvent sous une forme tout ‡ fait spÈcifique, tout ‡ fait
particuliËre : un narrateur extradiÈgÈtique
entre soudainement en relation directe avec líun des personnages
diÈgÈtiques. Ainsi, dans Niebla
de Miguel de Unamuno, le protagoniste Augusto
rend visite ‡ son auteur fictif quand il dÈcide de se tuer, ce
que líauteur lui dÈfend ñ en vain, comme on le sait. De mÍme,
dans le chapitre 55 de The French Lieutenantís Woman
de John Fowles, le narrateur vient occuper
le compartiment du train o˘ voyage son protagoniste Charles, pour
observer la suite de son sort : ´ Au nom du diable,
que vais-je faire de toi ? ª (´ What
the devil
am I going to do with you ? ª)
La
mÈtalepse extÈrieure a une longue histoire, qui a ÈtÈ rÈsumÈe
par Frank Wagner dans un article publiÈ rÈcemment dans PoÈtique
[7] . Wagner considËre quíelle remonte ‡ Don Quichotte
et quíelle síexemplifie de maniËre frappante dans le domaine franÁais
dans Jacques le Fataliste, longtemps avant de devenir un
trait rÈcurrent du Nouveau Roman. Mais il ne mentionne pas un
mouvement littÈraire prÈ-rÈaliste qui
est díailleurs rÈguliËrement nÈgligÈ dans les discussions au sujet
de la mÈtalepse : le Romantisme allemand, o˘ ce phÈnomËne
apparaÓt dans de nombreuses úuvres et o˘ il est díhabitude thÈorisÈ
sous le nom díironie romantique (romantische
Ironie [8] ). Je vais donc míoccuper díun rÈcit qui date de
cette Èpoque, avec líintention díattirer líattention sur líimportance
de ce mouvement littÈraire pour líÈtude de la mÈtalepse. Mon exemple
est une histoire de E.T.A. Hoffmann qui síappelle Le Pot díor
(Der goldene Topf),
publiÈe en 1815.
Le
Pot díor porte le sous-titre ´ Un conte de fÈes des temps
modernes ª (´ Ein
M‰rchen aus der neuen Zeit ª). Ce rÈcit
raconte líhistoire de la formation díun poËte, de la transformation
díun Ètudiant en poËte. Vers la fin, líÈtudiant Anselmus,
devenu poËte, a disparu de Dresde, endroit o˘ se joue le reste
de líhistoire. Par contre, le narrateur extradiÈgÈtique
ñ qui níest pas entrÈ en scËne avant ñ devient lui-mÍme le hÈros
de líhistoire. Ce narrateur parle (en disant ´ je ª)
de ses vains efforts pour Ècrire la conclusion de son histoire,
cíest-‡-dire pour dÈcrire la vie quíAnselmus mËne ‡ prÈsent ‡ Atlantis,
le monde transcendant de la poÈsie : ´ JíÈtais dÈsespÈrÈ
quand je relisais les onze chapitres que jíavais heureusement
rÈussi ‡ raconter et pensais que je ne rÈussirais sans doute jamais
‡ ajouter le douziËme [chapitre] comme couronne finaleÖ Mais tous
mes efforts pour te suggÈrer, bÈnÈvolant lecteur, mÍme en quelques
mots, les merveilles qui entourent Anselmus restaient vains. ª
Le jour arrive toutefois o˘ on remet au narrateur une lettre Ècrite
par un des personnages de son rÈcit : une espËce de magicien
qui a aidÈ Anselmus ‡ devenir poËte. Ce personnage propose au narrateur
de lui porter secours, síil veut bien descendre de son grenier
pour lui rendre visite. Le narrateur accepte. Dans la maison du
magicien il a une vision merveilleuse de la nouvelle vie díAnselmus,
une vision qui prend la forme díune page fascinante dÈcrivant
le monde de la poÈsie ; et cette page se trouve maintenant
devant nous, les vrais lecteurs. AprËs quoi le magicien console
le narrateur díÍtre obligÈ de continuer ‡ vivre dans le monde
prosaÔque de son grenier, au lieu de rester ‡ jamais dans la sphËre
transcendantale de la poÈsie.
En
somme, cette histoire nous prÈsente une rupture radicale de la
frontiËre habituellement ferme et fermÈe entre líaction narrative
et líacte narrateur, ou (pour employer les termes de Jean Ricardou)
entre le rÈcit díune aventure et líaventure díun rÈcit. Au moment
o˘ le narrateur se transforme en personnage fictif, il renonce
‡ la position de supÈrioritÈ et díautoritÈ sur son histoire. Il
permet ainsi au lecteur de prendre conscience de líinstance narrative
qui se dresse derriËre lui et qui lía crÈÈe ñ instance que nous
avons líhabitude díappeler ´ auteur [9] ª.
*
Il
est temps díen venir ‡ la mÈtalepse intÈrieure, qui, au contraire
de la mÈtalepse extÈrieure, nía ñ que je sache ñ aucune tradition
historique, et semble appartenir uniquement ‡ la modernitÈ. Mais
cíest ici que la relation suggÈrÈe par le titre de ma contribution
ñ mÈtalepse et mise en abyme ñ peut devenir pertinente.
Dans
le passage bien connu de son journal o˘ AndrÈ Gide explique sa
prÈdilection pour la structure quíon en est venu ‡ dÈsigner par
le terme de ´ mise en abyme ª, il Èvoque cette structure
par nombre díexemples empruntÈs ‡ la peinture et ‡ la littÈrature.
AprËs quoi il ajoute toutefois : ´ Aucun de ces exemples
níest absolument juste. Ce qui le serait beaucoup plusÖ cíest
la comparaison avec ce procÈdÈ du blason qui consiste,
dans le premier, ‡ en mettre un second ìen abymeî. ª Ce que
Gide semble concevoir ici, cíest une structure sans fin ;
car le deuxiËme blason contenu dans le premier doit Èvidemment
en contenir un autre en abyme, un troisiËme ñ et ainsi de suite
jusquí‡ líinfini. En somme, un processus interminable est inÈvitablement
impliquÈ dans une pure mise en abyme [10] et, qui plus est, un processus qui se dÈveloppe,
au moins thÈoriquement, dans les deux directions.
Un
Ècrivain qui a pris pleinement conscience de cela est Jorge Luis
Borges. Dans son article ´ Magie partielle dans le Quichotte ª,
il Èvoque plusieurs textes dont les personnages deviennent des
lecteurs ou des spectateurs de leur propre histoire : entre
autres, Hamlet, le Ramayana,
et les Mille et une Nuits. Cíest alors quíil suggËre :
´ Si les personnages díune fiction peuvent Ítre lecteurs
ou spectateurs, nous, leurs lecteurs ou spectateurs, pouvons Ítre
des personnages fictifs [11] . ª
Cette
phrase níest pas inconnue des lecteurs du Discours du rÈcit,
car Genette la cite explicitement. Mais il ne la cite pas ‡ propos
de la structure en abyme (dont il parle dans une section prÈcÈdente),
il la cite dans la section intitulÈe ´ MÈtalepses [12] ª. L‡, elle lui sert ‡ expliquer pourquoi
le lecteur ressent un si fort vertige quand la frontiËre síefface
entre le monde o˘ líon raconte et celui que líon raconte. Et aprËs
avoir citÈ cette phrase de Borges, Genette ajoute : ´ Le
plus troublant de la mÈtalepse est bien dans cette hypothËse inacceptable
et insistante, que líextradiÈgÈtique,
et que le narrateur et ses narrataires, cíest-‡-dire vous et moi,
appartenons peut-Ítre encore ‡ quelque rÈcit [13] . ª Genette fait ici quelque chose de trËs
osÈ, sinon de fort risquÈ. Il identifie líeffet du type pur
de la mise en abyme avec líeffet de la mÈtalepse : líeffet
inquiÈtant, le sentiment de vertige, quíune mÈtalepse produit
sur le lecteur. Et il níest nullement le seul ‡ forger cette identitÈ
entre pure mise en abyme et mÈtalepse intÈrieure :
la fusion de ces deux ruptures de líontologie narrative ordinaire
est sur le point de devenir un lieu commun de la thÈorie littÈraire [14] . Mais il me semble que le temps est venu díanalyser
cette identitÈ de plus prËs, de se demander si elle níest pas,
‡ vrai dire, une confusion.
Notons
pour commencer que Lucien D‰llenbach
dans son RÈcit spÈculaire, publiÈ en 1977 ñ seul ouvrage
critique qui explore la mise en abyme en dÈtail ñ, consacre trËs
peu de place ‡ la mise en abyme pure [15] . Pour une vision profondÈment suggestive de ce
type de mise en abyme il nous faut remonter jusquíen 1950, ‡ líHistoire
du roman franÁais depuis 1918 de Claude-Edmonde
Magny. Dans les pages quíelle consacre aux Faux-Monnayeurs,
Magny fait allusion au mystËre mÈtaphysique, ‡ la ´ signification
transcendantale ª manifestÈe par cette structure, qui ne
peut Ítre invoquÈe ´ sans que síouvre ‡ nos pieds líìabymeî†
que líentendement ne peut contempler sans vertige [16] . ª Tout comme Borges, Magny fait face ‡
líaspect dÈroutant díune configuration qui suggËre une rÈpÈtition
infinie du texte que nous lisons.
Le
terme ´ suggËre ª que je viens díemployer est bien le
mot juste dans ce contexte. Car une pure mise en abyme
ne peut Ítre que suggÈrÈe dans un rÈcit : elle ne peut Ítre
que thÈoriquement conÁue, et non dÈveloppÈe en pratique. La raison
me paraÓt en Ítre la contrainte temporelle ou la linÈaire de la
littÈrature, o˘ une pure mise en abyme entiËrement dÈveloppÈe
serait obligÈe de prendre la forme, sinon díune simple rÈpÈtition,
du moins díun sommaire de plus en plus rapide ñ au contraire des
arts iconographiques o˘ elle peut se rÈaliser en versions de plus
en plus petites, mais fondamentalement intactes, de líoriginal.
Dans le roman de Julian Huxley Point Counterpoint,
Philip Quarles, un personnage qui est
lui-mÍme romancier, conÁoit un exemplaire parfait de la mise en
abyme pure dans un roman quíil imagine dans son journal
et dont le protagoniste serait lui-mÍme un romancier : ´ Mais,
pourquoi síarrÍter ‡ un romancier dans ton roman ?
Pourquoi pas un second dans le premier ? un troisiËme ‡ líintÈrieur
du deuxiËme ? Et ainsi de suite [comme il y a un Quaker tenant
une boÓte díavoine dans les rÈclames des Quaker Oats, sur laquelle
il y a encore un Quaker tenant une boÓte díavoine, sur laquelle,
etc.]. Au dixiËme degrÈ, on trouverait un romancier racontant
son histoire en symboles algÈbriques ou en termes de variation
de la tension artÈrielle, de la pulsation de la sÈcrÈtion des
glandes non ductibles et du temps de rÈaction [17] . ª (´ But why
draw the line at one novelist inside your novel ? Why not a second one inside his ? And a third one inside the novel of† the
second ? And so on to infinity,
[like those
advertisements of Quaker Oats where thereís a Quaker holding a
box of oats, on wich
is a picture of another Quaker holding another box
of oats, on wich
etc. etc.] At about the
tenth remove you
might have a novelist
telling your story in algebraic symbols or in terms of variation in blood pressure,
pulse, secretion of ductless
glands, and reaction
time. ª) Cette citation nous montre que la littÈrature se
perd, síannule dans une rÈalisation de la pure mise en
abyme, quíelle transforme un roman en algËbre, en chimie, en donnÈes
biologiques.
Cíest
sans doute pourquoi Gide, dans son roman, ne fait quíÈvoquer cette
structure infinie : líÈvoquer en montrant son protagoniste-romancier
Edouard en train díÈcrire un roman qui porte le mÍme titre ñ Les
Faux-Monnayeurs ñ que le roman que nous sommes en train de
lire, un roman qui contient lui-mÍme un protagoniste qui est romancier.
Ainsi, Edouard Ècrit dans son journal : ´ Jíinvente
un personnage de romancier que je pose en figure centrale, et
le sujet du livreÖ cíest prÈcisÈment la lutte entre ce que lui
offre la rÈalitÈ et ce que lui prÈtend en faire. ª Mais Gide
ne nous donne pas le roman díEdouard, qui ne ferait que rÈpÈter
son propre roman [18] .
Le
nouveau romancier Jean Ricardou est probablement celui qui a poussÈ
la structure de la pure mise en abyme le plus loin. Dans
le roman intitulÈ La Prise de Constantinople il níÈvite
nullement les rÈpÈtitions quand líun de ses protagonistes lit
líhistoire de sa propre vie. InÈvitablement ce personnage arrive
‡ un passage qui dÈcrit líÈpisode o˘ il lit sa propre histoire.
Ce livre est donc structurÈ en principe sur une succession infinie
de lectures emboÓtÈes líune dans líautre. Mais puisque cette succession
est sans fin, elle est aussi sans dÈbut. Líhistoire que le livre
raconte fait partie díune histoire plus grande qui est contenue
dans une histoire encore plus grande. Cette histoire infinie níest
Èvidemment pas de nature ‡ se vendre chez un libraire. Ricardou
lui-mÍme est obligÈ díinsÈrer une espËce de nous-narrateur dans le texte qui formule son principe ainsi :
´ Tout participait donc díun livre immense, une sorte de
bibliothËque ‡ la texture enchevÍtrÈe dont il Ètait impossible
de síÈvader [19] . ª
Une
autre úuvre qui se prÈsente comme pure mise en abyme, sans
jamais (quoi quíen disent les critiques) se structurer en mÈtalepse,
est le conte de John Barth nommÈe ´ Histoire díune vie ª
(´ Life-Story ª), contenue
dans le recueil Lost in the Funhouse. Le narrateur fictif
de cette histoire, appelÈ D, soupÁonne, comme díailleurs son auteur
fictif, que le monde est un roman dont il est lui-mÍme un personnage
qui Ècrit son autobiographie fictive. Je cite le narrateur de
cet ouvrage, qui síappelle E. : ´ [il] est rÈputÈ Ècrire
un conte semblable, et ainsi la rÈplication va dans les deux directions
ontologiques, et cÊtera ª (´ [he]
is said to be writing
a similar account,
and so the
replication is
in both ontological directions, et
cetera ª). Il en rÈsulte ´ une autre histoire contenant
un Ècrivain Ècrivant une histoire ! Un autre regressus
in infinitum ª (´ [a]nother
story about a writer writing
a story ! Another regressus
in infinitum ! [20] ª). A la fin, cet auteur fictif renonce
‡ Ècrire son úuvre, pour la simple raison que personne dans la
grande tradition littÈraire, níen a Ècrit une semblable. Ce qui
níest, comme nous líavons vu, pas certain !
Si
nous admettons que le rÍve est une espËce de crÈation littÈraire,
líhistoire de Borges intitulÈe ´ Les ruines circulaires ª
offre un thËme parallËle. Dans son commentaire sur ce conte, Borges
nous rÈvËle sa source : ´ Le concept díune sÈrie infinieÖ
de rÍveurs, une rÈgression sans fin. ª Líanalogue en serait :
´ Des Èchiquiers qui ne savent pas quíils sont guidÈs par
un joueur, le joueur ne sait pas quíil est guidÈ par un dieu,
le dieu ne sait pas quíil est guidÈ par díautres dieux [21] . ª
Le
moment est venu de dÈclarer quíune structure potentiellement infinie
de ce genre nía rien ‡ voir avec une histoire qui contient une
mÈtalepse intÈrieure. La mÈtalepse est un ÈvÈnement qui advient
de maniËre singuliËre, subite et surprenante, comme le meurtre
du lecteur fictif dans le conte de Cortazar
´ Continuidad de los
Parques ª. Elle níÈvoque nullement líimpression que nous,
les lecteurs, appartenons ‡ une sÈrie infinie díÍtres fictifs.
Ce
qui ne veut pas dire que la mÈtalepse et la pure mise en
abyme níont rien en commun. Il y a au moins deux traits
quíelles partagent. Le premier est Èvident : toutes deux
ne peuvent exister que dans une histoire qui a au moins deux
niveaux. Mais cíest le deuxiËme trait qui est responsable de la
confusion sur laquelle je viens de mettre le doigt : que
líune et líautre, la mÈtalepse intÈrieure et la pure mise
en abyme, crÈent chez le lecteur une espËce de dÈsarroi, une espËce
díangoisse ou de vertige. Elles affirment fictionnellement
un Ètat troublant ; un Ètat qui serait moins troublant síil
ne correspondait ‡ des inquiÈtudes humaines fondamentales.
†Il
est peut-Ítre pertinent de remarquer que nulle inquiÈtude de ce
genre níest associÈe aux autres mÈcanismes modernes díinvraisemblance
qui contrecarrent líillusion de rÈalisme fictif : quand un
narrateur, par exemple, invente plusieurs conclusions diffÈrentes
pour son roman ñ comme les trois fins qui nous sont proposÈes
dans The French Lieutenantís
Woman ; ou quand il souligne
líartificialitÈ de son rÈcit en rÈitÈrant certains indices ñ les
innombrables figures huit dans Le Voyeur ; ou quand
un roman (par son titre mÍme) crie ´ fiction ! ª
en signalant son intertextualitÈ ñ líUlysse de James Joyce
ou le Doctor Faustus
de Thomas Mann ; [ou quand líúuvre en question accentue
son irrÈalitÈ par un mÈtalangage explicite ñ comme tout au long
du conte de John Barth ´ In the
Funhouse ª ;] ou quand un roman nous prÈsente
son histoire de maniËre apocryphe, jouant dans un univers inconnu,
‡ la maniËre de la science fiction. Le lecteur, dans ces instants-l‡,
peut se sentir amusÈ ou ÈtonnÈ ou intriguÈ, son sens de dÈtective
critique peut Ítre rÈveillÈ, mais il níÈprouve aucune inquiÈtude,
aucun vertige.
Il
nous faut maintenant essayer de spÈcifier plus exactement líangoisse
qui peut síemparer du lecteur quand il se trouve en prÈsence díune
mÈtalepse intÈrieure. Nous ferons mieux de dire : les angoisses,
car chaque texte de ce genre me paraÓt de crÈer une angoisse diffÈrente.
Líangoisse que crÈe le conte de Cortazar me semble en tout cas trËs diffÈrente de celle que
crÈe une pure mise en abyme. Cette angoisse pourrait Ítre
dÈcrite comme une extension (une prolongation) de la situation
qui existe ‡ líintÈrieur du texte lui-mÍme : si une fiction
au second degrÈ peut agir sur une fiction au premier degrÈ (comme
le meurtre dans le conte de Cortazar),
la fiction au premier degrÈ peut agir sur la rÈalitÈ, sur le monde
dans lequel nous vivons, et donc sur nous-mÍmes. Cíest Marie-Laure
Rayan qui a proposÈ la signification
parabolique de ´ Continuidad
de los Parques ª : ‡ savoir que la lecture du roman
(par le lecteur fictif) reprÈsente une lecture tellement ´ immergÈe ª
quíil perd la protection habituelle díun lecteur contre la mort [22] . Mais Rayan ne dit
rien du lecteur rÈel de ce texte, sauf que ce texte est ´ mind-bending ª,
quíil lui courbe líesprit. Il me semble ‡ moi que ce conte crÈe
chez le lecteur rÈel líangoisse díune lecture trop immergÈe,
qui pourrait conduire ‡ la mort. Une pareille lecture níest pas
une lecture ordinaire ; Felix Martinez-Bonati a montrÈ que
la conscience díun lecteur de romans est habituellement double [23] : la crÈdibilitÈ que nous plaÁons dans líexistence
rÈelle de personnages et díÈvÈnements romanesques est avant tout
ironique, redoublÈe de la conscience de leur artifice. MÍme le
lecteur le plus immergÈ se rend compte du fait quíil lit un roman.
´ Continuidad de los
Parques ª pose comme rÈalitÈ imaginaire líabsence potentielle
de cette dualitÈ. Et cíest líÈvocation de ce danger qui crÈe le
dÈsarroi du lecteur.
Il
existe des textes au second degrÈ, bien s˚r, qui níont pas une
fin littÈralement mortelle. Car si la mÈtalepse se trouve dans
un roman humoristique, comme At Swim-Two-Birds de Flann OíBrien,
†líinquiÈtude du lecteur fait place ‡ son amusement. Mais il me
semble que, si líatmosphËre díun roman síassombrissait, une mÈtalepse
intÈrieure crÈerait líangoisse que je viens díÈvoquer. Jíemploie
le conditionnel pour une raison tout ‡ fait simple : cíest
quíil me faut avouer honnÍtement que je níai dÈcouvert aucune
úuvre littÈraire ‡ part líhistoire de Cortazar qui ait cet effet.
Cíest la raretÈ de telles structures qui est sans doute la raison
pour laquelle Genette emploie cet unique exemple quelque peu recherchÈ
pour illustrer sa thËse. MÍme les Nouveaux Romans prÈsentent parmi
leurs procÈdures de rupture des úuvres avant tout iconiques (affiches,
cartes postales, films, vitraux, et tableaux) qui se transforment
en histoires diÈgÈtiques ñ comme la fameuse gravure du cafÈ dans
Le Labyrinthe de Robbe-Grillet ñ plutÙt que ce que Genette appelle
des histoires mÈtadiÈgÈtiques. Si líon se rend compte de la diffÈrence
entre la pure mise en abyme et la mÈtalepse intÈrieure, cette
derniËre devient un phÈnomËne exceptionnel, qui se retrouve peut-Ítre
dans des fictions contemporaines que jíignore, mais que certains
díentre vous connaissent sans doute. Mais mÍme si son existence
Ètait uniquement potentielle, virtuelle, on aurait tort de la
nÈgliger. Car on síexposerait ainsi au danger de níavoir su prÈdire
des úuvres ‡ venir, ‡ partir díune approche thÈorique de ce sujet.
Cíest díailleurs la raison pour laquelle jíai mis líaccent sur
la mÈtalepse intÈrieure dans ma contribution ‡ cette confÈrence.
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Marie-Laure, Narrative as Virtual Reality, Baltimore, M.D.,
2000.
Ricardou,
Jean, La Prise de Constantinople, Paris, 1965.
Scheffel,
Michael, Formen selbstrefexiven Erz‰hlens, T¸bingen, 1977.
Strohschneider-Kohrs,
Ingrid, ´ Die romantische Ironie ª, Theorie
und Gestaltung, T¸bingen, 1960.
Wagner,
Frank, ´ Glissements et dÈphasages : Note sur la mÈtalepse
narrative ª, PoÈtique 130, avril 2002, pp. 235-253.
Wolf,
Werner, Aesthetische Illusion und Illusionsdurchbrechung in
der Erz‰hlkunst, T¸bingen, 1993.
Notes
[2]
Cf. Nelles 153-54, o˘ la mÈtalepse au niveau du discours
est appelÈe ´ unmarked ª, et la mÈtalepse au niveau
de líhistoire ´ distinctly marked ª.
[3]
Elle est examinÈe dans Wagner 238-41.
[4]
Cf. Richardson 35, Wolf pp. 349-50 et 359, Wagner 244 ff.
Cette distinction correspond aussi ‡ celle existant entre ´ outward
metalepsis ª et ´ inward metalepsis ª
que Debra Malina (46-50) applique ‡ Beckett.
[6]
A la Recherche du temps perdu (Paris, 1989), III,
p. 583.
[8]
Voir, entre autres úuvres, Ingrid Strohchneider 250.
[9]
Pour une interprÈtation dÈtaillÈe de la fin de ce conte díHoffmann
qui suit des lignes semblables aux miennes, voir Roland Heine,
Transzendentalpoesis, pp. 154-98. Heine, ‡ bonne raison,
prend la structure formelle de cet Èpisode comme une illustration
paradigmatique des idÈes de Friedrich Schlegel sur la poÈsie transcendantale
et sur líironie romantique.
[10]
Certains critiques ont employÈ díautres termes pour dÈsigner
ce que jíappelle ici ´ pure mise en abyme ª :
´ mise en abyme textuelle ª (Ricardou, ProblËmes
du nouveau roman, p. 189.) ; ´ rÈduplication ‡ líinfini ª
(D‰llenbach).
[14]
Voir, par exemple, Scheffel 75-77 ; Martinez et Scheffel
79-80 ; Wolf 300 ; D‰llenbach 121, 144-45 ; Nelles
157.
[15]
Quoique líune de ses typologies inclue une ´ rÈduplication
‡ líinfini ª, cette catÈgorie níest jamais clairement examinÈe.
[16]
Histoire du roman franÁais depuis 1918, p. 277.
[17]
Point Counterpoint, p. 294.
[18]
Exception faite de la page quíEdouard montre ‡ son neveu
Georges. Mais, dans cette scËne, Gide síoccupe de líhistoire de
Georges et semble avoir oubliÈ la structure en abyme de son úuvre.
[19]
La Prise de Constantinople, p. 237.
[20]
Lost in the Funhouse, p. 117.
[21]
The Aleph and Other Stories, pp. 192-93 (ma traduction
de líanglais).
[23]
Fictive Discourse and the Structure of Literature,
p. 34.
***
Métalepse et mise en abyme est la version intégrale
et légèrement remaniée de l’intervention
que Mme Dorrit Cohn a faite au colloque "La Métalepse,
aujourd’hui".
Vox
Poetica remercie vivement Mme Dorrit Cohn et les organisateurs
de ce colloque de lui avoir accordé l’autorisation
de publier ce texte. |
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