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Le
romanesque
par
Jean-Marie Schaeffer (CNRS)
Par
rapport ‡ beaucoup d'autres notions littÈraires, la catÈgorie du
´†Romanesque†ª, si tant est qu'on puisse parler d'une catÈgorie
du romanesque, a un statut quelque peu particulier qui ne facilite
pas son analyse.
D'abord,
c'est un terme dont on se sert non seulement dans le domaine des
Ètudes littÈraires, mais aussi dans la vie de tous les jours : le
terme "romanesque" fait partie du vocabulaire commun tout autant
que du vocabulaire savant. Tout le monde sait aussi que le terme
dont il est dÈrivÈ, ‡ savoir le terme "roman", dÈsignait ‡ l'origine
non pas des faits littÈraires mais des faits linguistiques : les
Ècrits en langue romane. Cela explique par exemple pourquoi une
des faces de la conception du roman dÈfendue par le cercle de IÈna,
disons la face poÈtico-fantastique, est, plus qu'on ne le pense
en gÈnÈral, dÈrivÈe d'une lecture de la littÈrature courtoise, des
romans de chevalerie ainsi que du romancero espagnol. Cela vaut
aussi pour la pratique littÈraire, notamment pour Novalis (Heinrich
von Ofterdingen) et certains rÈcits de Tieck. Quoi qu'il en
soit, cette gÈnÈalogie complexe tout autant que la diversitÈ des
usages du terme sont responsables d'une Èvolution historique et
d'une variabilitÈ sÈmantique synchronique quelque peu stochastiques.
En deuxiËme lieu, le champ dÈnotationnel du terme "romanesque" ne
se limite pas au champ littÈraire, ni mÍme au champ artistique :
il est utilisÈ pour caractÈriser non seulement une ou des maniËres
de reprÈsenter mais aussi une ou des maniËres de vivre. Cela pose
la question des Èventuels rapports entre les deux domaines : est-ce
la vie qui imite sa reprÈsentation en s'en servant comme modÈlisation†?
ou la catÈgorie littÈraire du "romanesque" repose-t-elle sur l'analyse
d'un type d'Èthos existentiel? ou faut-il concevoir une relation
causale allant dans les deux sens, comme cela est souvent le cas
dans le champ des catÈgorisations culturelles (qui sont toujours,
potentiellement, autorÈfÈrentielles) ? Comme le prouve le succËs
durable de la cÈlËbre formule d'Oscar Wilde, nous avons en gÈnÈral
tendance ‡ penser que la vie imite la littÈrature.Mais, si on prend
en compte la logique autorÈfÈrentielle, c'est plutÙt ‡ une relation
bijective qu'il faudrait penser.
En troisiËme lieu, comme dÈj‡ indiquÈ, qu'il s'agisse de la forme
adjectivale ou nominalisÈe, on se trouve confrontÈ ‡ une histoire
particuliËrement mouvementÈe et complexe. En franÁais, la premiËre
occurrence de l'adjectif "romanesque" semble attestÈe au XVIIe siËcle
(1628 chez Sorel, au sens de ´†ce qui a trait au roman†ª). Comme
dÈj‡ dit, l'adjectif est dÈrivÈ du terme de "roman" qui lui-mÍme
a connu une longue histoire de dÈrive sÈmantique†: le terme a d'abord
dÈsignÈ les langues romanes†; il a dÈsignÈ ensuite les rÈcits en
vers adaptÈs de l'AntiquitÈ (le Roman d'Alexandre)†; en un troisiËme
moment on l'a utilisÈ pour les rÈcits en prose d'origine romane
ou celtique (Le Roman de Renart, Le Roman de Tristan)†;
le sens s'est ensuite Èlargi ‡ toutes sortes de rÈcits d'aventures
merveilleuses ou incroyables†; enfin il s'est mis (quelque part
entre le XVIIe et le XVIIIe siËcle) ‡ dÈsigner le roman en tant
que genre au sens actuel du terme, non sans s'Ítre enrichi au passage
des connotations liÈes au terme de ´†romance†ª, qui lui-mÍme dÈsignait,
selon les cas, une forme Èpique brËve de la littÈrature espagnole
ou un chant d'amour, un sens que le terme a gardÈ jusqu'‡ nos jours,
puisqu'on s'en sert pour dÈsigner des chansons, mais aussi des fictions
sentimentales. Cette dÈrive sÈmantique du terme explique l'existence
de rÈtroprojections abusives dont notre notion commune actuelle
de "roman" est le cas le plus exemplaire : l'attrait quelque peu
fatal que le concept de "thÈorie du roman" exerce sur les Ètudes
littÈraires est sans doute d˚ entre autres au fait que nous confondons
l'identitÈ du terme avec une supposÈe identitÈ sÈmantique transhistorique
qui guiderait son Èvolution. Or, de facto, selon le champ
rÈfÈrentiel qu'on privilÈgie (ce qui, dans beaucoup de cas, signifie
concrËtement : selon le siËcle dont on est spÈcialiste), le terme
possËde des comprÈhensions diverses et, sur certains points, inconciliables.
Chacun peut donc dÈvelopper sa propre thÈorie du roman ‡ partir
du corpus qu'il privilÈgie, tout en ayant l'illusion, du fait de
l'extension historique du terme, de couvrir un champ beaucoup plus
vaste ; en mÍme temps, n'importe quel concurrent peut facilement
rÈfuter cette thÈorie afin de proposer une thÈorie rivale fondÈe
sur un corpus diffÈrent. Et ainsi de suite...
Une autre difficultÈ pour circonscrire le champ lexical du "romanesque"
tient au fait que le terme n'a pas une seule histoire, qui serait
celle de sa gÈnÈalogie franÁaise, mais de multiples histoires
dans les diffÈrentes langues europÈennes. Or, selon les langues,
le rÈseau de diffÈrenciation historique dans lequel il s'est trouvÈ
pris diffËre fortement. On sait qu'en anglais le terme s'est trouvÈ
pris dans une dichotomie terminologique trËs prÈgnante, celle entre
romance et novel. Dans ce couple, l'acception thÈmatique
du terme "romanesque" se trouve limitÈe au champ de la romance,
la novel Ètant en gros identifiÈe ‡ ce qu'en franÁais on
appellerait le "rÈalisme". Je dis "en gros", parce qu'il suffit
d'avoir lu Ian Watt pour se rendre compte qu'en rÈalitÈ les deux
notions ne se chevauchent que partiellement. La situation allemande
est encore diffÈrente, puisque, contrairement ‡ l'anglais, la langue
allemande n'a pas dÈveloppÈ d'Èquivalent ‡ novel† et que
le champ lexical qui s'est imposÈ en gros ‡ partir du XVIIIe siËcle
pour dÈsigner l'ensemble de la littÈrature fictionnelle couverte
par romance et novel, c'est-‡-dire le terme ´†roman†ª,
est une importation d'origine ´†romane†ª. Il faut rappeler ‡ ce
propos que, au moins jusqu'au Romantisme, le champ lexical du ´†roman†ª
a ÈtÈ en concurrence avec des termes allemands tels Erz‰hlung† ou
Geschichte dont les cadres catÈgoriels et les apparentements sÈmantiques
sont trËs diffÈrents de ceux du terme franÁais de ´†roman†ª. Quant
‡ l'adjectif romanesk, il n'a ÈtÈ introduit que tardivement. Et
bien que je ne connaisse pas trËs bien les situations espagnole
et italienne, il me semble a priori probable que, l‡ encore, on
dÈcouvrirait des situations diffÈrentes.
On peut y ajouter encore une difficultÈ, moins importante, mais
qui nÈanmoins parasite souvent les analyses†: le lexËme adjectival
´†romanesque†ª lui-mÍme fonctionne souvent comme une catÈgorie fortement
axiologisÈe. Alors que le terme de ´†roman†ª a fini par perdre ses
connotations nÈgatives, le terme de ´†romanesque†ª est toujours
restÈ ambivalent, du moins lorsqu'il est pris au sens thÈmatique
plutÙt que comme spÈcification gÈnÈrique. De maniËre plus prÈcise,
on peut Èmettre l'hypothËse que l'axiologisation nÈgative est d'autant
plus importante que le terme est proche de sa signification non
littÈraire, courante,et qu'il se trouve donc liÈ ‡ des connotations
de sentimentalitÈ, de sensiblerie, voire de kitsch.
Essayons donc d'abord de dÈmÍler l'accessoire de l'essentiel, afin
de disposer d'une dÈfinition susceptible d'Ítre utile.
1.)
Romanesque, roman et fiction
Comme
je l'ai dit, lorsque nous employons le terme de ´†romanesque†ª,
le terme de ´†roman†ª se prÈsente immÈdiatement ‡ notre esprit.
Je voudrais partir de l‡ pour essayer de voir o˘ cela peut nous
mener. Je rappelle que, dans une perspective synchronique, le lien
entre roman et romanesque tient au fait banal que le deuxiËme terme
fonctionne entre autres comme forme adjectivale du premier†: l'expression
´†la forme du roman†ª peut ainsi Ítre remplacÈe par ´†la forme romanesque†ª,
de mÍme ´†le genre du roman†ª par ´†le genre romanesque†ª, etc.
La diffÈrence entre les deux termes relËve alors simplement de la
grammaire des rÙles syntaxiques et de la morphologie linguistique.
Leur signification et leur extension sont les mÍmes†: il s'agit
du roman comme genre, et plus prÈcisÈment comme classe textuelle
unie par des liens gÈnÈalogiques, si l'on veut bien admettre que
la logique gÈnÈrique du roman n'est dÈterminÈe ni par des normes
constituantes (comme le sont les actes de langage) ni par des normes
rÈgulatrices (comme par exemple les formes poÈtiques fixes), mais
par des liens de tradition historique. Si le terme de ´†romanesque†ª
n'avait que cet usage-l‡ on pourrait donc l'interprÈter dans une
perspective gÈnÈrique. Mais comme dÈj‡ dit, le terme romanesque
possËde en fait deux sens majeurs†: un sens gÈnÈrique, et un sens
thÈmatique. On peut ainsi glisser, selon les besoins, d'une dÈfinition
gÈnÈrique ("le genre romanesque", ´†la littÈrature romanesque ",
" la stylistique romanesque ", etc.) ‡ une dÈtermination thÈmatique
(" univers romanesque ", " comportement romanesque ", etc.). Bien
s˚r, les deux sens ont une intersection commune : il existe plusieurs
Ètats historiques du " roman " conÁu comme dÈsignation gÈnÈrique
gÈnÈalogique qui correspondent ‡ un type de rÈcits qui thÈmatisent
le romanesque au sens thÈmatique du terme, donc en tant qu'Èthos
spÈcifique liÈ ‡ des structures narratives trËs particuliËres. Il
n'empÍche que pour beaucoup d'autres Ètats historiques de la littÈrature,
les deux significations divergent, voire s'opposent. Au sens gÈnÈrique,
l'adjectif ´†romanesque†ª peut aussi Ítre appliquÈ ‡ des rÈcits
fictifs qui, du point de vue de l'Èthos, sont en fait antiromanesques†:
par exemple, dans le cas de la littÈrature franÁaise, la littÈrature
romanesque (au sens gÈnÈrique) des annÈes soixante est en grande
partie une littÈrature antiromanesque (au sens de l'Èthos).
D'o˘
bien s˚r l'intÈrÍt d'une distinction comme celle dont dispose l'anglais
qui lui permet de distinguer les romans romanesques des romans non
romanesques†: l‡ o˘ la langue franÁaise (mais l'allemand tout aussi
bien) ne voit qu'un seul genre (´†le roman†ª), l'anglais en distingue
deux†: novel et romance. On sait en effet que les
critËres qui dÈlimitent le domaine extensionnel que l'anglais dÈsigne
par romance sont des critËres thÈmatiques plutÙt que gÈnÈalogiques,
et ces critËres thÈmatiques correspondent prÈcisÈment au deuxiËme
usage du terme ´†romanesque†ª en franÁais. Autrement dit, en franÁais,
le genre du ´†roman†ª, ou le romanesque au sens gÈnÈrique du terme,
est un des lieux o˘ on peut trouver des exemplifications du romanesque
au sens thÈmatique du terme, donc du ´†romance†ª anglais†: en tant
que dÈtermination thÈmatique, le ´†romanesque†ª dÈsigne des propriÈtÈs
exemplifiÈes par des rÈcits et non pas le genre narratif qui les
exemplifie.
Dire, comme je viens de le faire, que le sous-genre romanesque que
l'anglais identifie par le terme de romance ne constitue
qu'une exemplification parmi d'autres du romanesque est sans doute
pousser un peu loin le bouchon, du moins si on se place dans une
perspective historique†: si le ´†mythos†ª ou l'†´†Èthos†ª en question
continue ‡ Ítre dÈsignÈ par les termes de ´†romanesque†ª ou de romance,
plutÙt que par quelque autre terme, c'est sans doute aussi parce
que, historiquement, la littÈrature romanesque a ÈtÈ un des domaines
textuels particuliËrement marquÈs par ce ´†mythos†ª ou ´†Èthos†ª.
Mais, comme Frye l'avait dÈj‡ notȆ: ´ ...†le romanesque est une
forme plus ancienne que le roman†ª. Il y voyait plus prÈcisÈment
le rÈsultat d'un dÈphasage du mythe et trouvait ses premiËres manifestations
canoniques dans les lÈgendes de saints et dans le roman de chevalerie,
mais il faut bien entendu remonter plus haut, jusqu'aux romans antiques,
du moins jusqu'‡ une des branches du roman antique (Les Ethiopiques
plutÙt que Le Satyricon).
Cela Ètant accordÈ, la prÈsence du romanesque ne saurait Ítre limitÈe
au domaine de la fiction romanesque, mÍme dÈfinie de maniËre trËs
large. On trouve ainsi des motifs romanesques dans les Èpitaphes
antiques, chez Ovide ( dans certains des rÈcits des MÈtamorphoses,
par exemple dans "Pyrame et ThisbÈ"), et bien entendu, comme Schlegel
l'avait dÈj‡ notÈ, dans l'Arioste - autant d'oeuvres qu'on ne saurait
considÈrer comme des romans. Il faudrait aussi Èlargir le corpus
au-del‡ du champ du rÈcit. Il suffit de penser au thÈ‚tre. Comme,
l‡ encore, Northrop Frye l'avait dÈj‡ notȆ: certaines piËces de
Shakespeare (par exemple The Tempest ou Romeo and Juliet),
sont des exemplifications canoniques du romanesque. Il est inutile
d'ajouter que cela vaut aussi pour beaucoup de drames romantiques,
ceux de Victor Hugo par exemple. Il ne faudrait pas non plus limiter
la question du romanesque ‡ celle de la ´†grande†ª littÈrature.
Si on voulait maintenir une telle restriction on risquerait de devenir
aveugle ‡ l'importance que la thÈmatique romanesque a dans la culture
contemporaine. On a en effet souvent notÈ un retrait du romanesque
dans la fiction verbale ´†moderne†ª ou ´†moderniste†ª, et on en
a en gÈnÈral conclu ‡ un affaiblissement du romanesque comme tel.
Cette lecture historique s'accorde bien avec les thËses qui conÁoivent
la modernitÈ comme ´†dÈsenchantement†ª ou comme prosaÔsme, et qui
par consÈquent identifient le roman moderne soit au rÈalisme (tel
Lukacs) soit ‡ l'antiroman. On peut ainsi rappeler que Northrop
Frye, dans une vision implicitement hÈgÈlienne, a mÍme soutenu que
cette Èvolution de la littÈrature du romanesque vers ce que lui-mÍme
appelait " le pÙle de l'ironie " correspondait ‡ une Èvolution inÈluctable.
Les choses sont pourtant loin d'Ítre si simples. D'abord, en ce
qui concerne la littÈrature dite avancÈe, je ne suis pas s˚r que
ce qui semblait une hypothËse plausible pendant les annÈes cinquante,
soixante ou soixante-dix, vaille encore pour la situation actuelle†:
ce qui a souvent ÈtÈ saluÈ ou condamnÈ comme un retour ´†postmoderne†ª
‡ la fiction me semble plutÙt correspondre ‡ une rÈactivation du
filon romanesque. Ensuite, dans le domaine de la littÈrature de
consommation courante, le romanesque n'a jamais cessÈ d'Ítre un
des filons les plus importants, notamment sous la forme de l'heroic
fantasy et de la science-fiction (il suffit de penser ‡ l'univers
des mangas).
Enfin, et plus fondamentalement, le romanesque ne saurait Ítre rÈduit
‡ une catÈgorie spÈcifiquement littÈraire. En effet, quelle que
soit la situation dans le domaine littÈraire, c'est-‡-dire, mÍme
s'il y avait un retrait Èventuel du romanesque, celui-ci a ÈtÈ plus
que compensÈ par son omniprÈsence dans ce qui constitue de nos jours
le domaine par excellence de l'art de la fiction, ‡ savoir le cinÈma,
y compris sous ses formes tÈlÈvisuelles. De tels transferts d'objets
fictionnels d'un mÈdium communicationnel ‡ un autre ne sont pas
rares, mais ce qui est frappant c'est l'importance que le filon
romanesque a pris dans le cinÈma et ce sans doute presque depuis
ses dÈbuts. A tel point que, si on veut s'interroger sur le destin
actuel du romanesque, et surtout sur ses exemplifications les plus
paradigmatiques, c'est d'abord et avant tout vers la fiction cinÈmatographique
qu'il faut se tourner, comme en tÈmoignent, entre autres, le western
´†classique†ª, la grande tradition - gÈnÈralement sous-estimÈe -
des pÈplums, les mÈlodrames de la grande Èpoque des Vincente Minnelli
et Douglas Sirk, ou encore une grande partie des films d'aventures
mais aussi de science-fiction actuels. A cet Ègard, et quoi qu'on
pense par ailleurs de son intÈrÍt proprement cinÈmatographique,
La Guerre des Ètoiles est sans doute le cycle romanesque
le plus significatif des derniËres dÈcennies, tous mÈdias confondus.
Ce que je veux suggÈrer par ces remarques dÈcousues c'est qu'en
fait le romanesque peut investir toutes les formes de la compÈtence
fictionnelle. Bref, il constitue sans conteste un des objets
majeurs de la fiction, c'est-‡-dire de la compÈtence fictionnelle
tout autant que des arts fictionnels. On pourrait dire qu'il est
un des archÈtypes de la modÈlisation fictionnelle ou, pour pasticher
Jolles, une des formes simples de la fiction, ou encore une des
constellations fondamentales de l'engendrement d'univers fictionnels.
2.
De quelques traits du romanesque
Jusqu'ici j'ai beaucoup utilisÈ le terme de ´†romanesque†ª, sans
dire mot de ce qui pourrait bien lui correspondre au niveau de la
rÈalitÈ littÈraire et, plus largement, fictionnelle. J'ai entre
autres parlÈ ‡ son propos comme d'une constellation d'engendrement
fictionnel. Il est donc plus que temps de s'interroger sur ce que
peut Ítre cette constellation. Or, comme je l'ai dÈj‡ dit en passant,
il est assez remarquable qu'Ètant donnÈ l'histoire pour le moins
embrouillÈe du terme, il semble y avoir un consensus assez gÈnÈral
quant aux traits les plus constants du romanesque, tel qu'on peut
en suivre l'histoire depuis l'AntiquitÈ jusqu'‡ nos jours. Quels
sont ces traits†? J'en retiendrai ici quatre, qui me paraissent
les plus importants :
a)L'importance accordÈe, dans la chaÓne causale de la diÈgËse,
au domaine des affects, des passions et des sentiments ainsi qu'‡
leurs modes de manifestation les plus absolus et extrÍmes.
Dans le programme romanesque, l'action est pour l'essentiel motivÈe
par les traductions comportementales de la vie affective des personnages,
et notamment par la composante passionnelle de leur vie intÈrieure.
Northrop Frye a mÍme soutenu que c'est l'attachement comme tel
‡ la vie intÈrieure des personnages qui caractÈrise le romanesque,
en opposition au roman qui, selon lui, ´†s'intÈresse au caractËre
tel qu'il a l'occasion de se manifester dans un milieu social†ª.
Cela me paraÓt exagÈrÈ. Je me bornerai ‡ deux exemples, pris dans
le domaine narratif. L'Homme sans qualitÈs de Musil s'intÈresse
pour l'essentiel ‡ la vie mentale de ses personnages, mais je
n'ai jamais entendu quelqu'un qualifier le rÈcit de Musil de ´†romanesque†ª.
La raison en est sans doute que l'intÈrioritÈ qui est au centre
du Mensch ohne Eigenschaften est celle de la rÈflexion,
voire de la rumination intellectuelle, davantage que celle des
passions. Ou pour le dire autrement†: les passions elles-mÍmes,
par exemple celle entre Ulrich et sa soeur Agathe, deviennent
des sortes d'expÈriences intellectuelles. Le cas d'Ulysse
de Joyce me semble un autre contre-exemple†‡ la thËse d'une identification
pure et simple entre intÈrioritÈ et romanesque. Bien qu'Ècrit
en majeure partie en focalisation interne, et donc focalisÈ sur
la vie interne de ses personnages, ‡ commencer par Stephen et
Bloom, son ´†Èthos†ª n'est pas celui du romanesque, mais, comme
on ne cesse de le rÈpÈter depuis des dÈcennies - et ‡ raison,
me semble-t-il -, celui de l'ÈpopÈe. Il faut certes faire une
exception pour Molly, qui est sans conteste un personnage romanesque
au sens courant du terme, c'est-‡-dire un personnage qui entretient
des visions romanesques (ce romanesque f˚t-il fortement sexualisÈ).
Le cas de Molly est d'ailleurs intÈressant, en ce qu'il permet
d'introduire une distinction importante dont les Ètudes du romanesque
ne tiennent pas toujours compte. Le fait qu'un personnage fictionnel
entretienne une vision romanesque des choses n'implique pas que
la reprÈsentation de cette vision soit elle aussi ipso facto
romanesque. Molly entretient une vision romanesque des choses,
mais elle n'est pas un personnage d'une fiction romanesque. En
fait, une narration ne peut Ítre dite romanesque que lorsque l'acte
de reprÈsentation narrative des sentiments et des passions adhËre
aux passions et sentiments reprÈsentÈs. Il ne suffit donc pas
que la reprÈsentation soit centrÈe sur la vie intÈrieure individuelle
des personnages, ni que les motivations mentales pertinentes pour
la diÈgËse soient d'ordre affectif plutÙt qu'intellectuel (c'est-‡-dire
que les personnages soient emportÈs par la passion et les sentiments),
il faut encore que la posture du narrateur soit, pour reprendre
une expression proposÈe par Dorrit Cohn, ´†consonante†ª avec le
point de vue des personnages. Emma Bovary est un personnage romanesque
et, pour autant que la diÈgËse est la consÈquence actantielle
de sa vision romanesque des choses, on peut voir dans sa psychÈ
romanesque la motivation essentielle de la diÈgËse. Bien entendu,
le caractËre de cette diÈgËse causÈe par la psychÈ romanesque
d'Emma est lui-mÍme tout sauf romanesque, et cela non pas parce
que les consÈquences de la vision romanesque d'Emma sont catastrophiques
(il existe un romanesque du malheur), mais parce que le narrateur
se dÈsolidarise du point de vue d'Emma et insËre l'action dans
un horizon interprÈtatif qui est anti-romanesque. De mÍme, on
a souvent soulignÈ que les hÈros romanesques, du moins les hÈros
positifs, sont toujours exemplaires, se donnent comme des modËles,
sinon ‡ imiter, du moins ‡ admirer. L‡ encore cette exemplaritÈ
n'est une traduction littÈraire de l'Èthos romanesque que s'il
existe une consonance entre le narrateur et les valeurs des personnages.
Lorsqu'il y a dissonance, l'exemplaritÈ disparaÓt, voire se transforme
entre contre-exemplaritÈ (comme dans le cas de Madame Bovary).
Il faut donc distinguer entre reprÈsentation romanesque et reprÈsentation
du romanesque. Contrairement ‡ la reprÈsentation romanesque,
cette reprÈsentation du romanesque implique en gÈnÈral
une distanciation (souvent ironique), donc une dissonance entre
l'auteur et le personnage. Il serait intÈressant d'Ètudier pourquoi
il en est ainsi, mais j'avoue que je n'en ai aucune idÈe.
b)La reprÈsentation des typologies actantielles, physiques
et morales par leurs extrÍmes, du cÙtÈ du pÙle positif comme du
cÙtÈ du pÙle nÈgatif. Le monde romanesque est non seulement
un monde dans lequel l'excËs affectif est le moteur de l'histoire,
il est en rÈalitÈ le lieu de tous les excËs†: les actions
sont surhumaines, la beautÈ et la laideur sont absolues, la santÈ
est rayonnante et la maladie extrÍme, les Ítres sont soit des
modËles de vertu soit des incarnations du mal absolu... Thomas
Pavel a attirÈ l'attention tout particuliËrement sur ce dernier
point, c'est-‡-dire sur l'importance des vecteurs axiologiques
polarisÈs ‡ l'extrÍme, et sur le fait que ce qui caractÈrise la
tradition romanesque c'est la faÁon dont elle prend position par
rapport ‡ l'Ècart entre la puretÈ des axiologies reprÈsentÈes
et les comportements dans la vie rÈelle. Il note que les romans
de la tradition du romanesque ´†protestent contre la relative
indÈtermination axiologique de notre conduite, en imaginant des
mondes fictionnels dans lesquels les valeurs et les normes se
manifestent de maniËre non ambiguÎ et par des comportements hautement
typiques...ª On peut ajouter cependant que cette caractÈrisation
ne vaut pas uniquement pour le domaine des valeurs morales, mais
tout autant pour celui des passions, ce qui, dans certains cas,
complique singuliËrement l'axiologie, voire la rend ambiguÎ. Par
exemple, dans Tristan et Yseut l'amour est une pulsion
plutÙt qu'une valeur, au sens o˘ il n'est pas une valeur en vue
de laquelle les hÈros orientent leurs vies, mais une passion dont
ils subissent la violence. D'ailleurs, et cela est sans doute
liÈ au fait qu'il s'agit d'un romanesque non pas des valeurs mais
de la pulsion, la fin de l'histoire n'y assure nullement le bonheur
final des bons et la punition des mÈchants, puisque les deux personnages
positifs et exemplaires se suicident. Cette dÈcision et cet acte,
il ne faut pas l'oublier, sont totalement contraires au code moral
chrÈtien en vigueur ‡ l'Èpoque qui a vu l'histoire de Tristan
et Yseut connaÓtre le succËs. Il faut donc mÈnager une place,
‡ cÙtÈ du romanesque heureux ou optimiste (ce qui est le cas du
romanesque grec privilÈgiÈ par Pavel), pour un romanesque malheureux
ou pessimiste. Un autre point important est le suivant†: contrairement
‡ une idÈe rÈpandue, selon laquelle l'axiologie du romanesque
serait toujours univoque au sens o˘ ce serait toujours le bien
qui est valorisÈ positivement, il existe tout un champ du romanesque
o˘ c'est l'inverse qui se produit. En analogie avec le couple
magie blanche/magie noire, on peut parler d'un ´†romanesque noir†ª
qui inverse les valeurs du ´†romanesque blanc†ª reprÈsentÈ notamment
par le roman grec. La rÈalisation la plus extrÍme de ce romanesque
noir se trouve dans les rÈcits libertins, et en premier lieu chez
Sade qui, on le sait, reproduit tous les topoÔ du
´†romanesque blanc†ª mais en inversant l'axiologie, soit qu'il
endosse le point de vue des bourreaux (par exemple†: Histoire
de Juliette), soit, ce qui est beaucoup plus retors, qu'il
feigne d'adopter le point de vue de la victime, mais en prÈsentant
celle-ci comme un personnage tellement niais que mÍme le lecteur
le moins sadique ne peut que lui souhaiter les pires outrages
(Justine ou les Malheurs de la Vertu). Une fois qu'on a
pris en compte cette possibilitÈ d'une inversion qui nous fait
passer d'un romanesque blanc ‡ un romanesque noir, on dispose
du mÍme coup d'une grille de lecture plus complexe pour le romanesque
blanc. On a souvent notÈ la tendance, par exemple dans le roman
grec, ‡ dÈtailler les mÈsaventures des hÈros et ‡ s'attarder sur
les outrages qu'ils subissent. En fait, cela montre qu'il est
rare que le romanesque blanc lui-mÍme se passe entiËrement de
toute incursion dans le romanesque noir. En ce sens, le romanesque
se comporte comme la plupart des genres ou des formes fortement
axiologisÈes. Un autre exemple est la lÈgende†: non seulement
il existe des antilÈgendes qui inversent les topoÔ des
lÈgendes (Le Faustbuch originaire est sans doute une telle
antilÈgende), mais encore beaucoup de lÈgendes comportent comme
premiËre partie une antilÈgende ( l'exemple paradigmatique est
bien entendu l'histoire de saint Paul, mais on trouve une dichotomie
du mÍme genre dans les Confessions de saint Augustin).
Il y a ‡ cela une raison qu'on pourrait dire presque structurelle†:
la visibilitÈ d'un extrÍme polarisÈ, qu'il soit positif ou nÈgatif,
se nourrit toujours en creux de l'extrÍme auquel il s'oppose.
Mais il y a sans doute encore une raison diffÈrente, exogËne aux
contraintes thÈmatiques†: notre mÈchancetÈ - qui n'est pas moins
´†humaine†ª que notre bontÈ - a elle aussi besoin de nourritures
fictionnelles. Il faut bien entendu distinguer cette inversion
de l'axiologie romanesque blanche, de tout ce qui relËve de l'antiromanesque,
dont le ´†prosaÔsme pur†ª, du quotidien, du banal, etc. Il est
remarquable que mÍme ce projet antiromanesque continue ‡ payer
son tribut ‡ la tradition dont il se dÈmarque, puisqu'elle n'est
opÈratoire (et identifiable) que dans sa tension avec ce dont
il se veut le contretype. En ce sens-l‡, le ´†prosaÔsme pur†ª
se distingue fonciËrement des programmes rÈaliste et naturaliste.
Bien que beaucoup de textes rÈalistes ou naturalistes comportent
des dÈnonciations du romanesque, le programme qu'ils mettent en
oeuvre n'est pas de nature antiromanesque. Le ´†rÈel†ª du rÈaliste,
tout autant que celui du naturaliste, n'est pas la rÈalitÈ ´†prosaÔque†ª.
c)La saturation ÈvÈnementielle de la diÈgËse et son extensibilitÈ
indÈfinie. Dans le romanesque il se passe toujours quelque
chose. Trois traits narratifs concourent ‡ cet effet. Il y a d'abord
la structuration Èpisodique de la diÈgËse, autrement dit la prolifÈration
de minidiÈgËses qui constituent autant de variations du thËme
romanesque. Cet aspect se retrouve aussi dans le romanesque noir,
par exemple chez Sade. Un deuxiËme trait important rÈside dans
l'importance des coups de thȂtre dans le rythme narratif, ainsi
que les phÈnomËnes d'agglomÈration, qu'on trouve par exemple dans
le Roland furieux. Ces trois traits pris ensemble font
que la structure diÈgÈtique romanesque est une structure fortement
centrifuge. Ou, comme le dit Frye†:†´†Dans le romanesque, l'aventure
constitue l'ÈlÈment essentiel du sujet, ce qui signifie que la
forme s'appuie naturellement sur une sÈquence d'ÈvÈnements [...]
Dans sa forme la plus naÔve, nous voyons un personnage central
aller d'une aventure ‡ une autre, et cela jusqu'‡ ce que l'auteur
lui-mÍme ait cessÈ de vivre." Cet aspect centrifuge est particuliËrement
dÈveloppÈ dans le romanesque d'aventure, qui tÈmoigne d'une remarquable
tendance spontanÈe ‡ l'autoreconduction indÈfinie, tout happy
end supposÈ pouvant se transformer en point de dÈpart d'une nouvelle
aventure. Ce cÙtÈ sÈriel du romanesque semble liÈ au plaisir
de la rÈpÈtition dans la variation, ou de la variation dans la
rÈpÈtition - qui ne serait donc pas l'apanage des enfants. D'o˘
la tendance aux cycles et aux sÈries, illustrÈes notamment (pour
la littÈrature allemande) par les cycles de Karl May consacrÈes
‡ Winnetou et Old Shatterhand, ou, dans le cinÈma, ‡ la dÈj‡ nommÈe
Guerre des …toiles. Dans le cas du romanesque de la passion
amoureuse - qui est l'autre branche maÓtresse du romanesque occidental
-, on retrouve le mÍme phÈnomËne, bien qu'il y doive composer
avec la tendance ‡ la stase ÈvÈnementielle qui est inhÈrente au
sentiment amoureux assouvi. Cela explique pourquoi, la plupart
du temps, la rÈalisation de l'amour y coÔncide avec la fin du
roman. Tristan et Yseut montre cependant que, mÍme lorsque
le but est atteint en amont de la fin de l'histoire (c'est-‡-dire
lorsque les hÈros sont unis avant cette fin), on peut toujours
contrebalancer cette tendance ‡ la stase en introduisant des ÈlÈments
perturbateurs qui empÍchent la communion des amants.
d)Un quatriËme trait concerne ce qu'on pourrait appeler
la particularitÈ mimÈtique du romanesque, ‡ savoir le fait qu'il
se prÈsente en gÈnÈral comme un contre-modËle de la rÈalitÈ dans
laquelle vit le lecteur. Contrairement ‡ ce qui se passe
par exemple dans la littÈrature fantastique pure ou dans certaines
variantes de science-fiction, ce contre-modËle ne concerne pas
tant la texture du monde reprÈsentÈ que l'habitus axiologique
et comportemental des personnages. C'est en cela que les particularitÈs
les plus immÈdiatement visibles de la modÈlisation romanesque,
bien qu'elles concernent directement les caractÈristiques actantielles,
ne sont en fait que des modalitÈs de manifestation de ce qui est
au centre rÈel du romanesque, et qui est une question d'Èthos.
Cela explique et justifie notamment le caractËre rÈpÈtitif mais
aussi souvent peu plausible des sÈquences actantielles†: elles
ne valent pas en tant que telles, c'est-‡-dire en tant que maillons
d'un enjeu actantiel, mais plutÙt comme autant d'occasions pour
faire ressortir l'Èthos romanesque. Cela est particuliËrement
apparent dans le romanesque noir de Sade dont la nature rÈpÈtitive
et sÈrielle a souvent ÈtÈ soulignÈe. Comme l'Ècart concerne essentiellement
le niveau axiologique et que les Ècarts actantiels n'en sont qu'une
consÈquence, le monde romanesque n'est pas posÈ, contrairement
au monde fantastique, comme un univers qui serait diffÈrent de
celui du lecteur, mais plutÙt comme un univers dans lequel les
hommes se comporteraient autrement - de faÁon plus cohÈrente -
qu'ils ne le font, mais cela face ‡ une rÈalitÈ qui, elle, demeure
celle du lecteur. Ce n'est que parce qu'il y a une tension entre
l'univers, qui demeure celui du lecteur, et le code comportemental
des personnages, qui s'Ècarte de celui du lecteur, que le ´†jeu†ª
romanesque peut s'instaurer. Contrairement ‡ la fiction rÈaliste,
le programme romanesque ne fonctionne donc pas selon une logique
de consonance entre monde fictionnel et monde rÈel, mais plutÙt
comme une volontÈ sans cesse rÈaffirmÈe de maximalisation de l'Ècart
entre l'Èthos fictionnel et sa surface de projection qu'est, nolens
volens, l'Èthos de la rÈalitÈ dans laquelle nous vivons. Le
romanesque nous rappelle donc que si tout modËle fictionnel est
un modËle pour la rÈalitÈ (au sens o˘ il est appelÈ ‡ Ítre
projetÈ sur cette rÈalitÈ, leur superposition ayant le statut
d'un palimpseste), cela n'implique nullement qu'il doive Ítre
un modËle de la rÈalitȆ: il peut aussi Ítre un modËle
contre la rÈalitÈ.
3.)
Le romanesque entre fiction et vie vÈcue
Si l'on admet que la fiction est une donnÈe humaine universelle,
et dËs lors que le romanesque apparaÓt comme un objet majeur de
cette compÈtence, on peut Èvidemment se demander si l'Èthos romanesque
est un universel thÈmatique ou s'il est spÈcifique ‡ la culture
occidentale. On a souvent soulignÈ ses affinitÈs avec le dualisme
ontologique si caractÈristique de la vision occidentale du monde.
De mÍme, on a Èmis l'idÈe d'une parentÈ intime entre la naissance
du christianisme et la naissance du romanesque, en ce sens que la
tendance vers une axiologisation bivalente du rÈel est un des traits
les plus forts du christianisme. Cela expliquerait du mÍme coup
l'importance du romanesque noir, qui rejoindrait ainsi une caractÈristique
rÈcurrente de l'histoire de la ChrÈtientȆ: la tentation du basculement
axiologique, le passage de l'ange au dÈmon. Tout cela parle sans
doute en faveur d'une spÈcificitÈ culturelle du romanesque. Mais
il ne faut peut-Ítre pas conclure trop vite. Il faudrait ainsi aller
regarder notamment du cÙtÈ de la Chine (et notamment des contes
fantastiques et des ´†romans†ª d'aventures). Par exemple, pour autant
que je le sache, la structure Èpisodique ‡ empilement, si caractÈristique
du romanesque occidental, se retrouve aussi dans les rÈcits d'aventures
chinois, c'est-‡-dire dans des oeuvres appartenant ‡ une tradition
culturelle fort diffÈrente de la nÙtre. Un autre fait qui devrait
faire rÈflÈchir est l'importance du romanesque dans le cinÈma populaire
non occidental, notamment indien ou Ègyptien†: dans les deux cas,
les sources de ce romanesque semblent en grande partie endogËnes.
Quoi qu'il en soit de ces questions qui concernent l'histoire du
romanesque, actuellement, ‡ travers le cinÈma hollywoodien, le romanesque
est mondial. A cet Ègard, le fait mÍme que le romanesque cinÈmatographique
hollywoodien ait rÈussi ‡ s'Ètendre aussi rapidement au niveau mondial
semble indiquer que l'Èthos romanesque rencontre des Èchos trËs
forts dans les autres cultures. Certes, la puissance Èconomique
des Etats-Unis n'est pas pour rien dans ce succËs. Mais, une fois
qu'on a dit cela, il reste toujours ‡ expliquer pourquoi les gens
aiment le romanesque hollywoodien. Pour le dire autrement†:
le fait que les Ítres humains en soient venus ‡ dÈvelopper une vision
romanesque des choses et qu'‡ notre Èpoque elle ait ÈtÈ intÈriorisÈe
si aisÈment par les cultures les plus diverses me semble indiquer
que le romanesque trouve des points d'accroche psychologiques largement
partagÈs au-del‡ de toutes les diffÈrences culturelles. Il se pourrait
donc qu'il remplisse un rÙle important dans notre Èconomie mentale.
Ou plutÙt deux rÙles, dans la mesure o˘ le romanesque blanc relËve
plutÙt de la modÈlisation axiologique, et le romanesque noir de
la modÈlisation pulsionnelle. Pour Ítre plus prÈcis, et en se rappelant
qu'un des traits les plus remarquables du romanesque rÈside dans
son manichÈisme, on pourrait admettre de faÁon toute hypothÈtique
qu'‡ l'intÈrieur des modÈlisations fictionnelles, le romanesque
construit des passages ‡ la limite dans le domaine de la modÈlisation
axiologique et affective†: comment serait le monde si le bien et
le mal Ètaient nettement sÈparÈs et si le bien pouvait vaincre†?†mais
aussi†: comment serait le monde si je pouvais y exercer de la maniËre
la plus ´†pure†ª ma propre volontÈ de puissance†? Dans les deux
cas, nous avons affaire ‡ des modÈlisations qui nous proposent des
univers hautement dÈsirables bien qu'antagonistes. Deux indices
me semblent parler en faveur de cette hypothËse qui voit dans le
romanesque la traduction d'un dÈsir d'harmonie ou de toute-puissance.
D'une part, l'univers romanesque peut Ítre utilisÈ comme une Èchappatoire
aux conflits rÈels. Qu'il s'agisse l‡ d'une des fonctions possibles
de la fiction romanesque a de tout temps ÈtÈ fortement soulignÈ
par ses adversaires, y compris dans le champ de la littÈrature romanesque
au sens gÈnÈrique du terme†: il suffit, l‡ encore, de penser ‡ Madame
Bovary. D'autre part, et en apparente contradiction avec la
fonction compensatrice, de toutes les modÈlisations fictionnelles,
celles qui mettent en oeuvre les motifs du romanesque sont aussi
celles qui dÈbordent le plus facilement hors de la fiction. C'est
Èvidemment ce qu'illustre Madame Bovary. Mais il suffit de
penser aux usages de L'AstrÈe, ou aux passages ‡ l'acte des
adolescents lors des jeux de rÙles, pour se rendre compte qu'il
ne s'agit pas l‡ seulement d'une rÈalitÈ fictionnelle†: le romanesque
a parfois une tendance remarquable ‡ ´†parasiter†ª la vie rÈelle,
ou plutÙt ‡ effacer les frontiËres entre la sphËre du ´†ludique†ª
et celle du ´†sÈrieux†ª. Bref, le romanesque n'est pas seulement
un topos fictionnel, il est aussi parfois un programme de vie. Il
prend en charge quelque chose que, faute d'une meilleure expression,
je qualifierais d'†´†utopie existentielle†ª - axiologique et/ ou
affective. Cette perspective utopique est la source de sa grandeur
- et sans doute aussi, hÈlas, de sa misËre.
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