Écritures de l’histoire, écritures de la fiction
Colloque international organisé par le
Centre de recherches sur les arts et le langage (EHESS-CNRS)
en collaboration avec le
Groupe de Recherche en Narratologie de l’Université de Hambourg (RFA)

Les 16, 17 et 18 mars 2006
Bibliothèque Nationale de France
Quai François-Mauriac
75706 Paris Cedex 13
Petit Auditorium

Présentation du colloque (PDF)

 

RÉSUMÉS

 

Matthias Aumüller, Hans-Harald Müller

(Université de Hambourg)

Cognitivism – A common basis for fictional and historiographic narratology?

Recent developments in narrative theory show a tendency simply to add one theory to another. As a result, the so-called “hyphenated” narratologies have popped up. They claim to be equally adequate, each working in its special area. However, as it is agreed upon that there should not be a couple of physics but only one unified science which covers all physical phenomena, narratology too should try to unify its new branches. Unifying the new narratologies would show in which way and to what extent they are related to each other. Now, one of those branches is labeled cognitive narratology, which has grown out of the overwhelming success of cognitive science in the last years. Cognitivism claims to give a holistic picture of the working of the mind and is thus a possible candidate for providing common ground for the different kinds of narratology. In our contribution, we try to test whether the tenets of cognitivism correspond to the requirements of historiographic and fictional narratology.

Le cognitivisme – une base commune pour la narratologie fictionnelle et historiographique ?

Les développements récents de la narratologie sont caractérisés par la tendance à ajouter simplement une théorie à une autre. Comme résultat on a vu surgir les narratologies dites « à trait d’union ». Toutes prétendent être pareillement adéquates, chacune travaillant dans son domaine spécifique. Mais de même qu’il ne devrait pas y avoir deux physiques mais une seule science unifiée couvrant tous les phénomènes physiques, la narratologie elle aussi devrait essayer d’unifier ses nouvelles branches. Ceci nous ferait voir comment et dans quelle mesure elles sont reliées l’une à l’autre. Une de ces branches, née du succès extraordinaire des sciences cognitives ces dernières années, est la  narratologie cognitive. Le cognitivisme prétend donner une description holistique du fonctionnement de l’esprit et constitue donc un candidat possible pour fournir un socle commun aux différentes narratologies. Dans notre contribution nous essayons de déterminer si les doctrines du cognitivisme correspondent aux exigences de la narratologie historiographique et fictionnelle.


Claude Calame

(EHESS)

Entre vraisemblable, nécessité et fabrication poétique :
L’historiographie grecque classique

Constamment reprise à Aristote, la distinction classique entre poésie et histoire, entre représentation du général et relation du particulier, entre mimésis selon la vraisemblance ou la nécessité et simple énoncé de ce qui s’est passé, doit être fortement nuancée. Dans la Poétique en effet, Aristote lui-même indique que le praticien de l’art poétique peut aussi représenter les choses passées pour les inscrire dans l'ordre du vraisemblable et du possible. À partir d’exemples tirés des premiers historiographes grecs, il y a donc lieu de s’interroger, en suivant le critère de la vraisemblance, sur les procédures fictionnelles de l’écriture de l’histoire et sur leur portée pragmatique. L’évidence rhétorique couplée avec des procédés de deixis énonciative semblent fonder, parmi d’autres procédures discursives, la création scripturaire de fictions vraisemblables et efficaces ; on pourrait les dénommer par le biais de l’oxymore de « fictions référentielles ».

Between the Plausible, the Factual and Poetic License:
Classic Greek Historiography

Continually referencing Aristotle, the classic distinction between poetry and history, between the representation of the general and the recounting of the specific, between mimesis based on plausibility or the factual as the simple enunciation of what happened, should be carefully nuanced. In the Poetics, Aristotle himself indicates that he who practices the art of poetry may also represent past events by placing them in the context of plausibility and possibility.  Examples taken from the earliest Greek historians give one pause for reflection, following the criterion of plausibility, about the fictional procedures of writing history and their pragmatic implications. Rhetorical evidence coupled with processes of enunciative deixis seem to establish, among other discursive procedures, the scriptural creation of fictions which are both credible and effective; one might designate them by the oxymoron “referential fictions.”


François Flahault

(CRAL)

Le cadre relationnel du récit

Je partirai de la notion d’identité narrative telle qu’elle a été définie par Ricœur. Je montrerai comment la constitution de soi implique l’intériorisation de scénarios relationnels, d’abord vécus au contact des parents, puis dans un cadre social plus large. On verra comment l’élaboration et le remaniement du récit qu’un sujet se fait de sa propre vie est inséparable de sa relation avec les autres et comment, d’une manière générale, ce qui peut être dit dépend de ce qui peut être entendu.

Distinguant entre récit de vie et récit de fiction, je montrerai comment celui-ci se déploie dans un cadre relationnel qui permet d’être soi en étant avec les autres.

The Interpersonal Framework of Narrative

I shall begin with the notion of narrative identity as defined by Ricœur and then go on to show how constitution of the self involves the interiorising of interpersonal scenarios, first those lived in contact with the parents and then within a broader social framework. It will be seen how the development and reworking of the narrative one tells of one’s own life is inseparable from the relations on has with others and how, in general, what can be said depends on what can be heard.

Distinguishing between lifestory and fictional narrative, I shall show the latter unfolds in an interpersonal framework that makes it possible to be oneself while at the same time being with others.


Sergueï Fokine

(Université d’État de l’Économie et des Finances de St Petersbourg)

Les chemins de la narration de soi : Carnets de drôle de guerre et les débuts
du projet autobiographique de J.-P. Sartre

La narration de soi, relève-elle de l’écriture de fiction ou bien de celle d’histoire ? S’il s’agit vraiment de l’histoire (normalement voulue vraie) de soi, que devient-elle quand la narration est tissée de fictions intentionnellement mises en œuvre dans l’existence personnelle ? Quand celle-ci est dès le début conçue, voulue et maintenue comme une œuvre d’art, c’est-à-dire comme une fiction ? Qu’en est-il du référent ? Est-ce une vie au passé, composé de fictions vécues ? Ou bien celle du présent, parsemée des signes du temps perdu, y compris dans l’inlassable fictionalisation de soi ? Mais aussi : que devient l’histoire de soi (normalement intérieure) si, dès le début de l’écriture, le narrateur, qui est philosophe à temps partiel, récuse toute notion de l’intériorité, pose l’ego hors de la conscience et se projette soit sur les fictions du passé soit sur l’histoire à venir qui n’est pas encore devenue celle du passé et absorbe l’écriture par sa réalité bien pesante et angoissante? Quand une drôle d’histoire qui est celle de la drôle de guerre fait notamment une entrée triomphale et envahissante dans l’écriture qui se voulait jusqu’à présent complètement hors d’elle ? Et quand c’est à travers l’histoire fictionnelle qu’est appréhendée et écrite cette drôle d’histoire qui est celle de la drôle de guerre tout d’un coup devenue, sous la plume d’un guerrier appliqué mais désœuvré, « la guerre à la Kafka » ? Et, dans notre cas particulier, quand celle-ci vient s’imbriquer dans ce projet formidable de la narration de soi qui est celui de Carnets de drôle de guerre (1995) de J.-P. Sartre, considérés aujourd’hui comme une œuvre-clé non seulement pour le trajet de l’écrivain mais aussi de tout un demi-siècle siècle français ?

The Paths of Self-Narration: Carnets de drôle de guerre
and the Beginnings of Jean-Paul Sartre’s Autobiographical Project

Does self-narration belong to the writing of fiction or of history? If it is truly the history (normally intended to be true) of oneself, what does it become when the narrative is interwoven with fictions deliberately introduced into the personal account? When is this conceived from the beginning, planned and claimed as a work of art, that is to say, a fiction?  What happens to the referent?  Is it a life in the past, composed of fictional experiences that have been lived? Or is it this present life, studded with signs of time lost, including the unwearying fictionalisation of oneself? But also: what becomes of self-narration (normally interior) if, from the time the narrator begins to write, the narrator, who is a part-time philosopher, refuses any notion of interiority, places the ego outside consciousness and projects himself sometimes onto the fictions of the past, sometimes onto the history to come which is not yet that of the past and which absorbs writing by its heavy and anguished reality? When a bizarre historical event, the “phony war,” makes a triumphal and overpowering entrance into writing which, up to this point, kept itself completely outside history? And when it is through fictional history that this bizarre historical event, the “phony war,” is perceived and recorded and suddenly becomes, as reported by a diligent but idle warrior, “the Kafka-esque war”? And in our particular case, when this embeds itself in this amazing project of self-narration which is the goal of Jean-Paul Sartre’s Carnets de drôle  de guerre (1995), today considered a key work not only for the writer’s journey, but also for a whole French half-century?


Daniel Fulda

(Université de Cologne)

« A=N -> récit factuel » ? Critique de la distinction entre
narration fictionnelle et narration historique chez Genette

Un argument fondamental et, à ma connaissance non-contesté, dans la discussion sur la relation entre historiographie et écriture fictionnelle se résume dans l’affirmation que, contrairement à la narration fictionnelle, la narration historique ne connaît pas de distinction entre auteur et narrateur. Élaborée d’abord par Paul Hernadi, puis par Dorrit Cohn et Ansgar Nünning, la thèse est résumée par Gérard Genette dans la « double formule A=N -> récit factuel, AπN->  récit fictionnel » (Fiction et diction, p. 82). Il faut en retenir que dans un récit historiographique toutes les propositions à la première personne se rapportent à l’historiographe, c’est-à-dire l’auteur. Ce modèle néglige cependant le potentiel inventif de l’historiographe, n’offrant aucune possibilité de distinction entre l’instance narratrice et l’auteur réel dans le domaine de l’historiographie. La conférence démontrera la nécessité d’une telle distinction dans la mise en perspective temporelle et idéologique de l’Histoire narrée à l’exemple des Pontifes Romains de Ranke et de la théorie de l’histoire de Lucian Hölscher.

“A= N-> factual narrative” ? A critique of the distinction between
fictional and historical narration in Genette

A fundamental argument—one which, to my knowledge, is unquestioned—in the discussion of the relationship between historiography and fictional writing, boils down to the statement that, unlike fictional narration, historical narration makes no distinction between author and narrator. This contention, initially developed by Paul Hernadi and later by Dorrit Cohn and Ansgar Nünning, is summed up by Gérard Genette in the “double formula A=N-> factual narrative, AπN-> fictional narrative” (Fiction et diction, p. 82). What is important to retain from this is the idea that, in a historiographical narrative, all first-person propositions are attributed to the historiographer, i.e. the author. This model, however, neglects the inventive potential of the historiographer, making it impossible to distinguish, within the historiographical domain, between the narrative instance and the real author. The presentation will demonstrate the need to make such a distinction when setting narrated History in a temporal and ideological perspective following the examples of Ranke’s Pontifes Romains and Lucian Hölscher’s theory of history.


 

Jean-Louis Jeannelle

(Groupe Fabula)

Littérature et sens du réel

L’Espèce humaine de Robert Antelme a bien souvent servi à illustrer la porosité supposée entre fiction et non-fiction, notamment parce que l’auteur y déclare, dans l’avant-propos, que la déportation avait représenté « l’une de ces réalités qui font dire qu’elles dépassent l’imagination » et que « c’était seulement par le choix, c’est-à-dire encore par l’imagination » que l’on pouvait essayer d’en dire quelque chose. Nous tenterons, à l’inverse, de lire ce texte comme un modèle même d’écriture factuelle, et cela en montrant que chez Antelme, c’est l’appartenance à un monde commun qui est à la fois remise en cause et réaffirmée comme principale garantie de l’unité de l’espèce humaine. Antelme reconstitue cette lutte que menèrent les déportés de Gandersheim afin de former, contre la volonté des nazis, un monde commun, humain. De cet effort résulte le statut même de L’Espèce humaine, qui mieux que tout autre récit factuel, met en évidence les conditions sur lesquelles repose une narration non-fictionnelle.

Literature and the Sense of the Real

L’Espèce humaine by Robert Antelme has often been used to illustrate the supposed porosity between fiction and non-fiction, principally because the author declares in the introduction that the deportation of the Jews had represented “one of those realities which make people say that it goes beyond imagination” and that “it was only by choice, that is, further, by imagination” that one could undertake to tell about it. We will try, in the opposite way, to read this text as a very model of factual writing, showing that in Antelme’s work it is belonging to a common world which is simultaneously called into question and reaffirmed as a principal guarantee of the unity of the human race. Antelme recreates the struggle the deported people of Gandersheim organized to form, against the will of the Nazis, a common and humane world. This effort explains the considerable status of L’Espèce humaine which, better than any other factual account, reveals the conditions on which a non-fictional narrative depends.


Tomás Kubiček

(Académie tchèque des Sciences)

Between Immanence and Accident:
The Contribution of Czech Structuralism to the Concept of Historiography

This paper deals with the structure of history according to the conception of the Prague School and seeks to show the evolution of this conception and stress in what ways it may be useful in the contemporary theoretical discussion on historiography. Its central concept is sense and how sense is determined. It views sense as a structural category and therefore focuses on how sense is generated. This question is thus one of key significance, whether sense is understood as intentionality, potentiality or eventuality. In this context, the Prague School also considers the often re-iterated affirmation that to understand the sense of an event (a battle, the French Revolution or Dumas’ Three Musketeers), it is necessary to activate the original context of which the given event is the product. But is this context accessible to us? And in what form, then, is the sense of that event accessible to us? With this discovery, one part of modern historiography leans towards noetic scepticism: “the history we write is always, and with no exceptions, made up.” But is it not sense itself as a structural category that could lead us out of this scepsis? However, it clearly must be that sense whose structure is capable of conceiving both intention and chance. To what context, then, does sense belong?

Entre immanence et accident : la contribution du structuralisme tchèque
au concept d’historiographie

Le présent exposé traite de la structure de l’histoire selon la conception de l’Ecole de Prague. On essaiera de retracer l’évolution de cette conception en mettant l’accent sur son utilité dans la discussion théorique moderne consacrée à l’historiographie. Son concept central est celui de la signification et de sa détermination. Elle considère la signification comme une catégorie structurale et se focalise donc sur sa production. Cette question est d’une importance primordiale pour le problème de la signification, qu’on la comprenne comme intention, comme potentialité ou comme possibilité. Dans ce contexte, l’Ecole de Prague interroge   aussi l’affirmation, souvent répétée, selon laquelle pour comprendre la signification d’un événement (une bataille, la Révolution Française ou Les trois mousquetaires de Dumas), il est nécessaire d’activer le contexte original dont cet événement est le produit. Mais ce contexte nous est-il accessible ? Et si c’est le cas, sous quelle forme la signification de l’événement nous est-elle accessible ? En découvrant ces questions, une partie de l’historiographie moderne en est venue à endosser le scepticisme noétique : « l’histoire que nous écrivons est toujours et sans exceptions, fabriquée ». Mais n’est-ce pas la signification elle-même, conçue comme catégorie structurelle, qui pourrait nous sortir de cette position sceptique ? Cependant, il ne peut s’agir que d’une signification dont la structure est capable de concevoir à la fois l’intention et le hasard. À quel contexte appartient donc la signification ?


Sabine Lang

(Université de Mayence)

L’histoire vraie : écritures d’un paradoxe dans l’historiographie
et
la littérature françaises du XVIIIe au XXe siècle

Si fingat, peccat in historiam; si non fingat, peccat in poesin. Celui qui feint, pèche contre l’histoire, alors que celui qui ne feint pas, pèche contre la poésie. – C’est par cette phrase que Johann Heinrich Alsted, historien au XVIIe siècle, a résumé l’histoire de deux mille ans d’un lieu commun de la poétique littéraire en une simple antithèse : l’historien doit suivre les événements (réels), tandis que le poète doit avoir recours à des fictions. Au XVIIIe siècle cette frontière entre l’histoire et la poésie commença à devenir perméable. Par conséquent le poète, surtout le romancier, se sentait de plus en plus tenu de raconter « vrai » et de consigner par l’écrit la réalité historique même. En même temps, l’historien se sentait obligé de rendre « vraisemblable » par des théories ou des hypothèses l’histoire « vraie » qu’il racontait. Mais, puisque les deux écrivains se mettaient à mêler les fictions et les faits tout en affirmant qu’ils racontaient toujours une « histoire vraie », il ne paraissait plus possible de distinguer entre une narration (historiographique) factuelle et une narration (littéraire) fictionnelle. Plusieurs poètes et historiens du XIXe au XXe siècle – Jules Michelet, Georges Duby ainsi que quelques auteurs du roman historique et néohistorique (Vigny, Flaubert, Nadaud et Semprun) – trouvèrent une solution à ce problème en usant le procédé paradoxal d’une double écriture. Cela signifie qu’ils réalisèrent l’écriture historiographique et l’écriture littéraire par leur superposition dans une même narration. C’est ainsi que les deux écritures s’identifiaient réciproquement, et de manière relative, en tant que « factuelles » ou « fictionnelles », ou en tant que « vraies » ou « fausses ». Autrement dit, les écritures se servaient mutuellement d’ « horizon d’attentes » ou bien de « contexte explicatif ».

True story: Writing a Paradox in French historiography and literature
from the 19th to the 20th century

Si fingat, peccat in historiam; si non fingat, peccat in poesin. If a writer feigns, he will offend history; if he does not feign, he will offend poetry. – This sentence, written by Johann Heinrich Alsted in his Scientiarium omnium encyclopaedia (1649), sums up the two-thousand-year old history of a poetological topos in a simple antithesis: he who writes history must follow real events, while he who writes poetry must resort to fictions. During the 18th century, this border between history and poetry became more and more permeable. Consequently, poets and especially novelists felt the urge to narrate “true” and to write down historical reality as it is. At the same time, historians felt obliged to satisfy the expectations of the contemporary reading public and, through theories and hypotheses, to render a “true story” “verisimilar.” But as the two groups of writers started mixing facts and fictions and kept on claiming that they both were telling “true stories,” it was no longer possible to tell factual (historiographic) from fictional (literary) narration. Some poets/novelists and historians of the 19th and the 20th century – Jules Michelet, Georges Duby, as well as a number of other authors of the historical, neo- and parahistorical novel (Vigny, Flaubert, Nadaud and Semprun) – tried to solve this problem by applying a paradoxical method of “double writing (écriture double).” This means that they produced historiographic/factual and literary/fictional writing by superimposing them in one and the same narrative. By this means, a reciprocal relationship between the two forms of writing was achieved so that fictional and factual writing could now be identified “relatively” to one another, as “factual” or “fictional” or as “true” or “false.” Thus, the two forms of writing come to depend mutually on the “horizon of expectations” or “explanatory context.”


Françoise Lavocat

(Université de Paris VII)

Le récit de catastrophe (XVIe-XVIIe s) : entre histoire et fiction

Il s’agira de réfléchir à l’articulation, du point de vue de l’histoire des représentations et de celle des formes narratives et romanesques, de deux phénomènes concomitants :

-         l’apparition massive de récits de catastrophes sous la forme narrative, à la première personne, au dix-septième siècle, surtout autour de 1630,

-         l’exploitation romanesque de la catastrophe dans le roman baroque.

L’évolution du partage des savoirs, à la fin de la Renaissance, l’exclusion de la catastrophe, du témoignage personnel et d’une certaine histoire collective de l’historiographie officielle confèrent au récit de catastrophe à la première personne un rôle essentiel dans la construction d’une culture du fait et de l’expérience. On montrera que cette culture du fait induit dans certains témoignages un usage critique de la notion de « fiction », mais aussi une recherche consciente d’effets de littérarité, et la perception nouvelle de la catastrophe comme objet esthétique. On confrontera enfin les modalités de cette mise en récit de la catastrophe avec celles qui sont mises en œuvre dans une œuvre romanesque.

The Narrative of Catastrophe (16th and 17th centuries):
Between History and Fiction

This presentation will consider, from the point of view of the history of representation and of narrative and novelistic forms, the articulation of two concurrent phenomena:

- the massive appearance of accounts of catastrophes in narrative form in the first person during the seventeenth century, particularly around 1630;

            - the fictional exploitation of catastrophe in the baroque novel.

The evolution of the sharing of knowledge at the end of the Renaissance and the exclusion of catastrophe, personal testimony and a certain collective history of official historiography confer upon the narrative of catastrophe in the first person an essential role in the construction of a culture based on fact and experience. It will become clear that this culture of fact leads in certain reports to a critical use of the notion of “fiction,” but also to a conscious attempt at literary effects and the new perception of catastrophe as an esthetic object. The modalities of putting catastrophe into narrative form will be confronted with those employed in a work of fiction.


 

Birte Lönneker-Rodman

(Université de Hambourg)

Automatically Generating Fictional and Factual Narratives

In accounts of recent Artificial Intelligence applications, the term “narrative” is used in a broad sense and covers fictional as well as non-fictional accounts of events. The prominent (fictional) genres produced in Story Generation are fables and fairy tales, whereas the text types produced in (factual) Natural Language Generation include weather reports, biographies, and reports on museum visits—clearly, texts with different degrees of “narrativity.” Drawing on and comparing works in automated narrative generation, this talk addresses the following issues:

§         layers in narrative models and the interactions among them;

§         reference, underlying databases and the content determination phase;

§         the existence (or not) of fiction-specific “language”;

§         author and narrator in Artificial Intelligence systems.

Génération automatique de récits fictionnels et de récits factuels

Dans le discours sur les applications récentes en Intelligence Artificielle, le terme « narratif » est utilisé dans un sens large; il désigne des textes fictionnels tout comme des textes non-fictionnels relatant des événements. Les genres (fictionnels) les plus importants produits en Génération de Textes Littéraires sont la fable et le conte, tandis que les types de textes (factuels) produits en Génération Automatique de Textes incluent, entre autres, le bulletin météo, la biographie et les comptes-rendus de visites au musée – certes, des textes relevant de différents degrés de « narrativité ». S’appuyant sur des travaux en génération automatique de textes narratifs et les comparant, cette communication aborde les problèmes suivants :

§         la stratification du modèle de textes narratifs et les interactions entre les différents niveaux ;

§         la référence, la base de données sous-jacente et la phase de détermination du contenu ;

§         l’existence (ou pas) d’un « langage » spécifiquement fictionnel ;

§         l’auteur et le narrateur dans des systèmes d’Intelligence Artificielle.


 

Marielle Macé

(CRAL, CNRS)

Les « formes élémentaires de la périodicité »,
ou les pensées sartriennes du narratif


Sartre a posé en des termes neufs la question de la narrativité, ou plus exactement du narrativisable, c’est-à-dire de ce qui peut être porté au récit. La Nausée dénonce en particulier l’illusion biographique, confusion entre vie vécue et vie racontée. Mais cette réticence à l’égard du récit, à laquelle on réduit souvent la conception sartrienne de la forme, ne résistera pas à l’expérience de 1939. Avec la guerre surgissent un autre sentiment du temps, une autre idée de l’événementialité, une autre façon de se rapporter au passé, bref d’autres usages de la narrativité entendue désormais comme médiation nécessaire. La découverte de « l’historicité » coïncide en effet, de manière inattendue, avec le souhait de se confier aux formes temporelles enseignées par la fiction, vécues selon le futur antérieur des romans, et avec une réaffiliation au corpus littéraire du tout premier XXe siècle. Un dialogue intime et interminable avec la « vie » conçue comme forme « motivée », dans les Carnets de la drôle de guerre, arrache Sartre aux conclusions de Roquentin sur l’opposition entre contingence et configuration, au profit d’une réflexion sur le reversement dans le réel des expériences fictives du temps. Cet horizon s’est esquissé avant que Les Chemins de la liberté ne redressent brusquement la machine, avant que le rapport existentiel de Sartre au roman ne soit tout entier avalé par la théorie de l’engagement, et réapparaîtra dans l’écriture des biographies autour de laquelle s’organisera bientôt l’ensemble de sa pratique littéraire. En observant cette palinodie momentanée de la conception sartrienne du récit, on souhaite mettre au jour une pensée de la vie confiée à la littérature et enracinée dans les formes élémentaires de sa temporalité.

“Elementary Forms of Periodicity,” or Sartrean Thoughts on Narrative

Sartre framed in new terms the question of narrativity, or more exactly the narratable – that is, of what can be brought into the narrative. La Nausée denounces in particular the biographical illusion, the confusion between life as lived and life as narrated. But this reservation regarding narration, to which the Sartrean conception of the form is often reduced, will not stand up to the experience of 1939. With the war, there appears another feeling about time, another idea about eventfulness, another way of relating to the past – in short, other uses of narrativity understood henceforth as necessary mediation. In effect, the discovery of “historicity” coincides, in an unexpected way, with the desire to place trust in the temporal forms taught by fiction, lived according to the future past of novels, and with a reattachment to the literary corpus of the entire first part of the twentieth century. An intimate and endless dialogue with “life” conceived as a “motivated” form, in the Carnets de la drôle de guerre, pulls Sartre away from Roquentin’s conclusions about the opposition between contingency and configuration to the benefit of a reflection on the flow of fictional experiences of time into the real. This horizon was sketched out before Les Chemins de la liberté brusquely put the machine back in gear, before Sartre’s existential rapport with the novel was entirely swallowed up by the theory of commitment, and was to reappear in the writing of biographies around which his literary production would soon revolve. Examining this momentary retraction of the Sartrean conception of narrative will, it is hoped, illuminate an idea of life devoted to literature and rooted in the elementary forms of its temporality.


 

Stéphane Michonneau

(Université de Poitiers)

Entre fictionnel et factuel :
Los Sátrapas de Occidente d’Antonio Ramos Martin

Les historiens manifestent communément de la suspicion à l’égard des œuvres de fiction dont la littérarité semble brouiller le rapport au réel. Le cas de Los Sátrapas, un manuscrit retrouvé par hasard après 40 ans de silence, permet d’explorer la limite entre factuel et fictionnel. Il s’agit en effet d’un roman fait pour témoigner de la répression franquiste des années 1940 :  paradoxalement, le parti-pris fictionnel est assumé mais avec une visée référentielle. D’abord, il faut tenter de comprendre les raisons formelles qui ont pu pousser l’auteur à adopter la forme romanesque, au risque du discrédit. Le pari de la fiction devait pour l’auteur répondre davantage à la transmission de son expérience. Cependant, l’expérience semble échouer car la fin du manuscrit bascule brusquement dans le récit factuel, faisant de ce texte un objet hybride dont l’historien ne sait plus quoi faire. D’un côté, l’intervention s’efforce de montrer que le choix de la fiction n’est pas seulement une stratégie discursive, mais aussi une stratégie d’expression révélatrice des conditions d’expérience de l’auteur. De l’autre, l’enquête cherche à authentifier l’auteur et son témoignage, au risque de réduire le roman à son unique valeur référentielle. On prendra alors en compte les conditions historiques de réception du texte en témoignage. Pour finir, les difficultés qu’offre le traitement historique du roman incitent peut-être à considérer le factuel sous un nouveau jour : ici, le fait ne vaut pas en tant qu’il représente la réalité mais plutôt en tant qu’il est susceptible d’être souvenu. La question se pose alors de savoir quel type d’histoire l’historien peut faire à partir de cette nouvelle dimension du fait.

Between Fictional and Factual:
Antonio Ramos Martin’s Los Sátrapas de Occidente

Historians commonly express suspicion about works of fiction whose literariness seems to blur their relationship with reality. The case of Los Sátrapas, a manuscript that was rediscovered by chance after being lost for 40 years, allows us to explore the boundary between the factual and the fictional. Here we have a novel written as an account of repression in Franco’s Spain during the 1940s: paradoxically, a fictional stance is adopted but with referential intent. One has to understand the formal reasons which led the author to run the risk of being discredited and adopt the novel form. For the author, the fictional option is better suited to the recounting of his experience. The experiment however would appear to be unsuccessful, as the latter part of the manuscript suddenly switches to a factual narrative, making the text into a hybrid object which the historian finds himself unable to deal with. On the one hand, the presentation attempts to show that the choice of the fictional mode is not just a discursive strategy, but also one which reveals the author’s experience, while on the other, the investigation seeks to authenticate the author and his account at the risk of reducing the novel to its referential value alone. The historical conditions surrounding the reception of the text will then be taken into account as evidence. Lastly, the difficulties raised by the historical approach to the novel may perhaps encourage us to consider the factual in a new light, one in which facts are less important as representations of reality than as points capable of being recalled to memory. This then raises another question: what kind of history can historians produce from this new dimension of fact?


Natal’ja Movnina

(Université d’Etat de St. Petersbourg)

Landscape as a Way of Historicisation of Narrative

This paper is an attempt to describe certain types of landscape, considering them as a structure that problematizes the inner and outer limits of literary narrative. To start with, certain approaches are considered here which suggest that landscape is a relatively independent element within narrative which can be investigated as a picture involving the capacity to persuade through visual means or, as some would put it, to create a “reality effect.” Landscape regarded as the intersection of “visibility” and “readability” helps to mark the common points between literary text and historical discourse. An investigation of landscape functions makes it possible to demonstrate the fact that the construction of landscape, or the principle establishing a connection between entity and detail, individual and general, chance and regularity, native and alien, contains a certain vision of history in itself. Russian literature of the nineteenth and twentieth centuries will serve as a material base for the present study.

Le paysage comme historisation du récit

Cet exposé vise à décrire certains types de paysage, les considérant comme des structures qui problématisent les limites internes et externes du récit littéraire. On partira d’une discussion de certaines conceptions qui posent que le paysage constitue un élément relativement indépendant au sein du récit et qu’on peut l’analyser comme une image qui possède la capacité de persuader par des moyens visuels ou, comme d’autres le diraient, de créer un « effet de réel ». Considéré comme intersection entre « visibilité»  et « lisibilité », le paysage nous permet de dégager les points communs entre texte littéraire et discours historique. Une analyse des fonctions du paysage démontre que la construction du paysage, ou le principe qui établit une connexion entre l’entité et le détail, l’individuel et le général, la chance et la régularité, le natif et l’étranger, comporte une vision spécifique de l’histoire. La littérature russe du XIXe et XXe siècle fournira la base matérielle pour cette étude.


 

Andréas Pfersmann

(CRAL)


Le statut de la documentation notulaire dans la fiction historique


Lorsqu’il s’agit de délimiter récit factuel et récit fictionnel, certains critères avancés par les théoriciens ne s’appliquent pas toujours de façon évidente aux fictions historiques. Dorrit Cohn oppose ainsi l’obligation où se trouve l’histoire de se fonder sur une documentation vérifiable à l’absence de cette obligation dans le cas de la fiction et souligne, comme trait marquant du récit historique, « la présence de tout un appareil “périgraphique” (notes, soit en bas de page, soit en fin de chapitre, préface ou appendices) ». Mais elle est aussitôt obligée d’admettre que certains romans historiques violent la « règle générale » selon laquelle « il n’existe rien dans le récit fictionnel qui corresponde à cette strate testimoniale. »
On est donc fondé à s’interroger de plus près sur la strate testimoniale des notes qui apparaissent dans de nombreuses fictions historiques, notamment en Allemagne, dès le XVIIe siècle, mais qui subissent des transformations importantes à la fin du XVIIIe et dans la première moitié du XIXe siècle. Leur statut est-il le même dans le roman historique tel que l’inventent alors Walter Scott et Alfred de Vigny et dans les fictions de l’antiquité chères à l’abbé Barthélémy et à Wilhelm Adolph Becker ? Que nous apprennent-elles sur le rapport entre le roman historique et l’historiographie ?

The Status of Annotated Documentation in Historical Fiction

When setting factual narrative off from fictional narrative, some criteria proposed by theoreticians do not always apply in a self-evident way to historical fiction. Dorrit Cohn thus opposes the requirement that history be based on verifiable documentation to the absence of this requirement in the case of fiction and emphasizes, as a significant characteristic of historical narrative, “the presence of an entire ‘perigraphic’ apparatus (footnotes or endnotes, prefaces or appendixes).” But she is also forced to admit that certain historical novels violate the “general rule” according to which “there is nothing in the fictional account which corresponds to this testimonial stratum.” It is thus with good reason that a closer examination be made of the testimonial stratum of the notes which appear in numerous works of historical fiction, notably in Germany starting in the seventeenth century, but which undergo major transformations at the end of the eighteenth century and the first half of the nineteenth. Is their status the same in the historical novel as invented by Walter Scott and Alfred de Vigny and in the fictions of antiquity dear to the abbé Barthélemy and Wilhelm Adolph Becker? What do they teach us about the relationship between the historical novel and historiography?


 

John Pier

(Université de Tours / CRAL)

L’hybridation de l’histoire et de la fiction chez Melville

La distinction entre récit factuel et récit fictionnel peut être abordée de plusieurs façons : un séparatisme plus ou moins catégorique, un gradualisme souple, un panfictionnalisme qui efface cette distinction, etc. Pourtant, de telles théorisations ne sont pas toujours adaptées à la réalité textuelle et discursive des textes, notamment lorsqu’un récit est hybride, c’est-à-dire composé d’éléments hétérogènes, faisant obstacle aux tentatives de considérer une œuvre donnée comme relevant globalement de tel type textuel ou de tel classement générique, par exemple.

Benito Cereno de Melville est un récit hybride dans la mesure où il incorpore à la fois des éléments du récit d’histoire et des éléments du récit de fiction. Construite à partir d’un document historique qui est lui-même hétérogène et truffé de détails problématiques, la nouvelle évoque des faits historiques similaires mais qui sont indépendants du contexte d’origine. Mais il se trouve aussi que certaines techniques employées par les récits de fiction contribuent à l’historicité de l’œuvre.

The Hybridization of History and Fiction in Melville

The distinction between factual narrative and fictional narrative can be approached in various ways: a more or les categorical separatism; a supple gradualism; a panfictionalism that erases this distinction; etc. However, such theorizing is not always adapted to the textual and discursive realities of texts, particularly when a text is hybrid, i.e. composed of heterogeneous elements impeding attempts to consider a given work to come, on the whole, under a certain text type or a certain generic classification, for example.

Melville’s Benito Cereno is a hybrid narrative to the extent that it incorporates elements of both historical narrative and fictional narrative. Constructed on the basis of a historical document which is itself heterogeneous and peppered with problematic details, the novella evokes historical facts of a similar nature but which are independent of the original context. At the same time, a number of techniques typically encountered in fictional narratives tend to enhance the historicity of the work.


 

Jean-Marie Schaeffer

(CRAL – CNRS/EHESS)

Rapporter, inventer, imaginer

Le présent exposé étudie les relations entre récit historique et récit de fiction sous trois aspects : l’aspect épistémique, l’aspect narratologique et l’aspect mental. Dans une première partie (Rapporter) je plaiderai en faveur d’une séparation épistémique stricte entre histoire et fiction. Dans une deuxième partie (Inventer) je tenterai de montrer, en partant de l’idéal-type du récit fictionnel proposé par Hamburger que la notion de fiction ne saurait être réduite à une sous-catégorie de la notion du récit : il s’agit d’une réalité mentale indépendante susceptible d’investir le récit et du même coup de l’orienter du point de vue narratif en accord avec sa téléologie propre. Enfin dans une troisième partie (Imaginer), je soutiendrai que les notions de simulation mentale  et d’immersion constituent le common ground de l’histoire et de la fiction dès lors qu’elles relèvent du récit. La question de la relation entre écritures de l’histoire et écritures de la fiction  se situe ainsi au croisement de deux questions à la fois irréductibles l’une à l’autre et néanmoins indissociables : celle de la fiction et celle du récit.

Reporting, Inventing, Imagining

This presentation studies three aspects of the relations between historical narrative and fictional narrative: the epistemic aspect; the narratological aspect; the mental aspect. In the first part (Reporting), I will plead in favor of a strict epistemological separation between history and fiction. In the second part (Inventing), I will attempt to show, on the basis of the ideal-type of fictional narrative proposed by Hamburger, that the notion of fiction cannot be reduced to a sub-category of the notion of narrative: fiction is an independent mental reality that can be lodged in narrative and that at the same time can orient narrative point of view in accordance with its own teleology. Lastly, in the third part (Imagining), I will maintain that the notions of mental simulation and immersion constitute the common ground of history and fiction as from the time they come within the province of narrative. The question of the relation between the ways of writing history and the ways of writing fiction is thus located at the crossroads of two questions that cannot be reduced one into the other and yet remain indissociable: the question of fiction and that of narrative.


 

Michael Scheffel

(Université de Wuppertal)

‘Narratologie fictionnelle’ et ‘narratologie historiographique’ ?
Réflexions à partir de quelques thèses de Hayden White et de Paul Ricœur

 

Les réflexions de Hayden White et de Paul Ricœur sur la nature littéraire de l’écriture de l’histoire ont été vivement discutées. Naturellement, cette discussion a eu lieu principalement parmi les « touchés principaux », c’est-à-dire parmi les historiens de métier. Mais que pouvons-nous, les narratologues, apprendre de Hayden White et de Paul Ricœur, et que pouvons-nous contribuer à une discussion qui concerne en fait la relation entre le récit littéraire et le récit historiographique ? Le but de mon intervention sera de reconstruire les thèses principales de White et de Ricœur à ce propos pour discuter ensuite le problème de la « référence croisée » entre narration fictionnelle et narration historiographique d’un point de vue narratologique. Pour concrétiser cette discussion, Ivanhoe: A Romance de Sir Walter Scott servira d’exemple.

‘Fictional narratology’ and ‘historiographical narratology’ ?
Reflections upon certain theses of Hayden White and Paul Ricœur

Hayden White’s and Paul Ricœur’s reflections upon the literary nature of the writing of history have been the object of lively debate. This discussion has quite naturally been restricted mainly to those “directly concerned,” i.e. professional historians. What, however, can we narratologists learn from Hayden White and Paul Ricœur ? and what can we contribute to a debate which in fact concerns the relationship between literary narrative and historiographical narrative ? The aim of my presentation will be to reconstruct White’s and Ricœur’s main theses on this subject, then going on to discuss, from a narratological viewpoint, the problem of “cross referencing” between fictional narration and historiographical narration. Sir Walter Scott’s Ivanhoe: A Romance will provide concrete examples for this discussion.


 

Sabine Schlickers

(Université de Brême)

Le récit gauchesque : la quadrature du triangle, ou la complexité narrative
d’un genre populaire de l’histoire nationale

Le critère de référentialité est apparemment le seul qui permette de distinguer récit factuel et récit fictionnel. À partir de « Récit fictionnel, récit factuel » de Genette, je m’interrogerai néanmoins sur la possibilité d’autres indices de fictionnalité pour réfléchir ensuite sur la relation entre fictionnalité et littérarité.

La complexité majeure du récit fictionnel réside dans sa double situation communicative. Pourtant, le triangle des instances du récit proposé par Genette ne suffit pas pour schématiser la situation narrative du récit gauchesque, puisque dans celui-ci, il y a un dédoublement des instances narratives qui nous conduit à une « quadrature du triangle ».

Avec un exemple tiré de la littérature gauchesque brésilienne, je présenterai en conclusion un cas complexe de modélisation narratologique qui illustre la difficulté à distinguer entre fictionnalité et factualité.

The gaucho tale: squaring the triangle, or the narrative complexity
of a popular genre in national history

It appears that reference is the only criterion making it possible to distinguish between factual narratives and fictional narratives. Starting with Genette’s “Récit fictionnel, récit factual,” I will nevertheless look into the possibility of other indices of fiction and then comment on the relationship between fictionality and literariness.

The greatest complexity of fictional narratives lies in their double communicative situation. However, the triangle of instances of narration outlined by Genette fails to take account of the narrative situation of the gaucho tale, where a doubling of narrative instances can be found that results in a “squaring of the triangle.”

An example taken from Brazilian gaucho literature will serve as a complex case of narratological modelling illustrating the difficulty of distinguishing clearly between fictionality and factuality.


 

Wolf Schmid

(Université de Hambourg)

Les événements et l’histoire dans les récits factuels et fictionnels

À n’en pas douter, l’œuvre fictionnelle dispose d’un indiscutable niveau de référence (« les événe–ments »), même si ce n’est pas sous la forme d’une réalité factuelle donnée, mais bien sur le mode d’une réalité fictive, impliquée dans l’histoire de l’œuvre fiction–nelle. Je propose, afin de corriger les défauts et les ambivalences des modèles répandus à deux et trois niveaux, d’envisager la dichotomie ‘événements vs. histoire’ en tant que faisant partie d’un modèle de constitution narrative à quatre niveaux : les événementsl’histoire –– la narrationla présentation de la narration. Lors de la conférence, je discuterai les points communs et les différences du récit factuel et fiction–nel à l’égard des deux premiers niveaux de ce modèle. La différence essentielle est due, d’une part, au statut des « lieux d’indétermination » (Ingarden) et à la liberté de la sélection, de l’autre :

1) Le récit fictionnel appelle le lecteur à remplir certains lieux d’indétermination et à compléter l’histoire racontée par des composantes événe–mentielles non-sélectionnées. Le récit factuel, par contre, est complet et définitif.

2) Pour son histoire, l’historiographe doit s’en tenir aux moments qui sont justifiés par des sources et peuvent donc, par principe, être vérifiés. Le monde intérieur des hommes, y compris celui des chefs d’État, qui est essentiel pour le récit fictionnel, n’entre quasiment plus en considération.

Events and Story in Factual and Fictional Narratives

Works of fiction unquestionably possess a referential level (that of “events”), even though it may not be in the form of a given factual reality, but rather in the mode of a fictional reality, itself implicated in the narrative of the fictional work. I propose, so as to overcome the shortcomings and ambivalence of the frequently found in two- and three-level models, to consider the “events vs. story” dichotomy as part of a four-level model of narrative formation : events  — story — narration — presentation of narration. In the presentation I will discuss common features and differences between factual and fictional narratives with regard to the first two levels of this model. The essential difference is due, on the one hand, to the status of the “indeterminacies” (Ingarden) and, on the other, to the effects of freedom of selection:

1) Fictional narratives invite the reader to flesh out certain indeterminacies and complete the story as told with unselected component events. Factual narratives, in contrast, are complete and definitive in nature.

2) In writing history, the historiographer has to limit himself to those moments which are justified by sources and can hence, in principle, be verified. The inner workings of man, including those of heads of state, which is an essential component of fictional narrative, hardly enters into consideration.


Ondřej Sládek

(Académie tchèque des Sciences)

Between History and Fiction: On the Possibilities of an Alternative History

The historian seeks to work with events and stories which probably occurred more or less in the way he describes them. Alternative (or counterfactual) history, however, employs a much broader category – that of probability – and thus comes dangerously close to fiction, since from this methodological perspective worlds are constructed which are not produced but which could be produced. Must counterfactual alternatives thus be thought of in terms of fiction, or in those of real history? Does there exist a dividing line between the two concepts or – particularly in the case of counterfactual history – can it be said that this dividing line is obliterated? Based mainly on the theory of possible worlds (Pavel, Doleûel, Eco, Ryan), this presentation proposes to examine, particularly at the level of semantic and pragmatic analysis, the relations between fictional narrative and factual narrative. To do so, it will compare worlds constructed by fictional, historical and alternative narratives, seeking to outline a typology of alternative history and examining the contribution alternative history might possibly make to history as such.

Entre histoire et fiction : sur les possibilités de l’histoire alternative

L’historien cherche à travailler avec des événements et des histoires qui, probablement, se sont passés plus ou moins de la même manière dont il les décrit. L’histoire alternative (counterfactual history), par contre, emploie une catégorie beaucoup plus large – celle de la probabilité – et s’approche ainsi très dangereusement de la fiction parce que dans cette perspective méthodologique on construit des mondes qui ne se sont pas produits mais qui pourraient se produire. Faut-il alors réfléchir sur des alternatives contrefactuelles dans les termes de la fiction, ou plutôt dans les termes de l’histoire réelle ? Existe-t-il une frontière précise entre ces deux concepts, ou peut-on dire (surtout dans le cas de l’histoire contrefactuelle) qu’elle s’efface ? S’appuyant principalement sur la théorie des mondes possibles (Pavel, Doleûel, Eco, Ryan), cette communication se proposera d’examiner, surtout au niveau de l’analyse sémantique et pragmatique, les rapports entre récit fictionnel et récit historique. Pour ce faire, elle s’orientera vers la comparaison des mondes construits par les récits fictionnels, historiques et contrefactuels, et elle s’efforcera de présenter une typologie de l’histoire contrefactuelle et sa contribution possible à l’histoire comme telle.


Meir Sternberg

(Université de Tel-Aviv)

Fiction, History, and Modern Bias: A Review from Antiquity

The line drawn between the two great subgenres of narrative, to which this conference is devoted, generally suffers from a number of biases in the modern conception of the terms at issue – hence the forces behind the respective text types. Our idea of narrative is all too often novel-centric; our idea of historiography, not nearly historical enough; and our idea of fiction – as against historiography – geared to the ontology of the narrated world, rather than to the teleology of the narrating discourse. A review of these key issues from a longer perspective, going back to antiquity, may well offer a corrective. With this in view, Aristotle’s Poetics and Biblical poetics will serve to bring out the flexibility required in the approach to the fiction/history divide, complete with its narratological implications (e.g., for the teller's range of knowledge). Between them, they should point to the lesson that, in narrative discourse as elsewhere, surface forms depend on the underlying forces: typology on teleology.

Fiction, histoire et biais moderne : une relecture à partir de l’antiquité

La ligne tracée entre les deux grands sous-genres du récit auquel est consacrée ce colloque souffre généralement d’un certain nombre de biais de la conception moderne des termes en jeu – et donc des forces qui meuvent les types de textes en question. Notre conception du récit est trop souvent centrée sur le roman ; notre idée de l’historiographie est loin d’être assez historique ; et notre définition de fiction – en comparaison de l’historiographie – indexée sur l’ontologie du monde narré plutôt que sur la téléologie du discours narrant. Une relecture de ces enjeux-clés dans une perspective historique plus longue, remontant jusqu’à l’antiquité, peut fonctionner comme un correctif. Dans cette visée, la Poétique d’Aristote et la poétique biblique serviront à faire ressortir la flexibilité indispensable pour toute approche de la distinction fiction/histoire, y compris ses implications narratologiques (par exemple, en ce qui concerne l’étendue de la connaissance de celui qui raconte). Les deux cas devraient tendre vers la même leçon, à savoir que dans la discours narratif, comme ailleurs, les formes de la surface dépendent des forces sous-jacentes : la typologie de la téléologie.


Valery Timofeev

(Université de St. Petersburg)

The Reader as Focalizer

In a fictional narrative, the process of forming (constituting) the narrative event is sustained by means of a bifocal lens, so to speak. The effectiveness of this process of focalization depends on a tacit cooperation between the author and the reader. For the convention of reading a fictional text to take effect, the reader must be willing and able to remain within the focalization of the event, this being the only way it can exist.

The focalization process is assumed to be different in nature and circumstance when it comes to historical narrative. Modifying Genette’s concept of external focalization, I suggest that here we find a doubling of the external focalization in which both the author/narrator and the reader interpret the event rather than constitute it. Therefore, the reading of a historical narrative is guided by a radically different type of convention. A reading would be ‘expedient’ even though the reader may not share the author’s interpretative assumptions.

Seeing the two types of narration as extremes that ‘do not meet’ is a purely theoretical assumption. Actual ‘meetings’ or even mergers of these extremes occur either due to the reader’s failure to obey the corresponding convention or because of the author’s deliberate or playful misuse of it.

Le lecteur comme focalisateur

Dans un récit de fiction le processus de formation (constitution) de l’événement narratif est soutenu par ce qu’on pourrait considérer comme des verres à double foyer. L’efficacité de ce processus de focalisation dépend d’une coopération tacite entre l’auteur et le lecteur. Pour que la convention de lecture typique d’un texte de fiction s’établisse, le lecteur doit être disposé à et à même de rester à l’intérieur de la focalisation de l’événement, ceci étant la seule manière lui permettant d’exister.

On admet que la nature et les circonstances du processus de focalisation sont différentes dans le cas du récit historique. Modifiant le concept de focalisation externe proposé par Genette, je suggère que nous sommes face ici à un doublement de la focalisation externe dans lequel l’auteur/narrateur tout comme le lecteur interprètent l’événement plutôt qu’ils ne le constituent. Pour cette raison, la lecture d’un récit historique est guidée par un type de convention qui est radicalement différent. Une lecture serait « expédient » même si le lecteur ne partageait pas les présupposés interprétatifs de l’auteur.

Concevoir les deux types de narration comme des extrêmes qui ne « se rencontrent pas » est une supposition purement théorique. Des rencontres réelles ou même des fusions de ces extrêmes ont lieu, soit à cause de l’incapacité du lecteur de se conformer à la convention pertinente ou à cause de l’emploi détourné, conscient ou ludique, de cette convention par l’auteur.



Sebastien Veg

(EHESS / CRAL)

Brecht et la configuration inachevée de l’histoire :
La Bonne Âme du Setchouan et La résistible ascension d’Arturo Ui

Les pièces de Brecht se présentent souvent comme à la fois historiques et paraboliques : elles affirment en même temps leur caractère fictionnel et leur ancrage dans l’histoire. Ainsi, La Bonne Âme du Setchouan et La Résistible Ascension d’Arturo Ui sont souvent décrites comme représentant, à travers des référents distincts, la fin de la République de Weimar. En montrant comment la référentialité historique explicite est systématiquement détournée dans les deux pièces, on tentera d’y lire avant tout une réflexion historique en un sens plus large, sur le passage d’un monde organique (« bavarois ») à un monde moderne (« weimarien »), thème central de l’œuvre de Brecht. Cependant, ce mouvement même de l’histoire est sans cesse interrogé par Brecht, qui met l’accent sur les rémanences et les balbutiements, dans une veine proche de la vision fragmentée de W. Benjamin. Ainsi, le dénouement reste ouvert, empêchant le spectateur de « lire » le sens de l’histoire, et historicisant par là la pièce elle-même, comme acte pragmatique auquel le spectateur doit se confronter.

Brecht and the incomplete configuration of history:
The Good Person of Szechwan and The Resistible Rise of Arturo Ui

Brecht’s plays often appear as both historical and parabolic: they display both their fictional nature and their underpinnings in history. The Good Person of Szechwan and The Resistible Rise of Arturo Ui are thus often described as parables that use two distinct historical frames of reference to symbolically depict the end of the Weimar Republic. By showing how any explicit form of historical referentiality is in fact deconstructed, the two plays will be analyzed as reflections on history in a larger sense, i.e. on the transition from an archaic (“Bavarian”) to a modern (“Weimarian”) world, arguably a central theme in Brecht’s works. Nevertheless, this linear view of history is repeatedly questioned by Brecht himself who underlines its discontinuities and recurring elements in a vein comparable with the fragmented vision developed by W. Benjamin. Therefore, the outcome of the play remains open, preventing the spectator from discerning the “meaning” of history, and ultimately historicizing the play itself, which becomes a pragmatic act confronting the spectator.


 

Ioana Vultur

(CRAL)

Quand la fiction écrit l’histoire

Lorsque une civilisation ne possède pas d’écriture, lorsqu’il n’y a qu’une mémoire orale, il n’y a pas non plus d’Histoire. Hegel assimile la naissance de l’histoire à la naissance d’une volonté de « durée dans le souvenir ». L’écriture fixe ainsi le passé et le conserve. Quand c’est la fiction qui écrit l’histoire, elle fait voir en-dessous de l’Histoire tout un mosaïque d’histoires. Dans le roman, l’histoire n’apparaît pas comme quelque chose d’achevé mais comme un espace ouvert qui entraîne l’homme vers son devenir, vers de nouvelles possibilités de l’être dont la possibilité même d’exister.

À travers une analyse de Texaco, roman de l’écrivain antillais Patrick Chamoiseau, on étudiera l’entrelacement complexe entre mémoire orale et histoire écrite, histoire officielle et contre-fiction, invention fictionnelle et invention historique. On tentera de montrer que lorsque l’histoire nie ceux dont elle parle,  les fables identitaires,  produits discursifs hybrides issues de la mémoire orale, entremêlements de rapports factuels et d’imaginations transfiguratives, constituent le socle d’une identité historique qui n’est pas seulement une réappropriation du passé mais sa reconfiguration comme attestation d’une promesse d’avenir.

When Fiction Writes History

When a civilization does not have writing, when it has only an oral memory, there is also no History. Hegel equates the birth of history with the birth of a will for “duration in memory.” Thus, writing fixes and preserves the past. When fiction writes history, it reveals beneath History a whole mosaic of stories. In the novel, history does not appear as something which is complete, but as an open space that draws man towards his future, towards new possibilities of being including the very possibility of existing.

Based on an analysis of Texaco, a novel by the West Indian writer Patrick Chamoiseau, this paper will study the complex intertwining of oral memory and written history, official history and counter-fiction, fictional invention and historical invention. It will seek to show that when history denies those about whom it speaks, then fables of identity, hybrid discursive products issued forth from oral memory, intertwinings of factual reports and transfigurative imaginings constitute the basis for a historical identity which is not only a reappropriation of the past, but also a reconfiguration of that past testifying to a promise for the future.