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Bluffs
littéraires et fictions mensongères
Une lecture modèle de La forme de l’épée
de J. L. Borges
Raphaël Baroni
Universités de Lausanne et de Fribourg
La
fiction peut-elle mentir occasionnellement ou est-elle d’emblée
un mensonge ? Quelles sont les modalités du « bluff »
en littérature lorsque cette tromperie est assimilée à un effet
poétique visant à mener le lecteur dans une impasse interprétative ?
Aborder ces questions dans le contexte littéraire (et dans celui
des « arts mimétiques » en général) pose des problèmes
complexes, car il s’agit de tenir compte du statut illocutif propre
à la fiction. En effet, de nombreux auteurs, dans le prolongement
de la condamnation platonicienne de la mimèsis, ont glosé sur la nature essentiellement « mensongère »
des œuvres de fiction, nature qui tiendrait à leur décrochage vis-à-vis
de notre univers de référence. On pourrait citer à témoin cette citation fameuse
de Nabokov construisant le mythe de la création littéraire…
La
littérature n'est pas née le jour où un jeune garçon criant « Au
loup ! Au loup ! » a jailli d'une vallée néandertalienne, un
grand loup gris sur ses talons : la littérature est née le jour
où un jeune garçon a crié « Au loup ! Au loup ! » alors
qu'il n'y avait aucun loup derrière lui. Que ce pauvre petit, victime
de ses mensonges répétés, ait fini par se faire dévorer par un loup
en chair et en os est ici relativement accessoire. Voici ce qui
est important : c'est qu'entre le loup au coin d'un bois et le loup
au coin d'une page, il y a comme un chatoyant maillon. Ce maillon,
ce prisme, c'est l'art littéraire.
Mais
le mythe de Nabokov est incomplet, car le mensonge du jeune garçon
ne deviendra une fiction que le jour ou plus personne ne sera abusé
par lui, ce sera le jour où le loup au coin du bois ne sera plus
confondu avec le loup au coin de la page. Si la fiction est un
mensonge, la fiction peut-elle mentir parfois, et parfois dire la
vérité ? Y a-t-il encore sens à parler de mensonge si ce dernier
n’est pas une alternative à la vérité ? Il semble en effet
pratiquement impossible de définir les conditions d’un mensonge
fictionnel, précisément à cause de ce décrochage a priori
qui nous prive de la virtualité d’une confrontation entre
le discours et une référence qui lui serait externe. Disons-le d’emblée,
les fictions ne peuvent pas mentir au sens propre
du terme, c’est-à-dire qu’elles ne peuvent pas produire de fausses
assertions, car elles sont d’emblée (et ouvertement)
des assertions feintes et elles ne sauraient être
mises en rapport avec des objets extra-textuels. Une telle propriété
tient au statut illocutif des actes de langage fictionnels tel que
l’a défini Searle (1975) ou à ce que Eco désigne comme le « privilège
aléthique » de la fiction (1996 : 98). Ce « privilège »
est décrit de la manière suivante : il est impossible de remettre
en question une affirmation fictionnelle, il s’agit d’une pseudo-assertion
dont le caractère est définitif, puisqu’elle produit son référent
en même temps qu’elle s’y réfère.
Dans
cette communication, nous explorerons cette caractéristique de la
fiction ainsi que certains leviers qui permettent néanmoins d’induire
le lecteur en erreur, sans pour autant recourir à un mensonge
fictionnel proprement dit. L’analyse des stratégies littéraires
dites « déceptives » nous permettra d’avancer quelques
remarques générales sur ce phénomène et elle sera illustrée par
une nouvelle de Borges, cette fiction apparaissant comme un cas
limite de « fausse assertion feinte » ou de « mensonge
fictif » (à défaut d’être fictionnel) mettant en évidence le statut illocutif particulier
du « bluff » littéraire. Mais avant d’entreprendre cette
exploration, il nous faut préciser ce que nous entendons par bluff,
et les raisons pour lesquelles ce terme nous paraît malgré tout
pouvoir s’appliquer occasionnellement aux discours fictionnels pour
désigner un effet poétique singulier.
Le
bluff est généralement définit comme un acte visant à tromper autrui,
notamment dans un contexte ludique dans lequel il s’agit de dominer
un adversaire potentiellement supérieur. Il faut ajouter que cette
tromperie n’est pas nécessairement associée à un mensonge –
ce dernier pouvant être défini comme l’évocation explicite, à travers
un acte de langage imaginatif, d’un référent inexistant, couplé
à une dissimulation des intentions trompeuses et à une absence provisoire
du référent réel. Si nous imaginons une situation typique de bluff,
comme une partie de poker, le joueur qui cherche délibérément à
induire son adversaire en erreur ne le fait pas en prétendant ouvertement
posséder un carré d’as alors qu’il ne dispose que d’une paire, mais
en se contentant de faire comme si… il possédait effectivement
un jeu meilleur qu’il ne l’est effectivement. Dans ce cas, le « bluffeur »
produit des signes indiciels (mise importante, apparence d’assurance
ou dissimulation de la nervosité, contentement feint au moment de
recevoir de nouvelles cartes, etc.) qui poussent son adversaire
à construire de fausses inférences ; mais cette erreur interprétative
n’est pas obtenue par le biais de fausses assertions, de mensonges
ouverts.
La
tricherie est interdite dans le jeu de carte, mais la ruse, le bluff
ou la tromperie sont malgré tout possibles, et ils sont même encouragés :
ils font partie du jeu… Il en va de même pour la littérature,
qui ignore la figure du mensonge, mais qui n’a jamais cessé d’explorer
les virtualités infinies des fictions déceptives.
Nabokov a lui-même dressé ce parallèle entre le jeu (d’échec, en
l’occurrence) et la littérature, en soulignant le rôle de la « ruse »,
des « illusions » et des « trompe-l’œil »…
La
ruse aux échecs comme dans l'art n'est qu'un élément du jeu :
elle s'inscrit dans la combinaison, dans les possibilités délicieuses,
les illusions, les perspectives de la pensée, qui peuvent être des
trompe-l’œil, peut-être. Je pense qu'une bonne combinaison doit
toujours contenir un certain élément de tromperie... le coup piège
dans un problème d'échecs, l'illusion d'une solution ou la magie
du prestidigitateur : enfant, j'étais un petit illusionniste.
J'adorais réaliser de simples tours de magie - transformer l'eau
en vin, ce genre de choses - mais je pense être en bonne compagnie
car l'art tout entier est illusion, comme d'ailleurs la nature :
tout est illusion chez cette excellente tricheuse, de l'insecte
qui mime une feuille jusqu'aux incitations éculées à la procréation
des espèces...
La
métaphore du jeu pour décrire la relation entre un
texte et un lecteur n’est pas sans fondement, ainsi que l’attestent
les travaux de Picard (1984). Eco (1985 : 147-150), se souvenant
probablement des propos de Nabokov, se sert d’ailleurs lui aussi
de l’image du « gambit » pour illustrer la manière dont
un texte peut encourager la production de fausses inférences. Nous verrons que les narrations fictionnelles,
quand elles visent à pousser leurs lecteurs à produire des interprétations
qui sont par la suite contredites, ne procèdent pas autrement que
le gambit aux échecs ou le coup de bluff
au poker, à ceci près que le bluff en littérature finira toujours
par être démasqué, sinon le lecteur serait autorisé par le texte
à produire ses inférences, aussi hasardeuses soient-elles. A l’inverse, le joueur de poker bluffé, s’il
se couche, risque de connaître la frustration de ne jamais savoir
ce que tenait véritablement en main son adversaire, ce dernier n’étant
pas tenu de montrer ses cartes et pouvant par conséquent préserver
son crédit de confiance. Quand une œuvre littéraire n’abat pas ses
cartes, nous ne sommes pas confrontés à un bluff ou à une tromperie,
mais à une « indétermination radicale » (cf. Baroni 2002)
qui produit une ouverture interprétative, il s’agit là d’une toute
autre figure du discours littéraire dont il ne sera pas question
dans ces lignes.
Le
statut illocutif des propositions fictionnelles
Dans
son analyse du statut logique du discours, Searle (1975) distingue
les actes de langage fictionnels des assertions en examinant leur
caractère illocutif divergeant. En effet, les assertions se conforment
à des règles sémantiques et pragmatiques spécifiques, telles que
l’engagement par le locuteur envers la vérité de la proposition
exprimée ou le fait qu’il doit être en mesure de fournir des preuves
ou des raisons valables permettant de justifier la vérité de la
proposition. D’une manière générale, si nous affirmons que les Américains
ont envoyé des hommes sur la lune, nous pouvons supposer qu’une
telle assertion est vraie, et elle restera vraie aussi longtemps
que l’on n’aura pas démontré le contraire. On pourra également affirmer
à un interlocuteur dubitatif que si cette proposition était fausse,
les Soviétiques, qui disposaient à l’époque de moyens de contrôle
efficaces et qui avaient intérêt à ce que la proposition soit inexacte,
ne se seraient probablement pas privés de le faire savoir (cf. Eco,
1996 : 99).
La
possibilité de pouvoir mettre en doute une assertion, de se demander
s’il ne s’agit pas d’un mensonge, est l’expression même de son caractère
illocutif spécifique. A l’opposé, un acte de langage fictionnel
tel que :
Il
y avait dans le temps un roi et une reine qui se répétaient chaque
jour : « Ah ! si seulement nous avions un enfant ! »
Mais il n’en avaient toujours pas. Un jour que la reine était au
bain, il advint qu’une grenouille sauta de l’eau pour s’avancer
vers elle et lui parler (Grimm, 1986 : 284)
doit
être considéré, du point de vue de l’intention du locuteur, comme
un ensemble de pseudo-assertions (ou d’assertions
feintes) du fait que l’objet de ces propositions ne peut
pas être mis en rapport avec un univers de référence extérieur à
l’acte de discours lui-même, mais avec l’univers fictif que ce discours
construit en même temps qu’il s’y réfère, univers dans lequel le
locuteur n’a pas, par exemple, à justifier ou à prouver que les
grenouilles sont capables de parler. Ainsi, prétendre qu’il n’existe
pas de Mme Sherlock Holmes parce que Holmes ne s’est jamais marié,
mais qu’en revanche il existe une Mme Watson parce que Watson s’est
marié, même si Mme Watson est morte peu après leur mariage (Searle,
1975 : 329) serait une assertion fausse si on la mettait en
rapport avec des personnages du monde réel, mais elle est toujours
correcte si la proposition se réfère au monde fictif (ou possible)
inventé par Conan Doyle : « parce que l’auteur a créé
ces personnages fictifs, nous pouvons, de notre côté, faire des
affirmations vraies au sujet de ces personnages fictifs » (Searle,
1975 : 329). Lorenzo Bonoli résume ainsi le statut de cette
feinte énonciative : « l’auteur d’un texte de fiction
suspend donc le fonctionnement référentiel du langage,
ce qui explique pourquoi la fiction peut parler de choses inexistantes
sans présenter un langage formellement différent du langage qui
nous permet de parler des objets du monde réel » (2000 :
491).
Il
ne faut cependant pas conclure de ce décrochage vis-à-vis de la
réalité, que les textes de fiction sont nécessairement sans pertinence
par rapport à notre univers d’expérience. D’une part, au niveau
des structures idéologiques véhiculées par le récit, une œuvre de
fiction peut contribuer à renouveler notre perception de la société
ou de l’histoire en véhiculant des références indirectes
et productives (Bonoli, 2000 : 495-497). On peut
citer par exemple les œuvres de Zola, d’Orwell ou de Koestler pour
lesquelles une lecture qui ne tiendrait pas compte de cette référentialité
indirecte avec le monde réel serait tout simplement aberrante.
Koestler assumait d’ailleurs cette référence historique indirecte
quand il affirmait dans la dédicace de Le Zéro et l’infini
que, si les personnages de son livre étaient imaginaires, en revanche,
les « circonstances historiques ayant déterminé leurs actes
sont authentiques » (1945 : 7). A ce niveau d’analyse,
si l’on tient compte uniquement de cette référence indirecte
aux dérives bureaucratiques et totalitaires du régime soviétique,
on peut imaginer qu’un admirateur de Staline et de son œuvre politique
serait en droit considérer cette œuvre de fiction comme idéologiquement
mensongère, alors que la plupart des lecteurs contemporains
la jugent fidèle à la réalité.
D’autre
part, si l’on adopte une optique constructiviste, et c’est la position
défendue par Lorenzo Bonoli, il est possible de réévaluer le rôle
cognitif de la fiction en fonction de « sa participation au
processus de construction des objets de savoir » :
Dans
un tel cadre, la fiction peut être considérée comme un milieu où
se définissent de nouvelles façons de voir et de comprendre la réalité,
ce qui ne signifie pas que la fiction décrit le monde réel, mais
simplement que la fiction offre des formes, des modèles, par lesquels
il est possible de voir et de concevoir le réel. (2000 : 498)
Pour
en revenir au « privilège aléthique » de la fiction, il
faut néanmoins souligner que l’auto-référentialité des discours
fictionnels a pour conséquence de rendre définitivement vraie toute
forme d’assertion fictive. Ainsi que le souligne Eco, le « coup
de poignard d’Athos à Mordaunt restera une vérité indiscutable tant
qu’il existera un seul exemplaire de Vingt Ans après,
et même si, à l’avenir, on inventait une méthode d’interprétation
post-déconstructionniste » (1996 : 97). Eco suggère dès
lors que cette nature « indiscutable » de la fiction pourrait
bien expliquer le goût que nous trouvons à lire des romans, du fait
qu’ils nous donnent « le sentiment confortable de vivre dans
un monde où la notion de vérité ne peut être remise en question,
alors que le monde réel semble beaucoup plus insidieux » (1996 :
97-98).
Si
produire un discours fictionnel consiste à feindre que l’on réalise
des assertions, il faut encore préciser que cette feinte doit être
comprise comme un « faire comme si… »,
et cela sans avoir l’intention de tromper son interlocuteur (Searle, 1975 : 324). Eco résume la position
de Searle de la manière suivante :
Searle
(1975) a montré comment les propositions narratives (artificielles
ou fictional) se présentent avec toutes les caractéristiques des
assertions, à cette différence près que le locuteur ne s’engage
ni sur leur vérité, ni sur sa capacité de les prouver : donc
ce sont des assertions, mais d’un type particulier où le locuteur
ne s’engage pas à dire la vérité, mais où il n’entend pas non plus
mentir : simplement il « fait semblant » de faire
des assertions […]. (Eco, 1985 : 95)
Quoi
qu’il en soit, à la différence de Searle, Eco ne pense pas que ce
« faire semblant » n’est déterminé que par l’intention
(explicite ou implicite) du locuteur, il recherche au contraire
les « artifices textuels qui manifestent en termes de stratégie
discursive cette décision » (1985 : 95). Dans l’exemple
cité plus haut, la formule introductive « il y avait dans le
temps… » fonctionnerait alors comme un code assimilable à la
formule plus classique « il était une fois… » et encouragerait
le lecteur à suspendre son incrédulité par rapport aux événements
« merveilleux » qui vont être décrits. Il s’agit ici de
décider s’il faut ou non assigner une valeur de vérité à l’énoncé
en le mettant en rapport avec un monde défini comme réel, ce genre
de décision n’étant pas d’emblée garanti mais provisoirement « parenthétisé »
(Eco, 1985 : 94). Si le début du texte (hors contexte d’énonciation) peut laisser planer un doute quant à la nature
fictive de l’énoncé (après tout, il ne s’agit pas précisément de
la formule introductive canonique du conte, mais d’une variante
de cette dernière), l’usage du passé simple et la qualification
des personnages en tant que roi et reine renforcent progressivement
la probabilité d’une référence fictive assimilable au monde possible
des contes merveilleux (il pourrait cependant s’agir encore d’un
récit historique d’un type un peu particulier) et cette référence
devient quasi certaine quand est introduit un animal pourvu de la
parole, qui serait incohérent si le texte relevait du genre historiographique.
Cette
hypothèse, construite en cours de lecture est, en l’occurrence,
confirmée, puisqu’il s’agit effectivement du début de La Belle
au bois dormant dans la traduction
française du recueil des frères Grimm, mais les hypothèses des lecteurs
ne seront pas toujours aussi « heureuses ».
Cohérence
du texte et attentes du lecteur
Nous
avons donc établi que les propositions fictionnelles ne doivent
pas être évalués en fonction de leur vérité ou de leur fausseté
par rapport au monde réel, même si une relation référentielle indirecte
peut être établie avec ce dernier. Searle souligne cependant qu’une
œuvre de fiction n’est pas nécessairement constituée uniquement
de propositions fictionnelles ou d’assertions feintes. Ainsi, si
Holmes et Watson sont des personnages inventés, ils évoluent néanmoins
dans un Londres historique que le lecteur est en mesure de comparer
avec le Londres de son univers de référence et avec l’image qu’il
s’en est faite dans son encyclopédie ; compte tenu du style
réaliste de l’auteur, le lecteur est donc en droit de relever des
éventuelles incohérences dans la description de cette ville réelle dans laquelle
se déroulent des événements fictifs. Comme le souligne Lorenzo Bonoli,
il ne faudrait cependant pas confondre ce rapport de cohérence avec
un rapport direct de référence :
Le
texte réaliste, dans sa nature de fiction réelle, se trouve dans
une position particulière : d’une part, sa nature fictionnelle
implique une coupure avec la réalité, mais, de l’autre, son aspiration
réaliste vise à résorber cette coupure afin de se donner à lire
comme une description du réel. Cependant cette résorption ne sera
pas effectuée […] au niveau référentiel, où le texte réaliste reste
toujours marqué par cette coupure. (Bonoli, 2004)
Du
point de vue ontologique, la possibilité de produire n’importe quel
monde possible par un acte de langage fictionnel ne peut donc
pas être remis en question, mais son acceptabilité
ou sa vraisemblance doit être mis en relation avec un principe ad hoc de
cohérence qui est
à rechercher du côté des conventions propres aux genres littéraires.
Searle affirme ainsi qu’il n’y a pas de « critère universel
pour la cohérence : ce qui sera cohérent dans une œuvre de
science-fiction ne le sera pas dans une œuvre naturaliste »
(Searle, 1975 : 331). En mettent en avant le caractère contractuel
et générique de l’acceptabilité des ruptures entre monde possible
et monde de référence du lecteur, Searle dessine une voie d’accès
pour la compréhension des stratégies de bluff en littérature :
l’œuvre est jugée cohérente si elle est conforme aux attentes liées
aux conventions propres aux genres littéraires.
L’horizon
d’attente générique, en tant que tradition et norme instituée par
l’interdiscours littéraire, engendre donc la virtualité d’une transgression
de cette norme par l’auteur. En d’autres termes, l’existence d’attentes
génériques chez les lecteurs fournit un levier appréciable pour
les induire stratégiquement en erreur. Ainsi, Searle imagine une
situation narrative qui serait pour le moins surprenante :
si nous trouvons un texte dans lequel Sherlock Holmes accomplit
un voyage sur une planète invisible en une micro-seconde, « nous
saurons pour le moins que cela est incohérent avec le corpus des
neuf volumes originaux des aventures de Sherlock Holmes » (Searle,
1975 : 331). Dans ce genre de récit, la fiction pourrait feindre,
dans ses premières pages, de se rattacher aux normes du roman réaliste
(notamment en réactualisant la figure du célèbre enquêteur imaginé
par Conan Doyle), pour mieux nous bluffer ensuite, au moment où
elle s’en écarterait, pour actualiser cette fois les normes du roman
de science-fiction. Même si, dans la plupart des cas, la rupture
se situe dans des registres moins spectaculaires, un très grand
nombre de romans jouent précisément sur cette articulation entre
attente générique, nouveauté et surprise (cf. Baroni, 2003).
En
dégageant, dans une perspective sémiotique, les niveaux intensionnels
et extensionnels de la lecture, Eco définit à la fois la manière
dont les textes encouragent la production de certaines hypothèses
interprétatives anticipant sur le déroulement ultérieur du texte,
et comment le récit est susceptible de déjouer après coup ces attentes :
Ainsi,
le fait que le lecteur, au niveau des prévisions, avance un projet
d’un possible état d’événements doit être évalué au niveau extensionnel
dans sa cohérence ou sa non-cohérence avec le développement successif
de la fabula ; au niveau intensionnel, par contre, cela peut
nous amener à nous interroger sur la façon dont le texte a agi pour
stimuler cette croyance […]. (Eco 1985 : 240)
En
l’occurrence, nous pourrons parler de stratégies visant à « bluffer »
le lecteur dans le cas où les prévisions qui paraissent les plus
probables (c’est-à-dire celles qui semblent encouragées par le texte,
celles qui semblent les plus « cohérentes » dans une première
lecture) se révèlent ultérieurement fausses : « [dans
le cas d’une fabula fermée] à chaque disjonction de probabilité,
le lecteur peut hasarder différentes hypothèses et il n’est pas
du tout à exclure que les structures discursives l’orientent malicieusement
vers celles qui sont à écarter : mais il est clair qu’il n’y
aura qu’une seule bonne hypothèse » (Eco, 1985 : 154).
Nous voyons ici se dessiner une homologie frappante avec le bluff
dans le jeu de poker : ce n’est pas par le biais d’un mensonge
(fausse assertion), mais par celui d’un mélange complexe de non-dits
et d’indices ambigus, que le texte pousse le lecteur à construire
de fausses hypothèses. Dans le cas du gambit, la dimension temporelle
de la tromperie est également essentielle : la tentation de
prendre immédiatement la pièce apparemment sacrifiée par l’adversaire
peut se révéler un mauvais calcul sur le long terme.
La
stratégie du bluff est particulièrement active dans le genre policier,
ces romans jouant une partie de duelliste avec leurs lecteurs. Le
jeu consiste à fournir au lecteur tous les indices nécessaires pour
résoudre une énigme, tout en faisant en sorte que ce soit le lecteur
lui-même, par ses efforts en vue de trouver la solution et par l’utilisation
de ses compétences génériques ou intertextuelles, qui en vienne
à ne pas tenir compte des indices fournis, jusqu’au point où il
sera surpris par la solution finale. C’est du moins en ces termes que Saint-Gelais
définit le « dispositif retors » du roman policier :
le
dispositif policier consiste moins à dissimuler la solution qu’à
mettre en place les conditions d’un effacement que la lecture, et
non le seul texte, accomplira. Dispositif retors, qui ne s’appuie
pas, comme on l’avance parfois, sur l’inintelligence ou la distraction
du lecteur, mais bien plutôt sur les efforts mêmes que celui-ci
déploie dans sa recherche de la solution. L’aveuglement du lecteur
est un aveuglement construit - par le lecteur. (Saint-Gelais 1997 :
794)
Ainsi,
dans l’un de ses contes les plus célèbres, Borges se sert précisément d’un stéréotype du
roman policier (stéréotype activé dans le texte par une allusion
explicite aux enquêtes du chevalier Dupin) pour pousser son lecteur à postuler l’immunité
de son détective et la justesse de ses hypothèses alambiquées sur
celles, probabilistes, du commissaire. Finalement toutes ces hypothèses
interprétatives devront être révisées, car Lönnrot (et le lecteur
avec lui) est victime de ses déductions, il tombe dans un piège
fatal tendu par son ennemi Scharlach (et par l’auteur argentin).
La surprise mémorable qui clôt cette nouvelle consiste en un meurtre
imprévu, celui du détective, situation incohérente avec les codes
du genre policier (Todorov insiste, dans sa typologie du genre policier,
sur l’immunité dont jouit en principe le détective) qui achève de
convaincre le lecteur qu’il s’est fait berner et qu’il est dès lors
nécessaire de réviser les compétences encyclopédiques qui l’ont
induit en erreur.
Les
labyrinthes de Borges
Il
n’est pas étonnant de retrouver de nombreux effets de « bluff
littéraire » chez Borges, tant cet auteur était fasciné par
les faux-semblants, les miroirs et les labyrinthes, tant il aimait
égarer ses lecteurs dans les méandres infinis de ses histoires.
Dans l’un de ses contes, nous trouvons un cas très intéressant de
tromperie littéraire qui semble à première vue contredire le « privilège
aléthique » de la fiction que nous venons d’évoquer :
dans La Forme de l’épée,
un narrateur (du nom de Borges) relate sa rencontre avec un personnage
haut en couleur dont « une balafre rancunière » lui sillonne
le visage et dont le « vrai nom n’importe pas » (1983 :
119). Ce personnage accepte avec réticence de raconter l’histoire
secrète de sa balafre à une condition : de n’en atténuer « ni
l’opprobre ni les circonstances infamantes » (120). Commence
alors le récit de son existence durant la guerre civile irlandaise, où
l’on apprend sa rencontre avec un certain John Vincent Moon, un
personnage à la « lâcheté irrémédiable » qu’il sauve un
soir alors qu’il est interpellé par un soldat :
Il
nous cria de nous arrêter. Je pressai le pas ; mon camarade
ne me suivit pas. Je me retournai : John Vincent Moon était
immobile, fasciné et comme éternisé par la terreur. Alors je revins
sur mes pas, j’abattis le soldat d’un seul coup, je secouai Vincent
Moon, je l’insultai et lui ordonnai de me suivre. (Borges,
1983 : 122)
Par
la suite, Moon trahit le narrateur, qui l’a pourtant soigné et protégé,
et ce dernier, juste avant d’être arrêté, a le temps de frapper
le traître avec un cimeterre, imprimant « pour toujours sur
son visage un croissant de sang » (125). C’est alors seulement
que l’on comprend que le narrateur a triché dans l’attribution des
personnes, et que le John Vincent Moon du récit ne faisait qu’un
avec lui. Cet échange mensonger des rôles narratifs est justifié
rétrospectivement par ces mots conclusifs :
Je
vous ai raconté l’histoire de cette façon pour que vous l’écoutiez
jusqu’à la fin. J’ai dénoncé l’homme qui m’avait protégé :
je suis Vincent Moon. Maintenant, méprisez-moi. (Borges 1983 :
125)
Au
premier abord, il semblerait donc que nous soyons en présence de
« fausses assertions feintes », ou alors de propositions
fictionnelles qui seraient proprement mensongères. En réalité, il
ne faut pas confondre le statut illocutif des actes de langage assumés
par un auteur de fiction avec celui des actes de langage que l’on
attribue au narrateur ou aux personnages de l’histoire : l’auteur
ne cherche pas à nous faire croire que son histoire est vraie, il se contente de construire un monde fictif
dans lequel tout est possible ; en revanche, le narrateur,
qui se trouve être, en l’occurrence, un personnage fictif, peut
prétendre produire de véritables assertions, et il peut également
nous mentir en mentant à son interlocuteur fictif. En effet, si
le discours fictionnel ne peut pas mentir en lui-même, il peut néanmoins
raconter des histoires dans lesquelles les gens mentent et dans
lesquelles ils peuvent mentir en racontant leur propres histoires.
Il
s’agit de distinguer clairement les narrations « naturelles »
dans lesquelles « le locuteur suppose que la narration est vraie »
(même quand elles sont simulées à l’intérieure d’une fiction)
des narrations artificielles pour lesquelles, « le critère
de vérité est hors de propos »
(cf. Van Dijk 1976 : 309). Nous sommes ici en présence
d’une « métalepse » (cf. Pier & Schaeffer 2005) extrêmement
complexe, car elle redouble le plan histoire-discours et le rapport
assertion/fiction en inscrivant une histoire factuelle dans l’histoire
fictive. En l’occurrence, dans la nouvelle de Borges, l’homme balafré
prétend produire un récit véridique de sa vie, et c’est donc cette
vie - qui ne peut être considérée comme « réelle » que
dans le monde possible de la fiction - qui sert de référence à un
témoin capable de vérifier le bien-fondé des assertions. De fait,
la cicatrice est une preuve « physique » du mensonge,
qui tient ici (et ce n’est pas innocent) à un problème de position
énonciative, à la dissociation trompeuse entre le narrateur et le
protagoniste : le « il » de Moon est disjoint du
« je » du narrateur anonyme, alors que ces deux personnes
devraient être conjointes. Dans le monde possible de la fiction
que nous lisons, qui confronte Moon (narrateur-second) à Borges
(narrateur-premier), cette cicatrice peut être considérée comme
un « hors-texte » qui permet d’évaluer la validité du
récit factuel dans le récit fictionnel. Ce n’est que par cet artifice
en forme de double emboîtement que l’assertion « j’abattis
le soldat d’un seul coup » restera non pas une vérité indiscutable,
mais bien un mensonge indiscutable
tant qu’il existera un exemplaire de Fictions de Borges. La présence d’un double emboîtement est
nécessaire, car s’il n’y avait pas un narrateur-premier pour vérifier
dans son univers de référence
que le narrateur-second avait menti, nous pourrions pas confronter
le mensonge à la réalité, puisque nous n’avons pas accès à ce monde
possible qui se situe en dehors de la narration.
Il
est frappant de surcroît de constater que d’autres propositions,
assumées fictivement cette fois par le Borges narrateur dans le monde possible 1, pourraient être interprétées
dans un premier temps comme incohérentes
ou trompeuses mais, à y regarder de plus près, ces « faux indices »
s’avèrent acquérir une cohérence nouvelle. C’est le cas par exemple
de la description du « balafré » comme un homme d’une
« maigreur énergique » (119) qui contraste avec le portrait
que fait Moon de lui même, quand il dit qu’il « donnait l’impression
désagréable d’être invertébré » (121). L’identification entre
les deux personnages semble en effet fortement découragée par ces
indices textuels : on pourrait donc suspecter le Borges-narrateur
d’être un narrateur peu fiable (ou menteur) et le Borges-auteur
pourrait lui-même être accusé d’être incohérent. Mais ne faut-il
pas réinterpréter, dans une deuxième lecture, ce contraste comme
étant le signe de la transformation physique et morale que la culpabilité
irrémédiable de Moon aurait opérée ? Dans le même ordre d’idée,
le récit commence avec la suggestion que le vrai nom du protagoniste
balafré « n’importe pas », alors qu’il semble au contraire être
d’une importance capitale, puisqu’il recèle la clé de la tromperie
identitaire sur laquelle se construit l’intrigue. On peut sans doute
déceler dans cet indice une autre forme de « bluff » littéraire,
mais ici encore, la présomption herméneutique d’une cohérence textuelle
profonde derrière une incohérence apparente, nous conduit à échafauder
une hypothèse interprétative nouvelle qui nous permet de revenir
de notre surprise…
Dans
son récit, Moon insiste sur le fait que cette histoire de trahison
se veut exemplaire, comme celle de Judas et du Christ.
Cet
homme apeuré me faisait honte comme si c’était moi le lâche et non
Vincent Moon. Ce que fait un homme c’est comme si tous les hommes
le faisaient. Il n’est donc pas injuste qu’une désobéissance dans
un jardin ait pu contaminer l’humanité ; il n’est donc pas
injuste que le crucifiement d’un seul juif ait suffit à la sauver.
Schopenhauer a peut-être raison : je suis les hommes, n’importe
quel homme est tous les hommes. (Borges 1982 : 123)
En
fait, le brouillage identitaire et la généralisation du cas particulier,
la contamination du collectif par le singulier, semblent précisément
constituer l’horizon sémiotique de ce conte, les noms propres, celui
des acteurs qui remplissent les rôles actanciels de l’intrigue,
n’a plus d’importance dans ce contexte. Or, c’est précisément ce
processus de dépersonnalisation virtuelle qui constitue la nature
de la référence indirecte
et productive de la fiction par rapport à notre univers d’expérience :
cette référentialité élargie est en quelque sorte libérée par l’absence
de référentialité directe qui caractérise les assertions feintes.
Ce que vise cette « métafiction », c’est précisément exposer
sur un mode paradoxal le fonctionnement référentiel de la fiction :
la référence de la fiction passe par une exemplarité, par une généralisation
possible d’un vécu singulier et fictif ; un vécu qui nous est
étranger et qui pourtant nous concerne, un vécu qui peut nous apprendre
à nous, lecteurs de Borges, quelque chose sur notre propre vie,
ou du moins sur l’une de ses potentialités.
Le
détour opéré par la fiction permet ainsi de généraliser le cas particulier,
de faire de chaque aventure imaginaire une aventure exemplaire.
Nous touchons par ce biais la question du rapport entre la littérature
et la figure rhétorique de la métonymie. La littérature nous fournit,
par le biais de l’identification imaginaire, une catharsis
grâce à laquelle, pendant un court moment, nous pouvons échanger
notre existence contre celle d’un autre, nous pouvons éprouver un
point de vue étranger, renouvelant ainsi, dans une expérience esthétique,
notre vision du monde ainsi que les jugements éthiques et les positions
idéologiques qui la fondent. On voit ainsi comment ce qui pourrait
apparaître dans un premier temps comme un simple « bluff »
littéraire, comme une tromperie visant un effet de surprise éphémère,
peut se convertir, lors d’une seconde lecture, en une réflexion
abyssale et labyrinthique sur le statut illocutif et la portée référentielle
de la fiction.
Conclusions
Pour
conclure ce rapide survol du bluff en littérature, que nous avons
défini comme une manœuvre de tromperie excluant le mensonge directe
pour la raison que le discours est composé d’assertions feintes
qui ne réfèrent pas directement à une réalité extra-textuelle, nous
devons signaler deux limites importantes à notre approche, qui ne
prétend pas épuiser un sujet aussi vaste et complexe. D’une part,
si l’attente de cohérence, sur laquelle se fonde la tromperie, dépend
essentiellement de compétences intertextuelles articulées sous forme
de « scénarios » (cf. Baroni 2005), il faut néanmoins
préciser qu’il s’agit de « schémas rhétoriques et narratifs
faisant partie d’un bagage sélectionné et restreint de connaissances
que les membres d’une culture donnée ne possèdent pas tous »
(Eco 1985 : 104).
Voilà
pourquoi certaines personnes sont capables de reconnaître la violation
des règles de genre, d’autres de prévoir la fin d’une histoire,
tandis que d’autres enfin, qui ne possèdent pas de scénarios suffisants,
s’exposent à jouir ou à souffrir des surprises, des coups de théâtre
ou des solutions que le lecteur sophistiqué jugera, lui, assez banales.
(Eco, 1985 : 104-105)
Au
delà de cette limite liée à la variation des compétences encyclopédiques,
il serait tout aussi réducteur de concevoir l’actualisation d’un
texte sur un mode standard et strictement prévisible, car il est
évident que chaque expérience de lecture est unique. Il convient
par conséquent de préciser les limites d’une analyse poétique
du bluff littéraire : les différentes lectures modèles que nous supposons inscrites dans les œuvres ne se
confondent pas avec les multiples lectures empiriques, qui sont soumises quant à elles au principe de variation.
De même que le joueur de poker ne parvient pas toujours à bluffer
son adversaire, une surprise littéraire ne marche pas à chaque coup
et, dans le cas où la stratégie déceptive se révélait malgré tout
efficace, le texte étant obligé d’abattre ses cartes pour refermer
son piège, il ne pourra abuser son lecteur qu’une seule fois. Une
telle analyse, fondée sur une « lecture modèle », n’exclut
donc pas les cas où le « bluff » échoue ou fonctionne
imparfaitement, mais elle situe ce genre de circonstances en dehors
des limites de son investigation. On ne peut que constater en revanche,
malgré cette variation inévitable des contextes de lecture, l’extraordinaire
plasticité du récit littéraire, qui parvient à préserver sa pertinence
sémiotique malgré le caractère instable de son identité.
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