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Weber Anne-Gaëlle
À
l’orée des Affinités électives,
Édouard ente « sur de jeunes pieds des greffes qu’il venait de recevoir »
(p. 23)
[1]
.
Le vieux jardinier qu’Odile aime à écouter lorsqu’Édouard a quitté le château,
déplore d’ailleurs la préférence des jeunes générations pour les greffes et
leur dédain des vieilles « espèces précieuses » (p. 157). L’image de
la greffe illustre là, de manière métaphorique au moins, la discontinuité dans
l’Histoire, la rupture brutale avec un un passé « précieux ».
Et sa réussite incertaine pourrait traduire les inquiétudes d’un écrivain face
aux bouleversements politiques qui ont marqué en Europe le tournant des XVIIIe et XIXe siècles. La greffe a à voir avec l’invention de formes
inédites et avec la possibilité d’inscrire ces formes dans une continuité.
Comme
Édouard, Bouvard et Pécuchet se livrent très vite dans le roman de Flaubert à
l’entretien de leurs terres et de leur jardin. Bouvard entreprend, après les
premiers échecs agricoles, de s’occuper de la ferme alors que Pécuchet se livre
aux plaisirs des « marcottages » et essaie « plusieurs sortes de
greffes, greffes en flûte, en couronne, en écusson, greffe herbacée, greffe
anglaise » (p. 85). Quelle que soit la charmante technique utilisée, le
résultat sera le même : « les boutures ne reprirent pas ; les
greffes se décollèrent ; la sève des marcottes s’arrêta […] » (p.
85). Le résultat n’est pas toujours à la hauteur des attentes.
La
maîtrise des techniques de la greffe ne garantit pas en effet le résultat de
l’opération. Les chapitres XCVI à XCVIII de Mardi chantent les louanges des talents de chirurgien de Samoa. L’Upuloin s’y livre sans succès à la greffe d’une coupelle de noix de coco sur le crâne
d’un plongeur blessé et raconte qu’il parvint un jour à greffer un cerveau de
cochon sur la tête d’un guerrier qui, après l’opération merveilleuse, se révéla
veule et lâche. Le récit de Samoa est dûment présenté au chapitre XCVIII comme
un récit enchâssé et son étrangeté, par rapport au récit principal, accentuée
par l’introduction d’un chapitre digressif, intitulé « Foi et
connaissance », où le narrateur cherche à distinguer l’invraisemblable et
l’incroyable du mensonger ; au chapitre XCVIII, l’argument est repris pour
être appliqué aux voyageurs qui, contrairement à ce que pensent les
sédentaires, ne mentent pas. Le récit redoublé de la greffe a des incidences
sur le récit-cadre, sur le « conte » ou sur le roman, et incite le
lecteur à ne pas investir les constantes génériques ou formelles d’une valeur
de vérité. Les chapitres XCVI à
XCVIII indiquent au lecteur que cette greffe pourrait avoir pour conséquence le
renouvellement de la forme et de la visée de la fiction romanesque.
L’analogie
entre le greffon et les savoirs est séduisante. La récurrence de l’image dans
les trois romans serait alors peut-être le signe que les trois œuvres ne se
contentent pas d’illustrer, tout au long d’un siècle qui pourrait se définir
par l’écroulement du système des Belles-Lettres et par la spécialisation
croissante de disciplines savantes autonomes, les diverses modalités de
l’insertion du savoir dans la fiction romanesque ; ces romans semblent
s’interroger sur la nature même de ces savoirs, participer sans doute de leur
définition et réfléchir aux conditions de possibilité de l’insertion du savoir
dans le roman ainsi qu’aux conséquences d’une telle entreprise sur la
définition de la nature et de la visée de la fiction romanesque. Ainsi les
grandes perspectives d’une réflexion sur les savoirs dans la fiction et sur la
fiction du savoir peuvent, à partir des trois œuvres du corpus, être formulées en ces termes :
-
Peut-on
intégrer dans le tissu romanesque des savoirs ?
-
Les savoirs fictifs exposés par les
narrateurs ou incarnés par les personnages, sont-ils autre chose que du
savoir ? Cette appropriation passe-t-elle par une critique des savoirs par
rapport auxquels se définirait un domaine de connaissance propre à la
fiction ?
-
La
fiction peut-elle être instrument du savoir ? Ou encore, faut-il feindre
pour connaître ?
Mais
l’étude du contexte culturel dans lequel naissent ces œuvres montre assez bien
qu’il s’agit moins de plaquer ces problématiques sur les textes retenus que
d’observer la manière dont les romans posent eux-mêmes ces questions, en exhibent
les présupposés, et proposent des réponses romanesques.
Le
tournant des XVIIIe et XIXe siècles en Europe est le
moment où apparaissent les acceptions contemporaines (et exclusives) des mots
de science et de littérature. Les trois œuvres romanesques étudiées participent
de cette évolution et illustrent en même temps des étapes de la constitution de
savoirs en tant que tels, de la constitution de la littérature en tant que
telle et des indices de la récurrence des interrogations sur les rapports entre
sciences (ou savoirs) et littératures. Dans Romanticism and the Sciences, Andrew Cuningham et
Nicholas Jardine tentent de réévaluer la place de la période dite romantique
(de 1780 à 1840) dans l’histoire de l’évolution des sciences. Ils ébauchent les
contours des deux révolutions scientifiques : la première est définie, au
début du XVIIe siècle par la création des nouvelles mathématiques et
le développement, incarné notamment par la théorie de Newton, d’une philosophie
de la Nature expérimentale ; la seconde, au tournant du siècle des
Lumières et de celui du Positivisme, est celle où se forme la fédération des
disciplines savantes que nous appelons aujourd’hui « science »
[2]
.
En
1605, Francis Bacon fait publier The Two Bookes of Francis Bacon of
the Proficience and Advancement of Learning Divine and Humane, où il définit les composantes du savoir
humain en fonction des facultés de l’homme : « Les parties du savoir
humain correspondent respectivement aux trois parties de l’entendement de l’homme,
qui est le siège du savoir : l’histoire correspond à sa mémoire, la poésie
à l’imagination et la philosophie à sa raison »
[3]
.
Ces deux longues lettres adressées au roi avaient notamment pour objectif de
recommander une gestion étatique des sciences existantes ou non encore
constituées afin de favoriser leurs progrès et leur enseignement. Lorsque
Melville, dans Mardi, en 1841, dote
son narrateur-personnage de trois compagnons historien, philosophe et poète, il
s’inscrit sans nul doute dans la tripartition baconienne en favorisant,
derrière les dialogues des personnages, les dialogues entre les facultés de
l’âme. Il ne s’agit pas ici de suggérer l’anachronisme des
« savoirs » empruntés par Melville, mais de souligner qu’en mêlant
dans le récit les discours de la mémoire, de l’imagination et de la raison,
Melville reprend à ses fondements la question de la définition des disciplines
savantes et des savoirs en revenant à la théorie des facultés. Contemporain de
la seconde révolution scientifique, l’auteur américain emprunte à la première
ses présupposés pour mieux penser peut-être, à deux siècles de distance, la
répartition des savoirs contemporains.
Autour
des années 1800, où se situe au moins le roman de Goethe, les frontières entre
les disciplines en cours de spécialisation et de définition ne sont pas encore
définies. L’approche critique et analytique de la Nature souvent incarnée par
Newton, pour les poètes romantiques,
serait la cause de la rupture entre le Moi et une Nature
« autopsiée » : la séparation des facultés humaines et,
notamment, de l’Imagination et de la Raison, entraînerait la perte de l’unité
originelle de l’Homme et de la Nature à l’Âge d’or et l’incapacité corrélative
de l’homme à comprendre la Nature. Seuls l’art et la Poésie seraient à même de
rétablir cette unité perdue en recherchant le langage de la Nature. Ainsi l’art
deviendrait la seule appréhension savante possible de la Nature. Coleridge,
Schiller ou Richter défendent ainsi la possibilité de modes poétiques de
recherche sur la nature, Fichte et Schelling voient dans les discours de la
physique et de la chimie des modes de créations artistiques. Goethe, bien qu’il
ait pratiqué les « sciences » spécialisées, s’oppose à la théorie de
la couleur de Newton et les Wahlverwandtschaften pourraient à première vue sembler
réaliser l’union de l’homme et de la Nature en illustrant une loi chimique par
des comportements humains et constituer du même coup un plaidoyer contre la
spécialisation des disciplines et la séparation des sciences et de la
littérature qui en est le corrélat.
Goethe
en 1809, Melville en 1848 et Flaubert en 1880 ont donc en commun de composer
des romans qui accueillent des discours du savoir, dans un contexte où le
savoir se définit par rapport à plusieurs interprétations des
« sciences », à une époque où les disciplines scientifiques se
constituent contre la littérature et par rapport à elle. Étudier donc Die Wahlverwandtschaften, Mardi et Bouvard et Pécuchet à l’aune des « savoirs dans la
fiction » et de la « fiction du savoir » revient donc non
seulement à observer, si faire se peut, l’insertion des « savoirs »
et des « sciences » dans le tissu romanesque mais également à
analyser la manière dont la fiction romanesque élabore des définitions possibles
du ou des savoirs, dont elle contribue à la délimitation de certaines
disciplines savantes en en désignant les méthodes et les limites et encore à
guetter, dans ces laboratoires romanesques du savoir, l’émergence d’un savoir
propre à la fiction romanesque. En posant la question de l’étrangeté possible
des discours du savoir et de la fiction, en tenant de résoudre cette étrangeté
par une redéfinition réciproque de la fiction et des savoirs, comment ces trois
œuvres parviennent-elles à défendre la spécificité d’une vérité romanesque ?
Les
savoirs dans la fiction : de la traduction à la transformation
Dans
son Journal d’Italie, dès 1796,
Goethe sacrifiait à l’idée d’un écart creusé entre l’histoire naturelle et les
arts en soulignant la nécessité d’unir science et littérature et en déplorant
qu’on ait oublié que la science s’était développée à partir de la poésie
[4]
.
Charlotte, quant à elle, appelle de ses vœux la venue d’un « artiste
assembleur » ( « Einungskünstler ») qui pourrait réunir ce que les
chimistes « séparateurs » (« Scheidekünstler ») ont
distingué, semblant déplorer ainsi la séparation croissante des savoirs et la
perte de l’unité de l’homme et de la Nature (p. 62). Flaubert prophétise dans
une lettre datée du 6 avril 1853 que « la littérature prendra de plus en
plus les allures de la science »
[5]
.
L’un et l’autre écrivains constatent donc l’écart supposé séparer la science de
la littérature et semblent désireux de le combler.
Certes
la science n’est pas le savoir et Stéphanie Dord-Crouslé distingue soigneusement l’une et l’autre dans son étude de Bouvard et Pécuchet. Si la Science est un système d’explication
exhaustive du monde, alors il convient de distinguer de la
« Science » les sciences et les savoirs à l’œuvre dans le dernier
roman de Flaubert : « Mais les sciences telles qu’elles se
pratiquent, théorisent leurs apports et se transmettent de génération en
génération, sont parasitées par des paramètres négatifs qui les éloignent
irrémédiablement de la Science. Elles ne commencent pas par observer. Surtout,
elles ont la présomption de vouloir expliquer des choses qui les dépassent.
Elles tombent alors dans la catégorie des savoirs. Or, Bouvard et Pécuchet traite des savoirs ainsi définis, et non de la
Science qui demeure à l’état d’idéal »
[6]
.
On peut toutefois faire aussi l’hypothèse que l’insertion de la science (en
tant que savoir spécialisé reposant sur un corpus,
un langage et un protocole propres) dans le roman est exemplaire des obstacles
rencontrés par les écrivains au moment d’intégrer le savoir dans la fiction. Dans
une lettre de 1872, Flaubert ainsi se réjouit de ce que « L’abominable
chapitre des sciences est terminé : anatomie, physiologie, médecine
pratique (y compris le système Raspail), hygiène et géologie »
[7]
.
La
spécialisation des disciplines savantes passe par l’élaboration d’un
vocabulaire spécialisé qui devient obscur aux yeux des non-initiés. L’idée
d’une nécessaire traduction du vocabulaire savant devient, au long du XIXe siècle, un véritable cliché des préfaces des ouvrages de vulgarisation savante
[8]
.
Dans chacune des œuvres du programme surgit le constat de l’obscurité du
vocabulaire savant. Dans les Affinités
électives, il est le fait d’Édouard et du capitaine au moment où ils
expliquent à Charlotte la loi des affinités électives : « J’avoue,
dit Édouard, que ce bizarre vocabulaire technique a de quoi paraître fatigant
et même ridicule à celui qui n’est pas familiarisé avec lui par un aspect
sensible, par des notions » (p. 65). Le capitaine propose alors de passer
par les symboles algébriques qui, à leur tour, nécessiteront une
traduction : « Tu es A, ma Charlotte et je suis ton B » (p. 65).
Dans Mardi, un chapitre reçoit le
titre de « Xiphius Platypterus »
et il faut attendre la moitié du chapitre pour que le narrateur qui a déjà
entretenu le lecteur du poisson pilote et de l’espadon, se décide enfin à
justifier l’emploi de ce binôme linnéen : « Le poisson dont il s’agit
ici est une créature très différente de l’espadon de l’Atlantique Nord […]. On
le nomme espadon indien pour le distinguer de son homologue ci-dessus
mentionné ; mais les marins du Pacifique le connaissent sous le nom de
Bill, tandis que – les amateurs de science et de vocables difficiles
seront ravis de l’apprendre – les savants naturalistes l’ont gratifié de
l’extravagante dénomination de Xiphius Platypterus » (p. 96). L’extravagance du nom dit
assez son inutilité. Il faut aller peut-être plus loin : le nom, connu
d’un petit nombre seulement de spécialistes, ne désigne rien pour le commun des
mortels. Il est un nom sans référent.
La
nomenclature aride de la géologie rebute également Bouvard et Pécuchet : «
Ce n’était pas une mince besogne avant de coller les étiquettes, que de savoir
les noms des roches ; la variété des couleurs et du grenu leur faisait
confondre l’argile avec la marne, le granit et le gneiss, le quartz et le
calcaire.
Et
puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dévonien, cambrien, jurassique,
comme si les terres désignées par ces mots n’étaient pas ailleurs qu’en
Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura ? Impossible de s’y
reconnaître ! ce qui est système pour l’un est pour l’autre un étage, pour
un troisième une simple assise » (p. 149).
Le
vocabulaire savant (celui des sciences comme celui de la philosophie) procède à
la fois de l’invention de nouveaux vocables et de l’emprunt au vocabulaire
commun de termes qui vont être redéfinis en fonction de leur référent et de la
visée de la discipline qui s’en empare. Mais l’expérience que font Bouvard et
Pécuchet de l’usage commun de termes de la Logique et de la Métaphysique
aboutit à un constat désespéré : « le fameux cogito m’embête. On prend les idées de choses pour les choses
elles-mêmes. On explique ce qu’on entend fort peu, au moyen de mots qu’on
n’entend pas du tout ! Substance, étendue, force, matière et âme, autant
d’abstractions, d’imaginations » (p. 316). Il faudrait, pour que le
vocabulaire savant puisse être compris par tous, traduire à nouveau dans les
termes communs à tous des mots qui ont été empruntés au vocabulaire commun,
dégagés de leurs sens et réinvestis de sens particuliers ; mais on risque alors de trahir l’idée
exprimée.
L’explication
de la loi des affinités électives, au chapitre IV du roman de Goethe, naît a priori d’un malentendu sur les sens
commun et savant du terme employé : Charlotte, en entendant le terme
d’affinités, aurait songé aux affinités entre les êtres humains et avait été
distraite un instant de la lecture. Elle justifie ensuite sa demande
d’explication du sens dans lequel le mot est employé dans l’ouvrage savant par
le constat que « rien ne rend plus ridicule en société que d’employer à
faux un mot étranger, un terme technique », insistant dès lors sur
l’étrangeté du vocabulaire savant, en particulier lorsqu’il est emprunté au
langage commun (p. 58). Pendant le long dialogue qui clôt le chapitre,
Charlotte ne cesse de traduire l’explication chimique en termes d’affinités
humaines ; elle élargit alors le domaine d’application de la loi chimique
au comportement des hommes et des sociétés et conclut une première fois le
dialogue en réaffirmant l’identité entre le vocabulaire savant et le
vocabulaire moral ou, du moins, en rétablissant les affinités dans leur
acception première.
La
conclusion apportée par Charlotte au dialogue est assez paradoxale. Après avoir
loué le jeu des analogies, l’apprentie chimiste déduit de tout le dialogue que
« l’homme est à bien des degrés au-dessus de ces éléments » et que
« s’il s’est montré ici assez généreux de ces beaux mots de choix et
d’affinités électives, il fera bien de rentrer en lui-même, et de réfléchir, à
cette occasion, à la valeur de ces expressions » (p. 63-64). Le personnage
désigne le détour par l’explication savante comme l’occasion de mieux réfléchir
à l’acception « humaine » et « commune » du terme. Dans le
même temps, son propos met en évidence les limites de l’analogie qu’elle a sans
cesse tracée entre l’homme et les éléments chimiques. La
« traduction » du vocabulaire savant se donne en même temps que ses
propres limites et le vocabulaire savant apparaît in fine comme une variante permettant de faire retour à un sens et à
un savoir premiers – celui dont l’objet est l’Homme. Il y a traduction
et, dans le même temps, transformation d’un savoir naissant en un autre savoir,
présenté ici par la protagoniste comme plus essentiel que le discours
scientifique et apte à le concurrencer le discours.
Goethe
justifiait le choix de son titre dans une lettre datée de juillet 1809 en
montrant à la fois combien la notion chimique pouvait sembler étrangère à la
poésie et combien elle lui offrait cependant un objet privilégié : « Die sittlichen Symbole in den Naturwissenschaften (zum Beispiel das der « Wahlverwandschaft », vom groβen Bergman erfunden und gebraucht) sind geistreicher und lassen sich eher mit Poesie ; ja mit Sozietät verbinden, als alle übrigen, die ja auch, selbst die mathematischen, nur anthropomorphisch sind, nur daβ jene dem Gemüt, diese die Verstande angehören »
( « Les symboles moraux dans les sciences de la Nature (comme par exemple celui
des affinités électives, découvert et utilisé par le grand Bergman) sont spirituels et se laissent associer
à la poésie et à la société mieux que tous les autres qui, même mathématiques,
sont aussi anthropomorphiques mais appartiennent au domaine de l’entendement,
là où les premiers appartiennent à celui des sentiments »)
[9]
.
La fiction pourrait ainsi se réapproprier le discours savant de la chimie et
transformer ce savoir en lui inventant un nouveau domaine d’application, en en
faisant le point de départ d’un nouveau savoir.
René Taton, dans son Histoire des sciences, retrace fort
bien les errances de la notion d’affinités dans les différents domaines savants
avant que les chimistes Bergman (cité par Goethe) et Priestley (cité
curieusement par Melville dès le second chapitre de Mardi) ne la définissent et ne l’illustrent par des tables d’affinités
[10]
.
Il rappelle que la notion fut d’abord employée par les alchimistes en guise de
synonyme des « sympathies », puis par les « physiciens »
(par Newton) et les mathématiciens avant d’apparaître comme un terme savant
réservé propre à la chimie naissante.
L’article
que Guyton de Moreau consacre à
l’« affinité » dans l’Encyclopédie
méthodique, en 1786, s’ouvre par le constat d’une grande plurivocité du
terme, heureusement résolue par ses contemporains, selon l’auteur :
« On nomme ainsi en Chymie la force avec laquelle
des corps de nature différente tendent à s’unir. Ce terme qui, dans le sens
propre & originel, n’indique qu’une liaison voisine de la parenté, qui,
dans le discours figuré, ne s’applique guère qu’à des rapports moraux ou
métaphysiques, est aujourd’hui l’expression d’une action purement physique.
L’usage en a passé dans toutes les langues vivantes […] . L’illustre
Bergman a préféré l’expression d’attraction
élective, comme indiquant, sans figure, le principe de la combinaison des
corps, comme étant par cela même une dénomination plus conforme à la sévérité
qui convient à la Langue d’une science exacte »
[11]
.
Les propos de Guyton de Moreau montrent la nécessité,
selon le savant, de distinguer le vocabulaire savant du vocabulaire commun
auquel le premier emprunte un certain nombre de ses dénominations et de
distinguer, à l’intérieur du domaine savant, des termes qui ne relèvent pas du
même mode d’analyse ou d’étude de la Nature. Certes les Affinités électives sont publiées plus de dix ans après l’article
de l’Encyclopédie méthodique, mais
lorsque Claude-Louis Berthollet publie en 1803 son Essai de statique chimique, l’idée d’un langage chimique modélisé
n’est pas encore admise de tous ses confrères savants.
La
démarche de Goethe est en quelque sorte analogue à celle des chimistes
contemporains. Il retrouve dans ce terme son origine et sa plurivocité et
décide de lui fixer un nouveau domaine d’application (celui de la fiction)
comme le font aussi les chimistes. Le savoir est ici transformé mais demeure un
savoir, concurrent du savoir chimique qui use des mêmes termes que lui. Si tout
savoir naît de la littérature en s’arrachant à elle, la littérature peut aussi
créer de nouveaux savoirs et concurrencer, par l’emploi et la redéfinition des
mêmes termes, les sciences naissantes.
Le
même commentaire pourrait être fait à partir du traitement de la loi chimique
des affinités dans Mardi de Melville.
Celle-ci apparaît en effet au chapitre XCV pour expliquer les relations qui se
tissent entre le silencieux Jarl et le truculent roi Borabolla – incarnation dans le récit de Rabelais, d’Alcofrybas Nasier et des compagnons
rabelaisiens : « Chose étrange, dès le début notre gros hôte
avait regardé mon Viking avec la plus grande sympathie. Chose plus étrange
encore, ce sentiment se trouvait payé de retour. Et pourtant ils étaient si
différents, Borabolla et Jarl ! Mais il en va
toujours ainsi. De même que le convexe ne s’ajuste pas au convexe mais au
concave, les hommes s’accordent par leurs contraires et la forme arrondie de Borabolla s’ajustait à la surface creuse de Jarl.
Mais
encore ? Borabolla était jovial et bruyant, Jarl
réservé et taciturne ; Borabolla était roi, Jarl
un vulgaire Skyois. Comment pouvaient-ils
s’apparier ? Très simple, je le répète, parce qu’ils étaient hétérogènes,
et par conséquent pleins d’affinités. Mais comme l’affinité entre le chlore et
l’hydrogène, chimiquement opposés, ne se déclenche que sous l’effet de la
chaleur, l’affinité entre Jarl et Borabolla se
déclencha sous l’action ardente du vin qu’ils avaient bu au festin » (p.
262). La loi chimique des affinités se mêle comme dans le récit de Goethe à
l’ancienne théorie de la sympathie pour redonner à l’expression d’affinité sa
double acception de combinaison chimique et d’attirance et retrouver en quelque
sorte l’unité perdue entre la Nature et l’Humain depuis l’appropriation par la
chimie de notions morales ou métaphysiques. Comme l’écrit Gillian Beer dans Open
Fields : Science in Cultural Encounter : « Interdisciplinary studies do not produce closure. Their stories
emphasize not simply the circulation of intact ideas across a larger community
but transformation : the transformations undergone when ideas enters other
genres or different reading groups, the destabilizing of knowledge once it
escape from the initial group of co-workers, its tendency to mean more and
other that could have been foreseen”
[12]
.
Sources
littéraires et savantes
Les
symptômes romanesques de l’insertion des savoirs dans la fiction romanesque peuvent
être non seulement les déclarations de l’étrangeté du discours usité mais aussi
les mentions de sources étrangères auxquelles on emprunte. Les trois auteurs se
rejoignent en ce qu’ils ne se contentent pas de faire référence, de manière implicite
ou non, à des corpus relevant de
savoirs a priori distincts du savoir
littéraire ; ils mettent en scène, à l’intérieur du texte de fiction, la
manière dont on peut s’approprier un savoir et élargissent très vite leurs
sources au domaine de la littérature comme s’ils réconciliaient, par l’usage
des sources, les savoirs et les littératures qui prétendent se distinguer les
uns des autres.
Mardi et Bouvard et Pécuchet
se ressemblent par la multitude des noms d’auteurs et de savants explicitement
mentionnés. Mais l’intertextualité dans Mardi a quelque chose de très spécifique : Melville, comme Flaubert, indique
dans son roman le nom de nombreux savants contemporains mais il en use de telle
sorte que le lecteur ne puisse mesurer ce que le roman peut devoir aux théories
du savant ou de l’écrivain en question. Là où le narrateur de Bouvard et Pécuchet résume, ne serait-ce
qu’au discours indirect libre, les ouvrages lus par ses deux protagonistes,
Melville n’use presque jamais de citations d’œuvres « réelles ».
Certes le discours dont use le narrateur
flaubertien ne permet pas immédiatement au lecteur de juger de l’exactitude
avec laquelle il rend compte des livres cités à moins que ce même lecteur ne
connaisse les théories savantes et ne puisse alors faire la part de ce que le
résumé doit à l’auteur ou à la lecture et à l’interprétation qu’ont faites du
livre les deux apprentis savants ou le narrateur. Mais Melville va plus loin,
comme si le contenu de l’intertexte importait moins que la manière dont il
s’inscrira dans le texte, comme si les seules connaissances que devait acquérir
le lecteur étaient celle du nom de l’auteur cité et celle de ce qu’en dit le
narrateur de Mardi.
La
première apparition, dans le premier chapitre de Mardi, de noms d’écrivains réels, rend assez explicite ce jeu avec
l’intertexte qui parcourt tout le roman : aux deux auteurs de manuels de
navigation (Bowditch et Hamilton Moore) dont les
ouvrages composent la bibliothèque du capitaine de navire, le narrateur affirme
préférer « Burton », auteur en 1621 de The Anatomy of Melancholy et maître dans l’art de la citation ! L’ouvrage de Burton, pour Mardi, fait office de modèle poétique et
introduit par son seul nom la présence dans le texte d’une érudition
surabondante qui ne se distingue pas toujours du récit-cadre. Le Démocrite
junior anglais est aussi le premier dans Mardi de ceux dont les noms forment la longue liste des philosophes et lettrés
européens qui sont désignés dans le texte comme des « amis » ou des
« compagnons » du narrateur, à l’exemple du « vieil oncle
Johnson » désignant au chapitre XIII le moraliste Samuel Johnson (p. 41).
Parfois même, narrateurs et personnages s’identifient à d’autres héros fictifs
célèbres, tels que Faust ou Manfred ; dans la fiction n’est établie aucune
frontière entre auteurs « réels » et personnages fictifs. Le roman ne
fait pas signe vers un savoir extérieur : tout emprunt au discours savant
ou littéraire est toujours déjà romanesque.
Le
contraste est grand entre Mardi où la
multiplicité des sources finit par perdre et décourager les amateurs d’intertextualité
(ce qui est sans doute le but visé) et Les
Affinités électives où Goethe réserve fort peu de place à la référence
explicite aux noms de savants ou d’écrivains. Il n’y a dans les Affinités électives qu’une unique exception au silence maintenu sur les
sources savantes. Dans les extraits du journal d’Odile de la seconde partie est
mentionné le nom de Humboldt : « Seul le naturaliste est digne de respect
qui sait nous dépeindre et nous représenter l’insolite, le singulier, avec son
ambiance, son voisinage, toujours dans l’élément qui lui est le plus
spécifique. Que j’aimerais à entendre, ne fût-ce qu’une fois, Humboldt
conter ! » (p. 241). La référence est savoureuse : Alexander von Humboldt ne mérite de figurer au panthéon des
naturalistes que pour ses talents de peintre et de conteur. Il est celui qui
réconcilie la science et l’art littéraire et n’est un grand savant que parce
qu’il est un grand écrivain. Et cette remarque d’Odile, loin de trahir la
pensée du naturaliste allemand, s’applique fort bien aux préoccupations de ce
dernier qui, à la fois, constate la séparation des discours savants et
littéraires et qui entreprend de renouveler la poétique du discours savant afin
qu’il soit digne toujours de relever de la Poésie. Goethe a sans doute à l’esprit
les Tableaux de la Nature que
Humboldt publia pour la première fois en 1808 et qui lui valurent la réputation
de peintre.
Non
seulement les romanciers commentent les emprunts qu’ils font à des discours a priori étrangers à la fiction pour
montrer souvent combien cette étrangeté est fausse, mais ils composent aussi
des scènes de lecture où se joue, en miroir, la capacité pour le lecteur
d’acquérir au moins par les livres une quelconque connaissance.
Flaubert
varie à loisir l’introduction dans le récit des lectures récurrentes de Bouvard
et Pécuchet : il peut en résumer le propos de manière plus ou moins
détaillée, comme dans le cas des Époques
de la Nature de Buffon (p. 139) ou du Cours
de philosophie à l’usage des classes de Monsieur Guesnier (p. 303) dont la structure dicte celle du dialogue qui suit ; il peut
aussi énumérer rapidement les noms des auteurs consultés en les assortissant de
résumés très brefs comme dans le cas des définitions du Beau (p. 219). Les
résumés sont le plus souvent mis au compte du narrateur qui raconte ce que les
personnages retiennent de la lecture autant que l’ouvrage lui-même ; mais
le lecteur peut aussi avoir accès directement aux commentaires dialogués des
personnages. À l’exposé du contenu se mêlent parfois des remarques formelles
dont il est difficile de savoir s’il faut les mettre au compte des lecteurs
fictifs ou du narrateur. Enfin la lecture elle-même peut être apparemment
complète et continue mais elle peut se limiter aussi à des extraits si l’œuvre,
à l’instar de l’Éthique de Spinoza,
effraie trop les deux protagonistes. Parmi les ouvrages techniques
s’introduisent des ouvrages de vulgarisation savante (dont relèvent par exemple
les lettres de Joseph Bertrand, les ouvrages de Buffon et de Cuvier) dont le
statut (littéraire ou savant) est par essence problématique. Mais Bouvard et
Pécuchet pratiquent sur les romans de Balzac et les comédies de Molière le même
type de lecture que sur les ouvrages médicaux ou historiques et les critiques
formulées par eux à l’égard de la littérature documentaire ou de l’Histoire
comme invention sont souvent le reflet de polémiques contemporaines. Le savoir
se donne à lire en même temps que la manière dont le roman se l’approprie. Les
scènes de lecture (ou les dialogues qui suivent la lecture) mettent en abyme
les manières de lire ainsi que les résultats, fort peu satisfaisants, de ces
lectures. Et le lecteur du roman de Flaubert est bien contraint de lire les
multiples réécritures romanesques des discours ou des récits savants.
La
même interprétation vaut également pour le chapitre CLXXX de Mardi qui est consacré tout entier aux
commentaires dialogués des compagnons et du noble roi Abrazza sur un livre imaginaire intitulé Kostanza. L’ouvrage est dit « étrange »,
« extravagant » et, finalement, « désordonné, sans liens, tout
en épisodes » (p. 541) ; il ressemble ainsi étrangement à Mardi lui-même. Le dialogue des
lecteurs-personnages reflète l’affrontement entre divers modes d’appréciation
de la qualité de l’ouvrage et l’incompréhension finale des compagnons dont
certains avouent n’avoir pas lu l’ouvrage mime par avance l’incompréhension des
lecteurs de Mardi ; sans doute
faut-il comprendre par là qu’il peut être utile de se départir d’un certain
nombre d’habitudes de lecture pour comprendre les vérités que recèle, comme
tout autre savoir, la fiction romanesque.
L’usage
absolument identique que Flaubert et Melville réservent aux sources savantes ou
littéraires déclarées est le signe que le roman n’est pas le lieu d’où peut
émaner un discours supérieur aux autres. La fiction romanesque réfléchit aux
savoirs comme elle réfléchit aussi à la littérature et au roman.
Limites
romanesques du savoir
Il
semble évident, dans la période qui sépare la grande Encyclopédie des Cours de
philosophie positive, que l’on assiste à une séparation croissante des
savoirs qui se définissent les uns par rapport aux autres et semblent encore
pouvoir être classés et hiérarchisés dans des textes encyclopédiques. Faire le
tour des connaissances, jusqu’aux grands dictionnaires des polygraphes du XIXe semble encore possible ; mais cette entreprise apparaît comme déjà menacée
par la spécificité croissante des savoirs érigés en disciplines scientifiques.
Cette tension entre l’idéal encyclopédique et les obstacles qu’il rencontre
parcourt chacune des œuvres et permet de décrire le rôle qu’y joue la mise en
intrigue.
Si
l’intrigue, dans le genre romanesque, est la mise en ordre des événements
racontés, si elle établit entre les composantes romanesques une certaine
logique et une certaine hiérarchie, elle pourrait être mise à profit par les
romanciers pour intégrer dans le tissu romanesque les éléments étrangers et
perturbateurs que peuvent constituer les discours des savoirs. Elle pourrait
même rétablir une unité entre des savoirs dont la spécialisation est croissante
et faire du roman le lieu d’une nouvelle unité des savoirs. Le roman
emprunterait à l’encyclopédie sa structure et sa construction illustrerait un
discours sur les savoirs. Inversement, le volume énorme occupé par l’exposé des
divers savoirs pourrait dans nos trois récits constituer la clef d’une intrigue
qui, du point de vue des événements romanesques, est souvent ténue. Or, dans
les trois romans au programme, la logique savante et encyclopédique perturbe
autant la logique romanesque que celle-ci ne perturbe la logique savante.
Le
récit des Affinités électives repose
sur une intrigue amoureuse et romanesque presque clichéique.
Cette intrigue est cependant renouvelée dès le chapitre IV en trouvant une
formulation algébrique absolument originale dans la loi des affinités. Il
revient même à Édouard de formuler la traduction de la loi chimique des
affinités en termes de relations romanesques : « Tu es A, ma Charlotte,
et je suis ton B ; car je ne dépends vraiment que de toi seule et je te
suis comme B suit l’A. Le C est évidemment le capitaine qui, cette fois, me
soustrait quelque peu à toi. Or il est juste que, si tu ne veux pas te
dissoudre dans le vague, on te trouve un D, et c’est, sans aucun doute, la
gente demoiselle Odile, à la venue de laquelle tu ne dois pas t’opposer plus
longtemps » (p. 65). On peut sourire de cette traduction fort erronée et y
lire l’aveuglement d’Édouard ; mais on peut aussi observer la manière dont
l’intrigue dément ce premier schéma romanesque et, par la volonté finale
d’Odile de ne pas céder à Édouard, brouille la logique simple de la loi des
doubles affinités.
Ni
l’intrigue de Mardi, ni celle de Bouvard et Pécuchet ne se présentent de
la sorte comme l’application romanesque d’une loi savante. Ces deux romans ont
davantage en commun de nier a priori toute mise en intrigue ou, du moins, de renoncer au moindre fil narratif
ébauché pour mieux permettre l’énumération de très nombreux savoirs :
c’est là qu’il est alors tentant de chercher à découvrir dans ces récits les
principes d’une encyclopédie romanesque
[13]
.
Mardi s’ouvre comme un récit de voyage baleinier ; le récit
est très vite menacé par l’ennui d’une pêche si infructueuse que le navire
tourne en rond. La fuite du narrateur et de son compagnon Jarl est la promesse
d’un récit d’aventures tel que ceux que Melville a déjà livrés avec Typee et Omoo. Mais la rencontre de la belle Yillah change l’itinéraire des voyageurs qui pénètrent dans
l’archipel de Mardi. L’intrigue amoureuse, exotique qui plus est, se noue aussi
vite qu’elle se dénoue grâce à la disparition de la Belle. La quête devient
alors le motif d’un récit en archipel qui se traduit, du point de vue narratif,
par l’énumération des îlots abordés.
Le
chapitre LXV de Mardi où se dessine le projet de faire
le tour de l’archipel annonce le voyage cyclique et exhaustif qui mime le
parcours dans les savoirs que peut représenter l’encyclopédie. Taji, désireux de « quitter Odo et [de] chercher à travers tout l’archipel de Mardi » (p. 178) se voit
doté de quatre compagnons dont les motivations ressemblent fort au projet
encyclopédique de faire le tour des connaissances : au roi et demi-dieu
Média, séduit à l’idée de pousser ses explorations dans l’archipel sur lequel
il règne, s’ajoutent l’historien Mohi, le poète Youmi et le philosophe Babbalanja qui « rêvaient depuis quelque temps de faire le tour de l’archipel, Babbalanja en particulier, qui avait souvent manifesté le
plus vif désir de visiter toutes les îles, en quête de je ne sais quel objet
auquel il faisait de mystérieuses allusions » (p. 179). Mais l’exhaustivité
affichée de la quête est très rapidement menacée par l’arbitraire des choix
opérés par les personnages ou par les conditions de la navigation.
Déjà
au chapitre CVI, Babbalanja avait décrété en
approchant de l’île de Maramma qu’« il y a peu
d’apparence que celle que nous avons perdue soit ici » (p. 286). Au
chapitre CXXVIII où le philosophe fait à nouveau remarquer au roi que Yillah ne saurait se trouver à Pimminé et lui demande pourquoi il faut débarquer là, le roi répond : « Tel
est mon bon plaisir, Babbalanja » (p. 356),
mettant en scène par sa réponse le caractère arbitraire de l’itinéraire choisi.
Au chapitre CXXXVII, effrayés par la multiplicité des îles qui les entourent,
le roi Média et le philosophe Babbalanja reconnaissent d’ailleurs l’impossibilité de sonder tout l’archipel :
« nous devons renoncer à visiter une grande partie de l’archipel, car nous
ne pouvons pas rechercher Yillah partout, noble Taji » (p. 387). À cette déclaration de
non-exhaustivité s’ajoute le fait que les hasards de la navigation entraînent
la visite d’îles imprévues, comme l’île des Fossiles au chapitre CXXXII, et
font obstacle aux prévisions des voyageurs : les courants et le vent les
condamnent ainsi à tourner autour de l’île de Kalédoni et le titre du chapitre établit alors une stricte équivalence entre le savoir
et l’intrigue du voyage : « Ils tournent autour d’une île sans y
débarquer et autour d’une question sans la résoudre » (p. 436). Discours
et récit se valent ou, pour le dire autrement, « fiction » et
« diction » coïncident parfaitement : faire le tour de Mardi est
faire le tour des discours qui disent Mardi.
À
l’arbitraire de l’itinéraire poursuivi par Taji et
ses compagnons fait écho, dans le roman de Flaubert, le hasard des
expérimentations malheureuses qui poussent Bouvard et Pécuchet à explorer de
nouvelles sciences sans que jamais par la suite ils ne fassent retour aux
expériences initiales. L’échec cuisant des conserves amène ainsi les
protagonistes à penser qu’ils ne savent pas assez la chimie et le second
chapitre s’achève, en guise de transition par une interrogation :
« c’est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie » (p. 115). En
réponse à ce doute, le chapitre suivant décrit le désir de l’apprentissage de
la chimie qui conduit les deux héros à interroger le médecin chez qui un recueil
de planches anatomiques les oriente vers l’étude du squelette humain. Quand
s’esquisse une relation logique entre les disciplines, elle est aussitôt niée
par la succession des expériences racontées : ainsi Bouvard et Pécuchet
consultent-ils à juste titre le médecin parce qu’ils estiment les progrès de la
médecine liés au développement de la chimie organique. Mais l’ignorance du
médecin, qui dit la concurrence entre des savoirs exclusifs, les détourne alors
vers la médecine pratique. De conserves, il ne sera plus question.
Aucune
hiérarchie n’est définitivement établie entre les différents domaines du savoir
ni dans Mardi, ni dans Bouvard et Pécuchet et l’intrigue
romanesque, supposée mettre en ordre et établir une continuité logique, est
soit réduite à son plus simple appareil (la quête d’un objet mystérieux dans un
archipel, la retraite de deux citadins), soit mine de l’intérieur toute
entreprise de mise en ordre. Cela pourrait aussi bien valoir pour les Affinités électives dont la seconde
partie peut être décrire comme un défilé de visites assez peu motivée.
La
forme encyclopédique ne repose pas seulement sur l’exhaustivité ; elle
entreprend aussi d’établir un ordre et une hiérarchie parmi les différents
savoirs. Elle n’est brandie par les romanciers que pour être dénoncée comme un
leurre. Autant qu’une critique a
posteriori du modèle encyclopédique, on pourrait lire également dans la
tension entre exhaustivité et sélection ou entre liste et système qui parcourt
au moins deux de nos romans, l’explicitation par les romanciers d’apories
constitutives de l’encyclopédie elle-même. Car après tout, le XVIIIe siècle n’a pas le privilège des encyclopédies et l’année 1865 voit encore
paraître le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse qui tient du dictionnaire encyclopédique. Dans sa préface,
Larousse aborde la question délicate de la composition d’une encyclopédie en
fonction des disciplines existant, se demande si l’encyclopédie est une forme
préétablie plaquée sur un certain état du savoir ou si elle n’est pas le texte
qui crée et définit, par sa composition, les disciplines savantes, puis
s’interroge sur la nécessité d’achever un texte qui doit pouvoir intégrer en
son sein les futurs progrès scientifiques. En ce sens alors, il faudrait moins lire les intrigues romanesques comme
des défaites du modèle encyclopédique que comme des encyclopédies mettant
elles-mêmes en évidence leurs propres limites.
On
ne peut guère non plus se fier aux narrateurs pour décider de la préséance,
pour parvenir à la Vérité, de tel ou tel savoir. La critique la plus virulente
d’un savoir établi en une discipline savante est celle qui parcourt les
extraits du journal d’Odile au chapitre VII de la seconde partie. Curieusement,
la science visée est celle sans doute qui influença le plus la littérature du
temps : l’histoire naturelle
Conçue
comme la science de l’étrange peu à même de faire comprendre à l’homme le monde
qui l’entoure, l’histoire naturelle est strictement condamnée par Odile. Le savoir qui est visé là pourrait être
celui des cabinets de curiosités qui se préoccupaient moins de faire le tour
des composantes de la Nature que de livrer la description de monstres ou de
merveilles : il n’est pas l’histoire naturelle à visée exhaustive telle
que la pratiquent déjà depuis un demi-siècle Buffon et Linné. En ce sens, la
critique pourrait être mise au compte de Goethe et viser moins le discours et
la visée de l’histoire naturelle contemporaine que les dérives d’une ancienne
compréhension de la Nature. Mais le propos est également contemporain des
thèses de Geoffroy Saint-Hilaire visant à démontrer, par l’étude des cas
monstrueux, la présence de grandes tendances dans la Nature permettant de
comprendre la répartition des espèces à partir de l’unité de plan. Odile se
ferait l’écho alors des théories dites « fixistes » contre les
théories « transformistes » auxquelles Goethe a accordé un intérêt
tout particulier en relatant la querelle des Analogues. Il est, en d’autres termes,
fort difficile de savoir si l’on doit prendre au sérieux cette critique ou s’il
faut y lire une condamnation, par l’auteur, des critiques d’Odile, teintées
d’un sentiment religieux fort archaïque. D’autant que le narrateur brouille les
pistes en suggérant plusieurs origines possibles de ces remarques :
« Cet incident doit cependant avoir donné lieu à une conversation dont
nous trouvons les traces dans le journal d’Odile » (p. 240).
L’opposition
non résolue entre des personnages incarnant la maîtrise d’un certain savoir est
aussi ce dont use Herman Melville pour composer des dialogues entre les
compagnons de l’archipel. Les chapitres LXIX, XCIII et CXV de Mardi se
ressemblent étonnamment en ce que l’historien, le poète et le philosophe y
racontent tour à tour des légendes critiquées à chaque fois par leurs
compagnons : à l’historien s’oppose le philosophe qui lui reproche de
raconter des fables, au poète s’oppose ensuite l’historien qui reproche au
premier d’imaginer des faits et le philosophe verra son conte interrompu par
l’historien qui lui reprochera à son tour le manque de véracité historique et
le manque de vraisemblance de ses dires. Certes Histoire, Mémoire et Raison
s’opposent à tour de rôle en faisant apparaître les limites des autres types de
savoirs et les contradictions mettent en exergue le caractère exclusif des
visées de chacun de ces types de savoirs. Mais, en faisant en sorte que les
trois savants racontent une légende, l’écrivain met en évidence le fait qu’on
n’accordera pas la même valeur de vérité à un même texte selon son appartenance
affichée à un savoir donné.
Les
contradictions irrésolues entre divers modes d’explication du monde prennent
également, dans Bouvard et Pécuchet,
la forme de dialogues animés, bien souvent entre les deux personnages principaux
et le curé. Les théories géologiques transformistes s’opposent ainsi à la
Genèse à la fin du troisième chapitre où ni les tenants de l’un, ni ceux de
l’autre ne l’emportent véritablement. La discussion se clôt par une nouvelle
énigme savante : celle des aurores boréales. Mais l’absence du narrateur
n’est jamais aussi manifeste que lorsque nous sont exposées des contradictions
internes à chaque savoir. Non seulement sont alors énumérées, bien souvent, des
théories contradictoires, mais Bouvard et Pécuchet s’empressent aussi d’adopter
des points de vue contraires qui leur permettent de s’affronter sans qu’aucun
compromis ne mette fin à leurs dialogues. Si l’ironie du narrateur vise ici des
personnages qui ne comprennent rien, elle vise aussi sans doute des savoirs qui
tous prétendent à la Vérité et qui cependant se succèdent en annihilant les
théories précédentes.
Cela
vaut aussi bien des sciences humaines que des sciences naturelles. Ainsi,
l’intérêt de Bouvard et Pécuchet pour la géologie et pour la question de
l’origine du monde passe-t-il par un résumé très fidèle de la thèse fixiste et
catastrophiste de Georges Cuvier (il n’y a eu qu’une seule Création du monde,
mais des cataclysmes ont entraîné la re-création des
mêmes espèces à différentes époques) pour aboutir au résumé, par le narrateur,
d’un article de journal qui se fait l’écho des thèses transformistes et qui nie
les cataclysmes défendus par Cuvier pour plaider en faveur d’une transformation
progressive des espèces. À l’enthousiasme de Bouvard et Pécuchet pour le Discours sur les révolutions du globe succède un nouvel enthousiasme pour les théories transformistes sans que rien
d’autre que la déception des deux apprentis-géologues ne vienne rationnellement
justifier la supériorité scientifique de l’une ou l’autre de ces thèses encore
contemporaines du roman : « Cuvier jusqu’à présent leur avait apparu
dans l’éclat d’une auréole […] ; leur respect pour ce grand homme
diminua » (p. 154).
Le
personnage de Babbalanja, dans Mardi, profite aussi de l’exposé des différentes hypothèses
géologiques de la création du monde pour suggérer leur caractère arbitraire.
Interrompu une première fois après son exposé de la théorie dite plutonienne de
l’origine volcanique des terres émergées, le philosophe propose de
« prendre alors une autre théorie » (« neptunienne »
celle-là) de l’origine organique de la terre (p. 370-371). L’interprétation
romanesque qu’il donne des théories récentes de Charles Lyell lui vaut les
félicitations du roi Média, louant la capacité du savant à recréer le monde en
quelques minutes. Le philosophe se moque alors lui-même du bien-fondé de sa
théorie : « Une bagatelle pour nous géologues, monseigneur. Au
premier signe, nous pouvons vous servir des systèmes entiers, soleils, satellites
et astéroïdes compris » (p. 371). Aucune des explications savantes ne
l’emporte sur l’autre et toutes sont susceptibles de n’être que des systèmes
imaginaires s’opposant les uns aux autres sans qu’aucune preuve ne vienne
décider de leur Vérité.
Des
conditions de possibilité de la fiction savante
En 1848, Melville annonçait dans une lettre à son éditeur
John Murray la réorientation de son récit : « Mon objet en vous
écrivant aujourd’hui – j’aurais dû le faire plus tôt – est de vous
informer d’un changement dans mes projets. Pour dire les choses
rondement : le prochain ouvrage que je publierai sera, tout à fait
sérieusement, un « Roman d’Aventure Polynésienne » - Mais pourquoi
cela ? La vérité, Monsieur, est que l’accusation réitérée d’être un
romancier déguisé m’a incité finalement à prendre la résolution de montrer à
ceux qui prennent quelque intérêt à la chose, qu’un véritable roman de moi n’est pas Taïpi ou Omoo, mais est fait d’une toute autre étoffe. […] Quant à savoir s’il
est de bonne politique de sortir un roman reconnu comme tel sur les talons de deux livres de voyages qui ont été reçus
dans certains quartiers avec une bonne dose d’incrédulité – Cela,
Monsieur, est une question dont je me soucie peu, à vrai dire. – Mon instinct est de donner le jour au Roman,
et laissez-moi vous dire que les instincts sont prophétiques et valent mieux
que la sagesse acquise »
[14]
.
Sous la plume de l’écrivain, Mardi n’est donc pas un simple roman mais le lieu de l’élaboration de l’essence même
du romanesque, le « pur roman » qui surgit de nouveau dans la
préface. Et les trois œuvres au programme ont en commun d’avoir été présentées
par leurs auteurs comme des expérimentations romanesques visant à explorer la
nature et la visée du roman.
Or il semble que l’intégration critique du savoir dans le
roman soit précisément l’occasion, pour les romanciers, d’explorer les limites
de la fiction romanesque. Dans ses Conversations
avec Eckermann, Goethe déclarait : « La seule œuvre de grande
envergure où j’ai eu conscience de travailler à la représentation d’une idée
d’ensemble, ce fut peut-être mes Affinités
électives. Le roman par là est devenu accessible à l’intelligence ;
mais je ne veux pas dire qu’il en soit meilleur. Je suis au contraire d’avis
que plus une œuvre poétique est
inaccessible et insaisissable pour l’intelligence, meilleure elle est »
[15]
.
Le récit romanesque se pose en concurrent possible d’une loi savante et tente
de cerner la différence, ou au contraire, la convergence entre l’acte
d’expliquer et celui de raconter. L’écrivain s’inspire de polémiques savantes
propres à certains domaines constitués en disciplines, cherche dans les
discours savants autant de modèles que de repoussoirs et fait d’une
interrogation sur les méthodes des savoirs l’occasion d’une expérimentation sur
la fiction romanesque elle-même et sur sa capacité à atteindre une quelconque
vérité.
L’usage
des récits ou des fictions s’est depuis les années 1750 au moins largement
répandu dans le discours de la discipline maîtresse qu’est l’histoire
naturelle. Et la théorie de l’évolution de Darwin, dont l’Origine des espèces est traduite en français en 1862, ne fait que
renouveler la valeur heuristique de l’hypothèse et de la fiction : sur le
très long terme, aucune théorie de l’évolution ne peut recevoir de preuve
factuelle et il faut admettre la vérité savante de la fiction.
Reste
alors à distinguer la fiction « littéraire » qui n’est pas supposée
dire le monde et la fiction « savante ». C’est ce à quoi se sont
employés déjà la plupart des grands naturalistes du tournant des XVIIIe et XIXe siècles, à partir du moment où ils se sont intéressés à
l’origine du monde naturel et à la transformation de ses composantes. C’est à
ce moment que le mot même de « géologie » change de sens ; là où
il désignait encore en 1770 la « théorie de la terre » entendu comme
une spéculation purement théorique, il devient une science empirique, à
laquelle la découverte d’ossements fossiles offre des preuves et dont la
dimension explicative, comme l’écrit Nathalie Richard, « prétend s’appuyer
sur la stricte induction »
[16]
.
Buffon déjà reprochait à Linné d’user de « théories » fantaisistes et
imaginaires ; mais sa propre théorie de la terre, illustrée dans les Époques de la Nature encore fort en
vogue dans la première moitié du XIXe siècle, fait figure à son tour
de théorie fictive sans fondement aux yeux d’un Georges Cuvier qui revendique à
son tour dans son Discours sur les
révolutions du Globe et dans ses Recherches sur les ossements fossiles l’usage du récit en fixant les conditions
de sa véracité savante.
Le
récit et la fiction (par quoi les savants désignent en général les
« théories » et la « philosophie » naturelle) font l’objet,
au moment où les trois romanciers composent leurs ouvrages, de tentatives de
définitions de la part des savants qui tentent de mesurer la place de
l’imagination dans le discours savant. Le « discours préliminaire »
aux Recherches sur les ossements fossiles,
publiées en 1812, est ainsi révélateur de la manière dont Georges Cuvier se
présente à la fois comme l’inventeur d’une nouvelle science et comme
l’inventeur d’un nouveau type d’histoire et de récit. Le géologue s’y définit
comme un « antiquaire d’une nouvelle espèce » et ne dissimule pas la
part de reconstruction qu’a nécessitée le récit qui suit. S’il nie avoir
imaginé la moindre part de sa théorie des révolutions du globe, il présente
toutefois son ouvrage de manière spectaculaire et grandiose, en fait un récit
fondateur propre à receler les nouveaux mythes des espèces perdues ;
l’ouvrage doit impressionner le lecteur et érige le savant en créateur d’un
monde nouveau, à l’instar du romancier ou de l’écrivain
[17]
.
Or
précisément, Bouvard et Pécuchet font partie de ces lecteurs si impressionnés
par les récits spectaculaires de Cuvier qu’ils se figurent le monde en
formation et que le narrateur alors retrace un récit en prose des révolutions
du globe empruntant à Cuvier ses hyperboles. Là le roman prend pour modèle le
récit savant auquel il emprunte ensuite des motifs pour les reformuler sur le
mode tragi-comique cette fois : les tortues gigantesques et les serpents
ailés du troisième tableau inspiré du Discours
sur les révolutions du globe s’entremêlent à quelques pages d’intervalle
pour faire de Bouvard « en démence », une « tortue avec des
ailes qui aurait galopé parmi des roches » (p. 153).
Les
histoires de l’origine du globe ne sauraient, parce qu’elles se déroulent sur
le long terme, prétendre à représenter le monde de la Nature. Ce type de récit
de création n’est pas le seul et il semble bien que la variété formelle et
générique qui caractérise au moins Mardi et les Affinités électives témoigne
d’une expérimentation sur l’art de raconter, littéraire ou savant. Si ces
romans constituent des encyclopédies des savoirs contemporains, alors il faut admettre
que figurent parmi ces savoirs la légende et la fiction.
Ces
romans du savoir que sont Les Affinités
électives, Mardi et Bouvard et Pécuchet passent également au
crible certaines formes littéraires canoniques et leur rapport à la Vérité. La
transition entre la première et la seconde parties des Affinités électives prend ainsi la forme d’un méta-texte où le
narrateur se réfère à la forme de l’épopée pour justifier précisément l’absence
de transition logique entre les étapes et son récit : « Dans la vie
de tous les jours, il arrive souvent ce que, dans l’épopée, nous avons coutume
de célébrer comme un artifice du poète : lorsque les personnages principaux
s’éloignent, se cachent, s’adonnent à l’inaction, tout aussitôt un personnage
de second ou de troisième plan, un personnage à peine remarqué jusque-là,
remplit la scène » (p. 171). L’emprunt des rouages de l’épopée pour
expliquer le déroulement d’un roman qui n’a rien d’épique est en soi curieux. Mais
la mise en évidence de l’usage d’artifices procède d’une analogie entre ce qui,
dans « la vie de tous les jours », apparaît comme banal et ce qui
semble, sitôt qu’on en observe la trace dans un texte romanesque ou littéraire,
un « artifice ». De là à suggérer que les artifices littéraires les
plus grossiers (ceux que les lecteurs identifient comme les traces de
l’imagination, de l’invraisemblance et du mensonge) reflètent au mieux le cours
de la réalité, il n’y a pas loin.
La
parodie du roman de chevalerie à laquelle se livre le narrateur de Mardi en racontant sa rencontre avec Yillah vise au même but : se poser en chevalier alors
que « le sort d’une gente damoiselle était en jeu » (p. 123) ne
suffit pas à atténuer les remords causés par le meurtre du grand prêtre mais
permet au narrateur de jouer à être un preux chevalier et de signaler au
lecteur le rôle joué par lui. Ainsi le narrateur désigne l’écart qui peut
exister entre la réalité d’une aventure et le récit qu’on en donne ; il
invite aussi son lecteur à se méfier des critères formels et de la valeur de
vérité qu’il leur accorde. Car le plus savoureux dans l’histoire est qu’après
avoir condamné l’usage par le prêtre Aléma de
légendes destinées à nourrir l’esprit de sa victime de chimères, le narrateur
n’hésite pas à son tour à gagner l’affection de Yillah en lui livrant de semblables fables.
Comme
il fait le tour des « savoirs », le roman fait le tour des modes de
représentation littéraires et poétiques du monde qui sont à la fois un savoir
parmi d’autres et le domaine du savoir dont relève le roman qui réunit ici tous
les savoirs. La Poésie et sa valeur de vérité sont aussi mises à l’épreuve dans
les dialogues entre l’historien, le philosophe et le poète qui scandent le
voyage imaginaire de Mardi. Lorsque
l’historien et le poète se disputent au chapitre XCIII, Youmi rappelle à Mohi que les historiens peuvent emprunter
leurs matériaux aux vieilles légendes et dénonce le travail de l’historien
comme mensonger (p. 250). L’historien,
qui ne cesse d’interrompre le poète pour lui reprocher l’imprécision des dates,
reproche à son tour au poète de mentir en prenant à témoin Média :
« Ceci vous semble-t-il une histoire croyable ? Youmi l’a inventée » (p. 253). Et le philosophe tranche in fine en affirmant que « la vérité se trouve dans les mots
et non dans les choses » et que « ce qu’on nomme vulgairement des
fictions contient tout autant de réalité qu’en découvre la pioche grossière de Dididi, le creuseur de tranchées » (p. 253). Ainsi
l’Histoire et la Poésie sont-elles renvoyées dos-à-dos. Si les critères de la
véracité historique ne conviennent pas à la fiction, les marques formelles de
l’invention ne sont pas pour autant les indices du mensonge.
Cette
scène trouve un étrange écho dans les commentaires que Bouvard et Pécuchet vont
faire successivement des ouvrages historiques et des romans historiques. L’idée
de l’impossibilité de trouver des « preuves » fiables, en Histoire,
conduit à une certaine indécision entre la visée du récit historique et celle
du récit romanesque : « Les autres [historiens] qui prétendent narrer
seulement, ne valent pas mieux. Car on ne peut tout dire. Il faut un
choix » (p. 192). La nécessité de composer une intrigue, de reconstituer une
logique, est ce qui rapproche le récit historique du récit romanesque et, d’une
certaine manière, Flaubert en mettant en parallèle les errances de Bouvard et
Pécuchet en matière de savoir historique et de savoir romanesque contribue à
brouiller les frontières formelles entre récit historique et récit romanesque
[18]
.
L’effort de distinction, comme dans Mardi,
aboutit à une plus grande indétermination.
Sous
la plume de Flaubert et de Melville, le roman devient un mode d’appréhension et
d’explication du monde qui peut autant que l’Histoire des hommes ou de la Terre
(ni plus, ni moins) prétendre à la vérité sans nécessairement feindre de ne pas
inventer. Plus exactement, les écrivains, comme les savants, posent une
nouvelle fois la question des critères formels de la fiction et de leur
investissement, par les lecteurs, d’une valeur de vérité. La manière dont ils
semblent à la fois démontrer la ressemblance entre les récits
« savants » et les récits « poétiques » et insister sur
leurs différences pourrait plaider en faveur des thèses de Nelson
Goodman : la fiction romanesque, le récit savant ou le récit historiques
sont autant de « versions » du monde et peuvent tous prétendre à le
dire et à l’expliquer
[19]
.
On pourrait dire aussi que les discours romanesques sur l’Histoire et que le
fait même, dans le roman, de faire place à l’Histoire, démontrent que la
structure narrative de l’histoire est de même nature que celle de la fiction et
que l’histoire, comme l’affirme Hayden White en 1974 dans « The Historical Text as Literary Artefact »,
est un artifice littéraire
[20]
.
De
même que les trois romans au programme mettent à l’épreuve, en s’inspirant de
polémiques savantes contemporaines, les différents genres poétiques, de même
ils explorent les composantes de la fiction romanesque en en poussant souvent
la logique à bout. Là, le détour par l’histoire naturelle leur permet de
proposer une articulation originale, dans le récit, entre narration et
description, de faire du roman une version métaphorique du monde.
Les
notions mêmes de description et de littérature descriptive ont fait l’objet,
depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, de nombreuses études et
définitions savantes
[21]
.
Les Tableaux de la Nature d’Alexander von Humboldt ont été publiés en allemand en 1808, ont
inspiré Goethe et Odile et seront sans cesse réédités, en France, en Angleterre
et en Allemagne jusqu’à la seconde moitié du siècle. La préface de Humboldt
illustre parfaitement la manière dont le savant pense une structure poétique
reposant sur la description et interroge, de ce fait, la frontière possible
entre la poésie et la science. Le savant décrit dans un premier temps son texte
comme la succession de grands fragments : « Je voulais successivement
offrir la considération en grand de la nature, la démonstration de l’action
simultanée de ses forces, la peinture de ses jouissances toujours nouvelles que
la présence de ses imposans tableaux procure à
l’homme doué de sentimens »
[22]
.
Le texte savant se fait donc l’équivalent des tableaux naturels, renouvelant
l’esthétique du pittoresque ; mais les tableaux qu’il présente ont pour
vocation d’expliquer et de démontrer les grandes lois de la Nature. L’ouvrage
renonce d’autant moins à sa vocation scientifique que sa forme reflète
exactement les caractéristiques des objets dont il traite. Il est aussi un
texte relevant de la littérature puisque Humboldt le décrit en des termes
poétiques en inventant une nouvelle unité de composition (les grandes tendances
de chacune des descriptions) : la juxtaposition de tableaux permet au
lecteur de saisir, derrière les variations, un même plan. L’enjeu pour Humboldt
est de justifier qu’un texte puisse être descriptif (et donc discontinu) et
poétique.
Curieusement,
Flaubert, appelant de ses vœux dès 1853 la transposition dans le roman de modes
d’exposition savante, retrouve l’idée du tableau : « La littérature
prendra de plus en plus les allures de la science ; elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas dire
didactique. Il faut faire des tableaux […] »
[23]
.
Flaubert défend chacun la possibilité de composer un roman qui ne soit pas
didactique et qui cependant illustre la subordination de la narration à la
description. Sans doute pourrait-on dire la même chose de Mardi dont Philippe Jaworski a écrit dans Le Désert et l’Empire qu’il obéissait
à une « exposition panoramique »
[24]
.
Cela
expliquerait du moins le plaisir manifeste avec lequel Melville explore toutes
les modalités descriptives possibles, allant du cas-limite de l’énumération des
richesses de Oh-Oh à l’ecphrasis dans le chapitre XXX intitulé « Notes pour un portrait en pied de Samoa.
Peinture et littérature se réunissent à nouveau dans le récit goethéen des
tableaux vivants. À la vue de Bélisaire,
« on se croyait vraiment dans un autre monde, si ce n’est que la présence
du réel, substitué à l’apparence, produisait une sorte d’impression
d’angoisse » (p. 212). Réalité picturale, réalité romanesque et
représentation se mêlent au point que l’art ici vise moins à représenter la
Nature ou le monde que le monde ne vise à représenter l’art. L’univers
romanesque (ou fictionnel) y gagne une certaine autonomie : la
représentation romanesque se développe sur une représentation picturale et le
roman ne représente qu’un monde déjà peint, déjà représenté. Toute référence à
un monde extérieur qu’il s’agirait d’imiter s’éloigne.
La
même conclusion découle de l’analyse de l’usage qui est fait dans les romans
des représentations savantes du monde que sont les cartes ou les relevés
topologiques. C’est le capitaine qui, dans les Affinités électives, introduit les cartes et les levés
topographiques pour satisfaire le désir d’Édouard de « faire un levé de la
région, de mieux connaître celle-ci et de l’exploiter plus
avantageusement » (p. 46). La composition de la carte est décrite en
termes de « création nouvelle » permettant de découvrir la région et
de la posséder, mieux encore que les innombrables promenades imposées par le
châtelain à son ami (p. 46). La carte donne naissance à l’espace géographique
qui ne peut être défini ni nommé sans elle. Elle induit cependant un mode de
représentation de l’espace qui est symbolique bien davantage que mimétique.
Celui
qui regarde la carte (en particulier topologique) ne voit pas le monde qui
l’entoure. Devant un paysage, Bouvard et Pécuchet « n’admiraient ni la
série des plans, ni la profondeur des lointains, ni les ondulations de la
verdure ; mais ce qu’on ne voyait pas, le dessous, la terre ; - et
toutes les collines étaient pour eux « encore une preuve du
Déluge » » (p. 148-149). S’il n’est pas explicitement fait mention de
carte dans ce passage d’exploration géologique de Bouvard et Pécuchet, le motif apparaît dans l’archipel de Mardi aux endroits stratégiques que sont
le début et la fin du voyage. Au chapitre LVII, le narrateur consacre son récit
aux divinités mardiennes et, s’étonnant du manque de
curiosité des habitants de l’archipel pour son propre monde, constate que
« pour le peuple de l’archipel, la carte de Mardi était la carte du
monde » (p. 161). À la fin de la pérégrination, le narrateur revient sur
l’ensemble du voyage (et du récit) pour s’adresser directement au lecteur en
ces termes : « Ô lecteur, écoute ! J’ai voyagé sans carte. Ce
n’est pas avec la boussole et la sonde que nous avons découvert les îles mardiennes » (p. 499). Mardi est bien un espace
imaginaire qui n’est en rien la transposition romanesque d’un espace réel et la
description de Mardi, si l’on se fie aux habitants de l’archipel, est celle du
monde dans son entier. Le narrateur, par le biais de la carte, désigne son
texte à la fois comme imaginaire et comme symbolique du monde
« réel ».
Les
romanciers, plutôt que de faire passer pour « référentiels » des
énoncés « fictionnels » en réécrivant des savoirs qui prétendent dire
le monde réel, montrent que ces savoirs ne sont pas plus référentiels que la
fiction et que le lecteur qui, dès qu’il reconnaît leur forme, accepte leur
vérité devrait peut-être accepter qu’un énoncé fictionnel puisse aussi
prétendre à dire la vérité sur le monde réel. En d’autres termes, et à quelques
nuances près, il se pourrait que Melville et Goethe au moins aient tenté de
montrer que le récit romanesque était d’autant plus référentiel qu’il était
fictionnel et s’affichait comme tel. Le défi qu’ils relèvent en quelque sorte
est non pas de revenir à un état antérieur des savoirs unifiés mais de montrer
que la fiction littéraire est d’autant plus savante qu’elle est fictionnelle et
que l’usage de la fiction est précisément ce qui permet le mieux d’indentifier les ouvrages littéraires et les ouvrages savants
(notamment naturalistes).
La
célèbre première phrase du roman de Goethe annonce, sans qu’il soit question
d’une quelconque influence, le non moins célèbre « Call me Ishmael » de Moby Dick : « Édouard, - c’est
ainsi que nous allons nommer un riche baron, dans la force de son âge, -
Édouard avait employé les plus belles heures d’un après-midi d’avril dans sa
pépinière, à enter sur de jeunes pieds des greffes qu’il venait de
recevoir » (p. 24) . Quant au narrateur de Mardi, il demeure anonyme jusqu’à son arrivée dans l’archipel de Mardi où il décide de se baptiser
« Taji », sur les conseils de Samoa, et
d’adopter alors « une apparence absolument conforme au rôle qu’[il] avai[t] résolu de jouer » (p. 151). Le narrateur
anonyme, masque de l’auteur, reçoit donc une nouvelle identité, toute
imaginaire, et s’affuble d’un second masque au mitan du récit.
À
ces revendications, par les auteurs, de la nature fictionnelle de leurs récits
s’ajoute, comme pour mieux creuser l’écart entre le récit et l’objet
« réel » qu’il est supposé décrire, la place étrange qu’occupe dans
leurs romans la copie. On sait que le roman inachevé de Flaubert devait
comprendre encore un chapitre de copie, réunissant sous la forme d’une
énumération, des extraits copiés par Bouvard et Pécuchet qui, renonçant à
comprendre, se résolvaient à copier et, du même coup, à faire retour à leurs
premiers métiers. Le tour des savoirs devait donc se conclure par le tour des
représentations langagières du monde, comme si faire le tour du monde réel
équivalait à faire le tour des discours qui le disent. Le fossé se serait ainsi
définitivement creusé entre les mots et les choses, les mots ne renvoyant plus
alors qu’à d’autres mots ou qu’à eux-mêmes. Les
Affinités électives réservent également une place de choix à la copie, soit
en mentionnant l’activité à laquelle se consacrent des personnages tels que
Charlotte et Édouard ou tel qu’Odile, copiant les papiers du baron, soit en
faisant place au journal d’Odile lorsque le récit s’informe en une liste de
maximes dont le narrateur avoue que certaines ont pu être
« copiées » : « il est vraisemblable qu’on lui avait
communiqué quelque manuscrit où elle avait copié ce qui la touchait » (p.
200). Mais le récit se confond plus encore avec la copie lorsqu’il abonde en
références et en sources à la manière de Mardi.
Au
chapitre CXXIV, intitulé « Babbalanja cite un
vieil auteur païen et fait bien remarquer à ses auditeurs que ce n’est pas lui
qui parle », le personnage du philosophe lit une suite de citations
tirées, comme le souligne Philippe Jaworski, de la Morale de Sénèque. Le récit romanesque
se fait donc collation de citations d’un ouvrage désigné comme imaginaire, par
l’attribution d’un titre qui ne vaut que dans l’espace de la fiction. Il y a là
de quoi illustrer sans doute la thèse de l’intransitivité de la fiction
développée par Gérard Genette, selon laquelle la fiction peut emprunter au
« monde réel » des événements historiques, des personnages illustres
ou des maximes sans que ces emprunts, une fois insérés dans la fiction, ne
désignent autre chose qu’eux-mêmes : le Sénèque de Mardi n’est autre que le Sénèque-de-Mardi
[25]
.
La
question qui se pose alors est de savoir comment un texte imaginaire, qui se
désigne comme tel, peut « dire » le monde. La réponse à cette
question récurrente dans les théories de la fiction a été donnée non seulement
par Nelson Goodman mais également par Herman Melville dans Mardi. « Il est clair, [écrit Goodman], que les œuvres de
fiction en littérature et leurs équivalents dans les autres arts jouent un rôle
éminent dans la construction du monde ; nos mondes ne sont pas plus
hérités des scientifiques, biographes et historiens que des romanciers,
dramaturges et peintres. Mais comment des versions de rien peuvent-elles alors
participer à la construction de mondes réels ? »
[26]
.
L’une des réponses à cette question consiste à défendre l’idée que le roman,
par rapport à la « réalité » qu’il peint, établit un rapport d’homologie
plutôt que d’analogie, que la fiction peut être une métaphore du monde.
De
la fiction comme métaphore du monde, il est question au chapitre CLXXX de Mardi, où Babbalanja défend devant le roi Abbrazza et ses compagnons la
grandeur du monstrueux livre fictif d’un auteur fictif nommé Lombardo. Au
philosophe qui signale que l’abandon des critères poétiques formels
traditionnels (les unités) est ce qui permet au Kostanza de dire le monde en
étant pareil à lui (l’ouvrage est « Comme Mardi lui-même » (p. 542)),
le roi Média rétorque : « Maintenant, Babbalanja,
assez de métaphores » (p. 542). Mais le plaidoyer le plus manifeste en
faveur de l’abandon de l’exigence de vraisemblance ou d’unité prend sans nul
doute la forme de l’adoption explicite de la forme littéraire de l’allégorie
pour caractériser l’ensemble du récit dans l’archipel. Pour parcourir cet
insulaire digne du Quart Livre, les
compagnons se voient dotés de plusieurs canoës étranges, dont l’un porte à la
proue « l’image d’un petit lutin grimaçant, avec un anneau dans le nez,
des cauris dansant aux oreilles et un abominable rictus, comme celui de Silène
tanguant sur son âne » (p. 181). Cette référence très explicite au
Prologue de Gargantua place donc le
récit romanesque dans la catégorie des récits allégoriques où les boîtes
décorées de figures grotesques des apothicaires contiennent des drogues
précieuses. Le narrateur de Mardi désigne ainsi la manière dont la fiction recèle un savoir sur le monde sans
pour autant lui ressembler. Ce savoir peut être historique et politique, en
particulier à partir du moment où les compagnons abordent les îles fictives de Dominora et de Vivenza ; là,
les symboles sont assez clairs et l’écrivain fait le tour des événements
politiques contemporains.
Certes
le récit de Mardi ne se résume pas au
voyage dans l’archipel ; mais il explore successivement diverses modalités
du rapport de la fiction au monde et en montre à chaque fois, par le recours à
un nouveau modèle, les limites. Et il rejoint ainsi, par le biais de la
métaphore et de l’allégorie, la référentialité historique et politique à laquelle Flaubert renonçait in extremis par le recours à la « pure » copie ou que
Flaubert dénonçait in extremis comme
un leurre en mettant sur le même plan le récit des apprentissages malheureux de
ses deux protagonistes et la copie.
De
l’intégration apparemment difficile des savoirs contemporains dans le tissu de
la fiction, les écrivains dérivent vers l’affirmation de l’analogie formelle
des discours scientifiques et fictionnels, non en cherchant à imiter le
discours savant, mais en montrant en quoi il relevait par essence de la fiction
et autorisait donc qu’on invente un roman qui puisse revendiquer son caractère
imaginaire tout en renouvelant l’esthétique et la poétique romanesques. Le tour
de forces accompli par ces écrivains est d’avoir su exploiter les arguments des
savants qui prétendaient exclure de leur sphère d’exercice d’autres savants en
leur reprochant une pratique trop littéraire et d’avoir retourné ces arguments
contre les savants ; les romanciers prenaient acte de ces critiques pour
rappeler à leurs lecteurs, sur un mode qui n’est plus celui de la critique
savante, ce que la science doit à la littérature, ce qu’elle a de commun avec
celle dont elle prétend se séparer.
La
problématique générale des « savoirs dans la fiction, fiction du
savoir » s’inscrit dans les perspectives critiques de l’épistémocritique, décrites par Laurence Dahan-Gaida :
« Tâche de l’épistémocritique, la déconstruction
de l’opposition science/littérature demande qu’on les interroge à leurs frontières,
là où elles s’articulent à l’ensemble de la culture et de la société. Elles
doivent donc être situées dans leur interdépendance et dans leurs interactions
avec les autres domaines culturels, ce qui présuppose non pas deux histoires
séparées de la science et de la littérature, mais plutôt une histoire générale
qui embrasse l’évolution des structures socio-culturelles, celle des sciences,
des idéologies et des formes narratives »
[27]
.
Et l’auteur précise qu’on ne saurait donc se limiter à l’étude de la présence
d’idées scientifiques dans les textes littéraires ou à celle de l’inspiration
littéraire ou philosophique de théories savantes mais que l’objet de l’épistémocritique est davantage de comprendre les rapports
de détermination entre les deux domaines ou leurs modes d’articulation au
social et au culturel.
[1] Les numéros de page indiqués entre parenthèses renvoient aux éditions au programme.
[2]
Andrew Cuningham et Nicholas Jardine, Romanticism and the Sciences, Cambridge, Cambridge University
Press, 1990, p. 1
[3]
Francis Bacon, Du
Progrès et de la promotion des savoirs, trad. fr. Michèle Le Dœuff, Paris, Gallimard, 1991, p. 89.
[4]
Jeremy Adler, « Goethe’s use of chemical theory in his Elective Affinities”, in A. Cuningham et N. Jardine (éd.), Romanticism and the Sciences, Cambridge,
Cambridge University Press, 1990, p. 263.
[5]
Stéphanie Dord-Crouslé, Bouvard et
Pécuchet de Flaubert, une « encyclopédie
critique en farce », Paris, Belin, coll. « Belin-Sup
Lettres », 2000, p. 5.
[6]
Ibid.,
p. 41.
[7]
Ibid.,
p. 28.
[8]
Cf. à ce propos Yves Jeanneret, Écrire la science. Formes et enjeux de
la vulgarisation, Paris, Presses
universitaires de France, 1994, p. 81-146.
[9] « Goethe mit Riemer, Jena, 24 Juli 1809 », citée dans Johann Wolfgang Goethe, Sämtliche Werke, 1987, t. IX, p. 1216.
[10]
René Taton, La
Science moderne de 1450 à 1800, Paris,
Presses universitaires de France, 1958, p. 585-596.
[11]
Guyton de Moreau, « Affinité », Chimie, pharmacie et métallurgie. Encyclopédie méthodique, Paris, Panckoucke,
1786, t. I, p. 535.
[12]
Gillian Beer, Open
Fields : Science in Cultural Encounter, Oxford, Clarendon Press, 1996,
p. 115.
[13]
Sur les rapports entre romans et
encyclopédie, voir la thèse de Hildegard Haberl, Écriture
encyclopédique-écriture romanesque : représentation et critique du savoir dans
le roman allemand et français de Goethe à Flaubert, thèse en ligne : http://arch.revues.org/index 3982.html.
[14] [14] Herman Melville, D’où viens-tu, Hawthorne ?, trad. fr. Pierre Leyris, Paris, Gallimard, 1986, p. 77.
[15]
Wolfgang Goethe, Conversations de Goethe avec Eckermann, traduction de J. Chuzeville [1949], nouvelle édition revue et présentée par
C. Roëls, Paris, Gallimard, “Du monde entier”, 1988,
p. 523.
[16]
Nathalie Richard, « Grottes et
voyages dans le temps. Un lieu commun renouvelé au XIXe siècle ? », in Lieux communs du voyage, Sylvain Venayre et Anne-Gaëlle Weber (éd.), Cahiers du
XIXe siècle, n°5, 2010, p. 72.
[17]
Claudine Cohen, « Stratégies
de la preuve dans les Recherches sur les
ossements fossiles de quadrupèdes de Cuvier », in Le Muséum au premier siècle de son histoire, Claude Blanckaert et alii (dir.), Paris, Éditions du Muséum national d’histoire
naturelle, 1997, p. 523-549.
[18]
Cf. à ce propos Fiona McIntosh-Varjabédian, Écriture
de l’Histoire et regard rétrospectif. Clio et Épiméthée, Paris, Éditions
Honoré Champion, 2010.
[19]
Nelson Goodman, Manières
de faire des mondes, trad. fr. M.-D. Popelard, Éditions Jacqueline Chambon, 1992, p. 133.
[20]
Cité par Paul Ricœur, Temps et récit, Paris, Seuil,
« Points », 1983, t. I,
p. 286-287.
[21]
Sur l’influence des définitions savantes sur l’art de la
description, voir notamment Joanna Stalnaker, The Unfinished Enlightment. Description in the Age of the Encyclopedia, Ithica and London, Cornell University Press, 2010.
[22]
Alexander von Humboldt, Tableaux de la nature, trad. fr. J.-B.-B. Eyriès, Paris, Gide fils, 1828, p. xji.
[23]
Stéphanie Dord-Crouslé, Bouvard et Pécuchet de Flaubert, une « encyclopédie critique en farce », op. cit., p. 5.
[24]
Philippe Jaworski, Melville : le désert et
l'empire, Paris, Presses de l'Ecole Normale Supérieure, 1986, p. 64.
[25]
Gérard Genette, Fiction
et Diction, Paris, Seuil, 1991, p. 36-37.
[26]
Nelson Goodman, Manières
de faire des mondes, op. cit., p. 134
[27]
Laurence Dahan-Gaida, « L’épistémocritique :
problèmes et perspectives », Savoirs
et littérature II, 2001, p. 19-51.
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