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L’Homme difficile : dire ou ne rien dire
Joanna RAJKUMAR
« Rien ne m’intéresse tant au monde que la façon
Dans L’Homme difficile (1921)2 Hofmannsthal met en scène « l’éternelle antinomie de la parole et de l’action, de la connaissance et de la vie »3 en exploitant le dispositif théâtral pour interroger les formes contemporaines des problèmes de l’intention. La comédie déplace le thème de la misanthropie d’une question de personnage, tournant autour du caractère du misanthrope, vers une réflexion articulant situations et langage. L’auteur avait pensé aux titres de « L’homme sans intentions », « Les difficiles » ou « Les Malentendus » 4, pour cette pièce d’emblée paradoxale, comédie légère sur le thème de la difficulté, mise en scène d’une action toujours différée par l’inflation d’un discours discrédité mais omniprésent.
I) De « l’homme difficile » à la conscience de la difficulté Dans les pièces au programme, c’est chez Hofmannsthal que la figure du misanthrope est la plus éloignée de sa filiation littéraire. Le lien entre misanthropie, humeur et pathologie fait l’objet de déplacements subtils. L’humeur en demi-teinte de « l’homme difficile » est marquée par l’élégance et le raffinement que le lexique autrichien et les termes français germanisés apportent à la pièce. Cette atténuation des fureurs traditionnelles du misanthrope est remplacée par la force dramaturgique des intermittences du personnage et des situations imbriquées qui en découlent. La facture classique de la pièce est discrètement mais sûrement subvertie de l’intérieur par les incongruités du personnage, les jeux de double, les conversations inachevées ou enchevêtrées. Le ressort comique découle directement de ce paradoxe, toute la pièce tournant autour du décalage entre la nature (Wesen) et la fonction du personnage mais aussi du langage lui-même. La misanthropie est avant tout une question de langage parce que celui-ci fonctionne sur un contrat implicite de reconnaissance de la communauté humaine, inscrit dans la construction du sujet avant tout « contrat social »8. C’est par le langage que le sujet accède à la possibilité de nommer les choses et d’être nommé, sortant du solipsisme et maniant l’héritage de la langue. Garant de l’identité, le langage est aussi le gardien de la différence, entre les mots et les choses, soi et autrui, le vécu et le sens, l’intention et l’expression. Paradoxalement le misanthrope, qui fuit la communication avec les autres au nom des malentendus chroniques, se définit d’abord comme un être de langage. Lui demandant d’être l’agent et le lieu d’une compréhension immédiate, il se méprend sur la nature du langage et lui attribue une fonction idéale, dont l’impossibilité entraîne son désir d’abolir les mots au profit d’une parole authentique. Cette méprise est au cœur du conflit du personnage et du comique dramaturgique. De plus, le jeu sur l’écart entre la nature et la fonction du langage acquiert une résonance démultipliée sur la scène théâtrale où chaque personnage est avant tout un être de langage. Le misanthrope met en question le principe même de la communication théâtrale fondée sur la double énonciation et les différents niveaux de signification. Il représente sur la scène le rapport du langage à la théâtralité et le conflit interne au langage entre dire et vouloir dire. […] Allons Kari, finissons-en avec ce caractère insupportable, cette inconstance, cette indécision qui font que l’on doit se battre à couteaux tirés avec ses amis parce que l’un vous traite d’hypocondriaque, l’autre de rabat-joie, et que le troisième parle de vous comme d’un homme sur lequel on ne peut pas compter.9 Les personnages cherchent tous à se lire les uns les autres « comme dans un livre »10, la misanthropie se focalisant sur les enjeux de compréhension. En cela, elle révèle la misanthropie de chacun, l’incapacité à entendre11 autrui et d’abord soi-même. Comme revendication excessive de la distance nécessaire entre soi et les autres, elle signale un dérèglement généralisé du rapport entre usage du langage et situation de communication. Les interprétations que les personnages ne cessent de formuler les uns sur les autres ne servent que très peu la communication et sont plutôt des obstacles à la compréhension qu’autre chose. Hofmannsthal se plaît à montrer au spectateur comment s’alimentent les blocages de la communication en mettant en évidence, à leur insu, les erreurs d’interprétation des personnages. C’est en croyant être clairvoyant qu’on s’illusionne le plus, à la manière d’Antoinette qui dit toujours très bien comprendre Hans Karl au moment même où elle se méprend, pensant qu’il veut épouser Hélène alors qu’il cherche encore à plaider la cause de son neveu12. Ce n’est pas la moindre des ironies qu’Antoinette, tout en entendant mal ce que lui dit Hans Karl, soit finalement sur la bonne piste, devinant les intentions que le héros ne s’est pas encore avouées à lui-même. De même à la fin, Stani croit que tout lui devient « clair comme deux et deux font quatre »13 alors que son interprétation autocentrée est faussée. Le traitement de la misanthropie dans la pièce permet de montrer un écart entre le misanthrope comme figure théâtrale et la misanthropie comme donnée ontologique et dramaturgique qui constitue l’envers du narcissisme dénoncé par Hofmannsthal. Dans Gestern, il mettait déjà en scène ce problème de la projection de soi sur l’autre qui discrédite toute tentative de communication : « La vie n’est que l’errance muette et sans fin / De millions d’êtres qui ne se comprennent pas / Et si par hasard deux regards se croisent / Chacun ne voit que soi dans les yeux de l’autre »14. Avant de renvoyer à un contenu, le langage exprime d’abord une communicabilité15. La scène de la comédie est pour Hofmannsthal le lieu et le moyen d’une expérimentation sur les conditions de possibilité de la communication. Connaître… - s’il m’est permis d’employer ce mot à propos d’un être pareil. Ce n’est qu’à de certains moments qu’on s’aperçoit combien un tel mot est ambigu : il caractérise en même temps la chose la plus superficielle du monde et le plus profond mystère de l’existence, entre deux êtres.22 Les mots veulent dire tout et leur contraire, aussi n’est-il pas possible de s’appuyer sur eux pour fonder la connaissance, le lien entre la profondeur et la surface a été rompu. Le constat de Hans Karl qu’« on ne peut pas faire d’analyses sans tomber dans les malentendus les plus odieux »23 rejoint les réflexions qu’Hofmannsthal développait déjà dans Gestern où, s’inspirant de la pensée d’Ernst Mach, il opposait à l’impuissance des actions et au vide du langage l’authenticité indicible de la sensation24. La surface est une illusion et la profondeur ment, la seule manière que tout ne finisse pas « sens dessus dessous »25 est de prendre en compte l’impression d’une fausse unité créée par le langage, pour en neutraliser les effets pervers26. Le fait que ce soit Neuhoff, incarnant la force inquiétante du monde moderne, qui prononce ces paroles dont la justesse est contradictoire avec la brutalité du personnage, est un exemple de la manière dont Hofmannsthal exploite le dispositif énonciatif pour illustrer subtilement son propos27. La répétition dans la pièce des « situations fausses »28 qui sont la hantise des personnages est liée à cette croyance en une stabilité du moi et du réel qui n’est en fait que relative. Ces situations biaisées et artificielles reposent sur le fait que se mêler aux autres, c’est pour « l’homme difficile » « s’expose(r) »29 au malentendu. Aussi la misanthropie du héros fantasmant de se retirer « comme un hibou dans sa tanière »30 est-elle un refus de prendre le risque du langage. « L’homme difficile » est paradoxalement celui qui n’accepte pas la difficulté du langage, de l’adaptation du langage à la situation de communication. C’est seulement par rapport à un contexte momentané et changeant que le langage peut espérer restituer la nuance31. Si Kari, « der Schwierige » annoncé par le titre et dépeint comme tel par son serviteur Lukas dès la première scène, dit être à la fois « l’homme le moins compliqué du monde »32 et avoir « un caractère impossible »33, c’est parce que les personnes ne sont, pas plus que les personnages de théâtre, indépendantes de la situation où elles se trouvent et de la manière dont on les prend, ce que rappelle Crescence34. Être simple ou difficile, la question est fausse parce qu’elle est mal posée. Ce qui compte c’est d’essayer d’être « der richtige Mensch », « l’homme de la situation »35, c’est-à-dire non pas un être de pure action, prenant la décision de se marier entre le premier et le deuxième étage comme Stani, ou cherchant à s’imposer de force, comme Neuhoff avec Antoinette, non pas d’avoir un programme36, mais d’être un homme dans la situation. La comédie retrace le cheminement de son héros paradoxal, le parcours d’une reconnaissance et d’une métamorphose par lesquels le misanthrope cherche sa place et sa voix37. La dramaturgie de la misanthropie et la thématique des malentendus chroniques s’allient pour suggérer au spectateur une intelligence commune du langage et de l’action qui est une attention à la situation, un art de la contextualisation. Ce que « l’homme difficile » peut transmettre au spectateur c’est qu’être « l’homme de la situation », c’est avoir conscience de la difficulté, chercher la juste place à lui donner, non pour la résoudre mais pour lui donner une forme viable. Le sens des nuances va de pair avec un sens de la difficulté à cultiver, qui peut seul donner accès à « ce quelque chose d’ultime qui se tient au-delà des mots »38.
II) Le temps de la réflexion et les mots pour le dire Hofmannsthal crée une comédie mêlant enjeux classiques et modernes et posant la question des formes possibles dans la modernité39. Le temps de cette comédie se caractérise d’emblée par son étrangeté, puisque l’Empire n’est plus et que la société aristocratique encore imprégnée du XVIIIème siècle, des Lumières et de culture française s’est évanouie. C’est donc à proprement parler des fantômes qui prennent vie sous les yeux du spectateur, et ce d’autant plus fortement pour le public de 192140. Le constat du décalage entre les hautes sphères de l’aristocratie et le « véritable monde » est formulé par Neuhoff : L’esprit et ces gens-là ! La vie … - et ces gens-là ! Mais tous ceux qui viennent à vous ici n’ont plus aucune existence réelle. Ce ne sont plus que des ombres ! Aucun de ceux qui se meuvent dans ce salon n’appartiennent au véritable monde, celui dans lequel se jouent les crises spirituelles de ce siècle. Regardez donc autour de vous : un spectre comme cette figure, là-bas, dans la pièce voisine, en train de se dandiner, imbu de la tête aux pieds de son importance, avec une banalité sans bornes – assiégé par des femmes et des jeunes filles : Kari Bühl !41 Neuhoff et l’homme célèbre sont les deux représentants dans la pièce du monde extérieur, inconnu des salons où tout ce qui compte sont les conversations et les médisances, à savoir des questions de langage et d’image. La critique de la vanité de ce monde clos et vide par ces deux personnages n’empêche pas Hofmannsthal d’engager le spectateur à la plus grande méfiance envers une société moderne qui ne fait que substituer à l’aplatissement du réel par le bavardage un autre nivellement, dont la presse est exemplaire42. De plus cet écart entre les maîtres et les serviteurs, les sphères nobles et basses, montre qu’il y a au-dehors une autre difficulté, déjà évoquée par Neugebauer le secrétaire de Hans Karl43, et qui concerne ceux qui, n’ayant pas le luxe de se payer de mots, doivent gagner leur vie. Cette difficulté-là consiste à savoir que la vie est une suite d’obstacles sans fin, et si cette expérience, cette épreuve s’oppose d’abord à celle des héros compliqués que sont Karl et Hélène, c’est pour mieux montrer leur sens commun, à savoir que c’est la difficulté des choses qui confère sa valeur à l’expérience44. La mélodie en mezzo voce62 des difficiles articule en contrepoint l’hypocondrie du personnage principal avec le fonctionnement généralisé d’une société, également atteinte par un blocage de l’intention, qui se refuse à formuler des choix pour ne pas avoir à les réaliser dans le présent et à en assumer les conséquences dans l’avenir. La place marginale du misanthrope qui prétend rester en position de témoin est en fait un refus de passer le témoin, de s’inscrire dans le jeu social et la transmission, d’où son incapacité à prendre femme et à fonder une famille. La misanthropie s’étend à l’ensemble de cette société fondée sur le contrôle de l’autre et la médisance, ce qui signale une rupture de la continuité temporelle et du passage entre les générations, un accès impossible au présent. Comme un enfant ? Et moi qui suis presque un vieil homme ! Mais c’est une horreur ! A trente-neuf ans, ne pas savoir où on en est avec soi-même, c’est quand même une honte.84 Du premier au deuxième acte, la comédie est passée de « l’horreur »85 des autres et du langage, caractérisée par le malentendu chronique, à « l’horreur » de soi et du temps, liée à la méconnaissance de soi. Même si elle a augmenté l’hypersensibilité du héros plutôt qu’elle ne l’a diminuée, la guerre a opéré comme révélateur par la confrontation à l’angoisse de la dissolution du moi. Lors de l’ensevelissement dans les tranchées, Bühl a vécu un moment d’épiphanie où il a pris la mesure intérieure d’une vie où la durée serait vécue et où Hélène serait sa femme. Cette vision, image virtuelle plutôt passée que futur, est décrite comme un « fait accompli »86, symétriquement inverse de celui mentionné par Stani à propos de sa décision éclair d’épouser Hélène. Mais aucun des deux ne peut aboutir à un réel accomplissement, il manque la maturité au jeune coq arrogant qu’est Stani et Kari ne peut pas opérer la conversion du « fragment de vie »87 entrevu en un choix durable. Ce qui est en jeu dans le dialogue avec Hélène, c’est la métamorphose de l’image en langage puis en acte, le passage de l’imaginaire au réel par l’entremise du domaine symbolique du langage et de l’adresse à l’autre. Le primat du possible sur le réel induit un rapport faussé au temps qui amène « l’homme difficile » au comble des paradoxes : « mettre un terme à … - ce qui n’a pas été du tout »88. Ni la décision brutale, ni la révélation, même épiphanique, ne peuvent garantir la réalisation de quelque chose. C’est seulement par le compromis du dialogue, légèrement teinté d’une couleur de maïeutique et de cure psychanalytique, que Hans Karl formule ce qui lui manque, la capacité à recueillir son propre désir, à se connaître soi-même. Si « l’instant n’est pas coupable »89, la faute du héros est d’avoir refoulé la vision du bonheur, de ne pas avoir été à l’écoute de lui-même : Parce que, précisément, je n’ai pas reconnu, lorsqu’il en était encore temps, quelle était la seule chose dont ce bonheur dépendait. De ne pas l’avoir reconnu, c’était justement la faiblesse de ma nature. Et ainsi, je n’ai pas surmonté cette épreuve. Plus tard, à l’hôpital de campagne, dans le calme de tant de jours et de nuits, j’ai pu me rendre compte de tout cela avec une clarté et une pureté indescriptibles.90 Le temps de la convalescence est le moment privilégié où l’être porte un regard vierge sur les choses, où il sort des limbes du temps pour accueillir vraiment les « présents de la vie »91. L’élégance et la bizarrerie d’Hélène sont aussi liées au désir d’éviter les autres et à une incapacité à vivre au présent qui l’oppose à Antoinette et la rapproche de Bühl92. C’est en confiant sa vision à Hélène au moment où il croit lui faire un adieu définitif que Bühl lui donne la possibilité, dans leur seconde conversation, de lui renvoyer en miroir la peur de sa propre volonté qui transparaît à son insu93. La synthèse entre les deux visages du temps ne peut se faire que dans la confrontation à l’autre, qui offre un passage vers la reconnaissance de soi. Cela suppose de reconnaître sa propre altérité sans laquelle on ne saurait reconnaître l’autre dans son intégrité et sa liberté. Hechingen rappelle à sa femme que « voir et regarder sont deux choses différentes »94 et que le secret de l’existence comme du mariage tient dans la capacité à « tout recommence(r) à neuf »95. Le passage du temps, qui articule comme le langage continuité et discontinuité, peut ouvrir à la métamorphose et réunir les fruits de l’expérience et l’innocence du regard neuf : Mon cher ami, lorsque j’étais un jeune freluquet comme toi, il y a bien des choses que je n’aurais pas crues possibles moi non plus, mais quand on a sur le dos trente-cinq ans passés, vos yeux s’ouvrent à bien des choses. C’est comme si l’on avait été muet et sourd auparavant.96 La conscience de la difficulté des choses et l’expérience du temps vécu sont nécessaires au dessillement qui est aussi le garant d’un rapport neuf au langage. Trois allusions à la figure du sourd muet parsèment la comédie, une à chaque acte, montrant que la difficulté à ouvrir les yeux est intimement liée à celle d’ouvrir la bouche et les oreilles97.
1 Pour le texte en français, L’Homme difficile, traduit & présenté par Jean-Yves Masson, éd. Verdier, 1992, 2ème édition révisée, p. 39. Pour le texte allemand, Der Schwierige, Reclam, 2000, Universal-Bibliothek Nr. 18040, p. 39 : « Mich interessiert nichts auf der Welt so sehr, als wie man von einer Sache zur andern kommt. ». Toutes les citations ultérieures seront faites à partir de ces deux éditions. 2 Commencée en 1917, la rédaction de la pièce est achevée en 1919 avant d’être représentée en 1921. 3« […] wie kann der Sprechende noch handeln – da ja ein Sprechen schon Erkenntnis, also Aufhebung des Handelns ist – mein persönlicher mich nicht loslassender Aspect der ewigen Antinomie vom Sprechen und Tun, Erkennen u. Leben » , an Anton Wildgans, direktor des Burgtheater, 14. 2. 1921, dans l’édition critique établie par Martin Stern Sämtliche Werke XII, Frankfurt am Main, 1993, S. 504, cité par Ursula Renner dans l’édition Reclam, p. 179. 4 «Der Man ohne Absicht », «Die Schwierigen » « Die Miβverständnisse ». 5 p. 13, « Das ist der Punkt, der für mich der Hauptpunkt ist, nämlich. », p. 9. 6 p. 17, « ein unentwirrbarer Knäuel von Miβverständnissen. Ah, diese chronischen Miβverständnisse ! », p. 13. 7 D’après les Considérations inactuelles de Nietzsche. 8 Selon les théories développées par Hobbes, Locke et Rousseau. 9 (I, 3) p. 15. « Sei Er gut, Kari, hab Er das nicht mehr, dieses Unleidliche, Sprunghafte, Entschluβlose, daβ man sich hat aufs Messer streiten müssen mit Seinen Freuden, weil der eine Ihn einen Hypochonder nennt, der andere einen Spielverderber, der dritte einen Menschen, auf den man sich nicht verlassen kann. », p. 11. 10 Antoinette à Neuhoff, p. 124. 11 Au double sens du terme. 12 (II, 10), p. 93, texte allemand, p. 98. 13 (III, 7), p. 132, « Klar wie’s Einmaleins », p. 137. 14 « Es ist ja leben stummes Weiterwandern / Von Millionen, die sich nicht verstehn / Und wenn sich jemals zwei ins Auge sehn, / So sieht ein jeder sich nur in dem andern. », Gestern (Hier) in Gedichte und Dramen I, Gesammelte Werke, S. Fischer Verlag, Frankfurt am Main, 1979, p. 216. 15 La réflexion d’Hofmannsthal rejoint ici certains développements de Walter Benjamin sur la nature double et paradoxale du langage : « Il n’y a pas de contenu du langage ; comme communication, le langage communique une essence spirituelle, c’est-à-dire purement et simplement une communicabilité », « Sur le langage » in Œuvres I ,Gallimard, folio essais, Paris, 2000, p. 150. 16 (I, 3), p.15, « Du weiβt, ich binde mich so ungern. », p. 11. 17 Cette notion développée par Wittgenstein dans les Recherches philosophiques est liée à un cheminement complexe sur le statut de l’inexprimable entre le Tractatus, et sa fin « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », et la seconde partie de son œuvre. 18 On signale d’ailleurs que le terme est issu du latin « jocus », « jeu en paroles, plaisanterie », rapproché de mots indo-européens désignant la parole. 19 (I, 16), texte français, p. 58, texte allemand, p. 61. 20 (I, 5), p. 25, « Unmöglicher Mann », p. 23. 21 « das Ich ist unrettbar », selon la fameuse formule d’Ernst Mach in Analyse der Empfindungen (1922), L’analyse des sensations, éd. Jacqueline Chambon, Nîmes, 2000, traduction par F. Eggers & J-M Monnoyer, p. 27. Le phénoménisme de Mach procède à une critique de l’ego transcendantal kantien, d’une conception du moi comme « unité indivise et indépendante ». 22 (I, 10), p. 45. « Kennen – wenn man das Wort von einem solchen Wesen brauchen darf. In gewissen Augenblicken gewahrt man erst, wie doppelsinnig das Wort ist : es bezeichnet das Oberflächlichste von der Welt und zugleich das tiefste Geheimnis des Daseins zwischen Mensch und Mensch. », p. 46. 23 (III, 11), p. 144, « Mann kann nicht analysieren, ohne in die odiosesten Miβverständnisse zu verfallen. », p. 150. 24 Op. cit., p. 215. 25 Edine (II, 6), p. 85, « und so geht das vice versa », p. 89. 26 « En voulant concevoir le Moi comme une unité idéelle, on ne sortirait pas du dilemme suivant : soit mettre en face de ce Moi un monde fait d’essences inconnaissables (démarche oiseuse et sans objet), soit considérer l’ensemble du monde, y compris le Moi des autres hommes, comme étant contenu dans notre propre Moi (ce à quoi on peut difficilement se résoudre avec sérieux). / Si en revanche, on envisage un tel Moi à la façon d’une unité pratique, cherchant provisoirement à s’orienter, ou comme un groupe composite d’éléments […], les questions de cet ordre ne se posent plus […]. », E. Mach, op. cit., pp. 29-30. 27 Sur l’opposition topique de l’Autrichien et du Prussien, voir Bernard Banoun « L’homme difficile de Hugo von Hofmannsthal, une comédie pour saisir l’indicible » in Revue Méthode ! n°13, éd. Vallongues, 2007, pp. 322-23. 28 Stani (III, 7), p. 131, « eine schiefe Situation », p. 135. Crescence (III, 10), texte français p. 141, texte allemand, p. 148. 29 (III, 10), p. 142, le terme allemand « aussetzt » marque comme « s’ex-poser » le mouvement vers l’extérieur. 30 (III, 13), p.148, « in eine Uhuhütte », p. 155. 31 « Ce n’est pas le fait brut qu’il faut apprécier, c’est la nuance. », Hechingen (III, 5), p. 129, « Nicht die Tatsache muβ gewertet werden, sondern die Nuance », p. 133. 32 (I, 3), p. 18, « Ich bin der unkomplizierteste Mensch von der Welt », p. 14. 33 A Hélène (III, 8), p. 138, « Ich hab einen unmöglichen Charakter », p. 144. 34 « Mon cher, les gens sont, Dieu merci, très simples, si on les prend simplement », p. 20, « Mein Lieber, die Menschen sind gottlob sehr einfach, wenn man sie einfach nimmt », p. 17. 35 (I, 3), « J’ignore vraiment si ce serait précisément moi l’homme de la situation. », p. 23. « Ich weiβ wirklich nicht, ob ich gerade der richtige Mensch dafür wäre.», p. 20. 36 (I, 18) « J’ai donc un bon programme devant moi », p. 62, « Da hab ich also ein richtiges Programm. », p. 65. 37 On peut remarquer que malgré ses difficultés, Bühl occupe un rang important et envié, comme le montre la discussion entre l’homme célèbre et Neuhoff (II, 2), texte français, p. 79-80, texte allemand, p. 82-83. 38 (II, 14), p. 101, texte allemand, p. 107. 39 « Le présent octroie des formes. Dépasser ce cercle enchanté et conquérir d’autres formes, c’est la démarche propre de la création. » in Le livre des amis, traduit et présenté par J-Y. Masson, Paris, éd. Maren Sell, coll. « Petite Bibliothèque Européenne », 1990, p. 55. 40 Ce thème du devenir fantomatique des êtres et de la société est topique dans la Vienne de 1900, on le retrouve notamment chez Arthur Schnitzler dans Vienne au crépuscule et La Nouvelle rêvée. 41 (II, 2), p. 79. « Geist und diese Menschen ! Das Leben – und diese Menschen ! Alle diese Menschen, die Ihnen hier begegnen, existieren ja in Wirklichkeit gar nicht mehr. Das sind ja alles nur mehr Schatten. Niemand, der sich in diesen Salon bewegt, gehört zu der wirklichen Welt, in der die geistigen Krisen des Jahrhunderts sich entscheiden. Sehen sie doch um sich : eine Erscheinung wie die Figur dort im nächsten Zimmer, vom Scheitel bis zur Sohle sich balancierend in der Selbstsicherheit der unbegrenzten Trivialität – von Frauen und Mädchen umlagert – Kari Bühl. », p. 81-82. 42 Hélène, p. 68, l’homme célèbre, p. 79. Malgré la sévérité de Karl Kraus envers le jeune Hofmannsthal dans La littérature démolie, les deux auteurs se rejoignent sur ce constat. 43 « Peut-être Sa seigneurie ne mesure-t-elle pas suffisamment quelle amère sévérité morale s’attache à la vie, dans nos sphères dépourvues d’éclat, et combien il n’est jamais question pour nous que d’échanger de pénibles devoirs contre de plus pénibles encore », (I, 7), p. 32. « Vielleicht ermessen Euer Erlaucht doch nicht zur Genüge mit welchem bitteren, sittlichen Ernst das Leben in unsern glanzlosen Sphären behaftet ist, und wie es sich hier nur darum handeln kann, für schwere Aufgaben noch schwerere einzutauschen. », p. 31. 44 Hélène est dite « difficile à connaître » par Kari (I, 16, p. 58, « Sie ist schwer zu kennen, p. 61), de même pour la difficulté des tours du clown Furlani derrière leur apparente facilité (II, 1, p. 72, « alle diese Sachen sind ja schwer », p. 73). 45 p. 11 & 67, texte allemand, p. 7 & 68. 46 Selon l’expression mallarméenne. 47 (I, 8), p. 34, « Ein paar alte französische Sachen », p. 33. 48 « Quel est son travail ? Il administre son majorat ? Quoi d’autre ? Il s’occupe de politique ? », p. 11. « Was arbeitet Er ? Majoratsverwaltung ? Oder was ? Politische Sachen ? », p. 7. 49 « C’est que cela jette une lumière sur certaines de ses intentions », p. 12. « Nämlich : es wirft ein Licht auf gewisse Absichten », p. 8. 50 La correspondance entre les deux est plus développée dans L’Incorruptible et La Femme sans ombre, dont la rédaction du livret pour Strauss est contemporaine de celle de L’homme difficile. 51 (I, 12), p. 44-45. « Ein wunderbarer Mann in unserer absichtsvollen Welt », p. 46, « Denn wir leben in einer würdelosen Welt », p. 47. 52 p. 16 (I, 3, Crescence), p. 40 (I, 8, Stani). Voir aussi Neuhoff à Antoinette (III,4) : « les Kari Bühl, cette sorte d’hommes sans bonté, sans consistance, sans nerfs, sans loyauté ! », p. 123, « diese Sorte von Menschen ohne Güte, ohne Kern, ohne Nerv, ohne Loyalität ! », p. 127. 53 p. 40, 43 &150, texte allemand, p. 40, 44 & 157. 54 (I, 7), p. 33, texte allemand, p. 32. 55 Crescence à Hans Karl, (I, 3) : « ainsi, tu as une mission, et toute la soirée a un sens pour toi », p. 24, « so hast du eine Mission, und der ganze Abend hat einen Sinn für dich », p. 21. Hechingen à Stani (III, 2) : « Dès l’instant où je vais franchir le seuil de ce salon, c’est mon sort qui se décide. », p. 115, « Wenn ich jetzt die Schwelle dieses Salons überschreite, so entscheidet sich mein Schicksal. », p. 118. 56 (III, 8), p. 134, « Etwas Irreparables ? », p. 139. 57 La Tour, (II, 1), in Le Chevalier à la rose et autres pièces, Gallimard, nrf, 1979, p. 365. 58 Comme le rappelle Neuhoff « toute culture connaît son moment de plein épanouissement ; la valeur sans la présomption, la distinction tempérée par une grâce infinie » (I, 12, p. 48) et connaît réciproquement le déclin des valeurs qui l’ont fondée. 59 « Mon palais à moi, c’est mon destin », « Mein Schicksal ist mein Palast » in La lettre du dernier des Contarin in Andréas et autres récits, Gallimard, 1970 &1994, coll. « l’Imaginaire », trad. Eugène Badoux & Magda Michel, p. 231. Or L’homme difficile commence dans la maison du comte Bühl, dans son cabinet de travail comme c’est le cas pour le comte Alvise Contarin écrivant à son bureau, et Hans Karl déclare n’y être pour personne (I, 2, texte français, p. 14, texte allemand, p. 10), ce qui montre sa difficulté à occuper les lieux. La maison symbolise à la fois la subjectivité et le destin, au croisement de l’espace et du temps. 60 In Création littéraire et connaissance, Tel Gallimard, 1966, trad. Albert Kohn, p. 152. 61 In Ecrits en prose, éd. de la Pléiade, J. Schiffrin trad. E . Hermann, avant-propos de C. Du Bos, 1927, pp. 63-64. 62 Comme dans la deuxième scène décisive de dialogue entre Hélène et Hans Karl où les confidences se font tout bas, comme un murmure, (III, 8), Hélène : « Parlons encore plus bas, si vous le voulez bien », p. 136, Bühl : «[…] Je vous entends mal, vous parlez si bas. » / Hélène : « Vous m’entendez très bien », p. 137-138. C’est dans sa vision que Bühl entend pleinement la « voix claire et pure » d’Hélène. Hofmannsthal disait avoir voulu « fixer la mélodie d’une aristocratie mourante », à Paul Géraldy ayant traduit la pièce sous le titre L’Irrésolu, Paris, Arthème Fayard, 1955, « Les Œuvres libres » n° 115, p. 223. 63 (I, 3), p. 10, &21, texte allemand, p. 11 &17. 64 Pour le détail des enchâssements des dialogues, voir Florence Fix « Hofmannsthal : l’homme en difficulté » in La misanthropie au théâtre, ouvrage coordonné par Frédérique Toudoire-Surlapierre, PUF, coll. « CNED/PUF », 2007, p. 103. 65 (III, 2), p. 116, « Er übernimmt manchmal ein bissl viel, der Onkel Kari. Wenn irgend jemand etwas von ihm will – er kann nicht nein sagen. », p. 119. 66 « Vers 1890, les maladies spirituelles des poètes, leur sensibilité suraiguë, l’angoisse indicible de leurs découragements, l’outrance de leur symbolisme, leur impuissance à se contenter des mots existants pour exprimer leur sentiments, tout cela deviendra la maladie générale des jeunes gens et des jeunes femmes des classes cultivées. » in Des caractères dans le roman et dans le drame, op. cit., p. 68. Voir le commentaire de la maladie européenne de la volonté par J-Y. Masson dans son ouvrage Renoncement et métamorphose, éd.Verdier, 2006, p. 205-213. 67 (I, 8), p. 35, texte allemand, p. 34. 68 p. 37, « Zum Beispiel, wenn man sich plötzlich klarwird, daβ man nicht mehr glaubt, daβ es Leute gibt, die einem alles erklären könnten. », p. 37. 69 p. 38, texte allemand, p. 38. 70 « La décision doit naître de l’instant. Tout de suite ou pas du tout, c’est ma devise ! », p. 39, « Der Entschluβ muβ aus dem Moment hervorgehen. Gleich oder gar nicht, das ist meine Devise ! », p. 39. 71 Selon le célèbre titre de l’ouvrage de J. Starobinski, Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l’obstacle, Gallimard, 1971. 72 (I, 16), p. 57, texte allemand, p. 59. 73 Loc. sit. 74 (I, 16), Hans Karl à Stani : « J’admire ton courage », puis « C’est une autre sorte de courage que celui des tranchées », p. 58. Le mot utilisé dans le texte allemand « Mut » (p. 61) peut également s’employer au sens de « cœur ». 75 Crescence, p. 60, texte allemand, p. 64. 76 (I, 3), p. 15, texte allemand, p. 11-12. 77 (I, 18), p. 60, texte allemand, p. 63. 78 (I, 12), p. 46, texte allemand, p. 46. 79 (II, 10), p. 89. 80 Ce qui est développé par Hofmannsthal dans les Chemins et les rencontres : « Mais il est sûr que le chemin et la quête et la rencontre sont de quelque façon au nombre des mystères d'Eros. [...] La rencontre promet davantage que ne peut tenir l'étreinte. Elle semble inscrite, si j'ose dire, dans un ordre supérieur des choses, celui-là même qui préside aux mouvements des astres et à la fécondation des pensées. » in Lettre de Lord Chandos et autres textes,trad. Jean-Claude Schneider & Albert Kohn, nrf, Poésie Gallimard, 1980 & 1992., p. 117, nous soulignons. 81 Voir la postface à l’édition Reclam d’Ursula Renner, « Sprechen ist ein ungeheurer Kompromiβ », p. 180-181. 82 (II, 18), p. 89, texte allemand, p. 93. 83 Loc. sit. 84 p. 102, le mot « horreur » est en français dans le texte allemand, p. 108. Le diagnostic a déjà été donné par Crescence (I, 18) : « Mais avec toi on a jamais su où l’on en était ! », p. 61. 85 (I, 3), p. 17, texte allemand, p. 13. 86 Hans Karl, p. 106, Stani, p. 57. 87 (II, 14), p.105, « in diesem Stück Leben », p. 112. 88 p. 104, texte allemand, p. 110. 89 (II, 10), p. 89 90 (II, 4), p. 106, texte allemand, p. 113. Acte II scène 12, Bühl disait déjà à Crescence que sa faiblesse était de « distinguer rarement ce qui est définitif » (p. 96), mais à ce moment-là il vient de finir sa conversation avec Antoinette et croit avoir saisi ce qu’il doit dire à Hélène : il dit donc quelque chose de juste sur lui-même, tout en étant encore dans l’illusion quant à ses intentions et à l’action à laquelle ses paroles doivent mener. 91 Selon le sous-titre de L’Aventurier, autre comédie d’Hofmannsthal. 92 (II,14), p. 104, texte allemand, p. 110. Voir aussi Antoinette (II, 11) : « L’instant est tout, je ne peux vivre que dans l’instant. J’ai une si mauvaise mémoire », p. 94, texte allemand, p. 99. 93 pp. 136-37, texte allemand, pp. 142-43. 94 (III, 5), p. 125, texte allemand, p. 129. 95 p. 127, texte allemand, p. 131. 96 (III, 2), p. 118, texte allemand, p. 121. 97 (I, 3), Crescence à Hans Karl : « Mon cher, je ne suis ni sourde, ni aveugle » (p. 18, texte allemand, p.14), (II, 13), Hélène à Neuhoff « Lisez-vous sur les lèvres, comme les sourds-muets » (p. 97, texte allemand, p. 102).
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