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POUR
UNE MYTHOPOÉTIQUE : QUELQUES PROPOSITIONS SUR LES RAPPORTS
ENTRE MYTHE ET FICTION
Véronique
Gély
Université de Paris X-Nanterre
« Komparatistik
als Arbeit am Mythos » :
« Le comparatisme comme travail sur le mythe », tel
était le sujet du douzième congrès de la Société Allemande de
Littérature Générale et Comparée à Iéna en mai 2002. Ce titre reprend celui de l’essai
philosophique d’Hans Blumenberg (1920-1996), Arbeit
am Mythos et prouve son influence grandissante — moins toutefois,
pour l’instant du moins, en France
qu’en Italie et en Allemagne. Il est l’indice surtout d’une actualité
indubitable de la question dans le champ des études littéraires
et des sciences humaines, et plus spécialement dans celui d’une
littérature générale et comparée attentive précisément aux relations
entre littérature, arts, philosophie et sciences humaines.
Actualité
de la question, pour deux raisons au moins semble-t-il. D’abord,
parce que ce début du troisième millénaire manifeste un remarquable
déplacement des mots « mythe » et « mythologie »
du champ du savoir académique vers celui de ce qu’un Voltaire
aurait impitoyablement taxé de superstition, — je cite l’anthropologue
québécois John Leavitt :
Avec
le retrait de la marée structuraliste, et sans doute avec une
série de transformations sociales et idéologiques en Occident,
on voit aujourd’hui un étrange double mouvement : d’une part,
dans les sciences humaines, la notion même de mythe semble relativement
peu utilisée ; d’autre part, dans les sociétés occidentales la
recherche de nouvelles idéologies en réponse aux idéologies dominantes
insatisfaisantes, mène à la création d’innombrables sous-cultures
et de quêtes personnelles qui valorisent massivement la notion
de mythe. Les livres sur les mythes sont plus nombreux sur les
rayons Spiritualité et Nouvel Âge que sur le rayon Anthropologie.
Ensuite,
parce que l’époque contemporaine vit justement une situation inédite :
celle d’une immersion quasi-permanente — à tout le moins d’une
immersion possible en permanence — dans la fiction et le virtuel,
ce qui donne une singulière importance à la question récemment
posée par Jean-Marie Schaeffer, « pourquoi
la fiction ? ». La relation entre les deux termes —
mythe et fiction — mérite donc l’examen. Je proposerai ici de
reprendre le terme « mythopoétique », donné récemment
par Pierre Brunel comme un prolongement de « mythocritique »,
pour envisager la réception et l’invention des mythes.
Mythocritique
/ mythopoétique
Le terme « mythocritique » est à l’origine enraciné
dans la « psychologie des profondeurs » ; il y
a supplanté celui de « mythanalyse » lancé d’abord par
Denis Rougemont et repris par Gilbert Durand qui l’avait
pourtant préféré dans un premier temps : « à la psychanalyse de
Freud répondait la mythanalyse de Denis de Rougemont. À la psychocritique
de Charles Mauron répond la mythocritique de Gilbert Durand »,
expliquait naguère Pierre Brunel. Sous l’égide de Pierre Brunel justement, la « mythocritique »
a pris des distances vis-à-vis de cet héritage et s’est imposée
dans les études littéraires. Tout récemment, Danièle
Chauvin et Philippe Walter ont publié un bilan sous forme de dictionnaire, où se trouve confronté,
sous le titre Questions de mythocritique, le double héritage de Pierre Brunel et de Gilbert
Durand.
Mais, pour son plus récent ouvrage consacré aux mythes, Pierre
Brunel a cette fois choisi le titre Mythopoétique des genres, et s’en explique ainsi dans la « proposition »
qui ouvre le livre :
Cette
théorie des genres est placée ici sous l’éclairage du mythe
et de la mythocritique, dont ce livre cherche à être une nouvelle
illustration. Pas plus que je n’avais forgé le mot « mythocritique »,
repris de Gilbert Durand, je n’ai créé « mythopoétique »
— à peine moins monstrueux que la dithyrambopoétique d’Aristote.
Le point de départ m’a été fourni ici par le grand comparatiste
canadien Northrop Frye […].
En
réalité, avant même Northrop Frye, la référence de Pierre Brunel
dans ce livre sur les genres littéraires est la Poétique d’Aristote. Et la grande question que cerne cet essai
critique, dans sa conclusion entée sur l’œuvre de Michel Deguy,
est celle du « vieux mythe de l’inspiration corrigé par le
culte du travail et le point d’honneur humain ».
Avant de revenir à la définition qu’on peut en déduire d’une « mythopoétique »,
il n’est pas inutile de faire un rapide bilan des acceptions actuelles
de ce mot, moins nombreuses mais aussi déroutantes dans leur diversité
que celles du mot « mythe ».
L’association
entre le nom « muthos » et le verbe « poïein » (faire) remonte à Platon, dans un très célèbre passage
de la République
où Socrate utilise le participe composé muthopoïos, « faiseur de mythes » pour désigner les
poètes. Ce passage a été souvent cité et commenté, car c’est là
que le philosophe chasse de sa cité les poètes menteurs (Hésiode,
Homère). Mais on oublie souvent aussi de rappeler que, s’il les
chasse, ce n’est pas par mépris pour leurs inventions, les « mythes »,
mais au contraire parce qu’il attribue à ces inventions un énorme
pouvoir, celui de modeler les âmes, de construire les enfants
à qui ils sont racontés :
Ne
sais-tu pas qu’en toutes choses la grande affaire est le commencement,
principalement pour tout être jeune et tendre, parce que c’est
à ce moment qu’on façonne et qu’on enfonce le mieux l’empreinte
(plattetai kai enduetai tupos)
dont on veut marquer un individu?
[…]
En
ce cas laisserons-nous à la légère les enfants prêter l’oreille
à n’importe quelle fable imaginée par le premier venu (tous
epitukhontas hupo tôn epitukhontôn muthous plasthentas) et recevoir dans leur esprit des opinions le plus
souvent contraires à celles qu’ils doivent avoir, selon nous,
quand ils seront grands ?
[…]
Il
faut donc commencer par veiller sur les faiseurs de fables (tois
muthopoïois), et, s’ils en
font de bonnes, les adopter, de mauvaises, les rejeter. Nous engagerons
ensuite les nourrices et les mères à conter aux enfants celles
que nous aurons adoptées et à leur façonner l’âme avec leurs fables
(plattein tas psukhas autôn tois muthois)
beaucoup plus soigneusement que le corps avec leurs mains.
La
plus ancienne combinaison des deux racines grecques apparaît donc
dans le contexte d’une réflexion politique, psychologique et morale
sur l’éducation des enfants. Le vocabulaire de Platon ici est
particulièrement remarquable. Les poètes « fabriquent les
mythes » ; les deux racines verbales de poïein (faire) et de plattein (façonner) sont utilisées pour désigner cette invention.
En retour les mythes « font », « façonnent »
les âmes des enfants, donc les hommes qu’ils deviendront :
le même verbe plattein est utilisé pour le dire.
C’est
dans le monde anglophone que l’association des deux termes grecs
est aujourd’hui à la fois la plus répandue, et la plus fréquemment
rattachée à un domaine analogue à celui-là. Mythopoetic et
mythopoeic, présentés comme équivalents, sont d’usage assez courant
dans la langue anglaise contemporaine pour que l’édition de 2001
du Harrap’s unabridged anglais-français
en donne une traduction : « qui crée des mythes ».
En 1967 a été fondée « The Mythopoeic Society »,
qui se définit sur son site Internet comme
« a non-profit international literary and educational
organization for the study, discussion, and enjoyment of
fantastic and mythic literature, especially the works of
J.R.R. Tolkien, C.S. Lewis, and Charles Williams ». L’Amérique du Nord connaît également un « mouvement mythopoétique »,
qui regroupe différents groupes d’action ou de thérapie (« self-help
movements ») s’inspirant
des livres de Joseph Campbell, de Robert Bly ou de Clarissa Pinkola Estes.
Il s’agit pour eux de puiser dans le folklore et les mythes des
modèles de comportement et de spiritualité. Le point commun de
ces groupes est leur recours aux archétypes jungiens et à l’exégèse
des contes populaires, pour fonder un renouveau de l’approche
des différences sexuelles, des rôles respectifs des femmes et
des hommes — des hommes surtout, car « Mythopoetic » renvoie
le plus souvent au courant masculiniste qui se réclame du livre
de Robert Bly consacré au conte « Jean de fer » des
frères Grimm. Le terme anglais reste adjectif, et s’il est fréquemment
utilisé dans le contexte de la critique littéraire, on voit qu’il
s’est nettement spécialisé dans le champ des « sous-cultures »,
ou du moins des « quêtes personnelles » mentionnées
ci-dessus par John Leavitt.
Dans
la langue allemande, en revanche, « Mythopoetik »
s’est substantivé et appartient plus nettement au vocabulaire
de la critique littéraire et anthropologique. Il figure dans le
titre de quelques essais récents : Mythopoetik.
Das Weltbild des antiken Mythos und die Struktur des nachnaturalistischen
Dramas, Im Zeichen des Dionysos : Zur Mythopoetik
in der russischen Moderne am Beispiel von Vjaceslav Ivanov, Aspekte zur Mythopoesie und Mythopoetik
bei Friedrich von Hardenberg (Novalis), « Ästhetische Konzepte der "Mythopoetik"
um 1800 ».
Les
langues romanes utilisent moins ce mot. Un recueil d’essais récent
rédigé en espagnol, mais élaboré aux Etats-Unis (Williams College)
a choisi pour titre « Mythopoesis ». Quant à la France, le Trésor de la Langue
Française signale l’apparition
en 1957 de l’adjectif « mythopoétique », défini un peu
curieusement par « qui trouve dans les mythes sa richesse
poétique ». Claude Lévi-Strauss l’employait dans la
Pensée sauvage, en 1962, pour qualifier son concept de « bricolage » :
Comme
le bricolage sur le plan technique, la réflexion mythique peut
atteindre, sur le plan intellectuel, des résultats brillants et
imprévus. Réciproquement, on a souvent noté le caractère mythopoétique
du bricolage.
Peu
de temps après, commentant ce passage, Jacques Derrida l’avait
relevé :
L’activité
du bricolage, Lévi-Strauss la décrit non seulement comme activité
intellectuelle mais comme activité mythopoétique. […] C’est donc
ici que le bricolage ethnographique assume délibérément sa fonction
mythopoétique. Mais du même coup, elle fait apparaître comme mythologique,
c’est-à-dire comme une illusion historique, l’exigence philosophique
ou épistémologique du centre.
Ici
« mythopoétique » signifie simplement « qui fabrique
des mythes » ou « qui fabrique du mythe ». Dans
L’invention de la mythologie,
Marcel Détienne utilise aussi cet adjectif quand il résume la
théorie de Karl Ottfried Müller (1797-1840) sur l’épuisement de
la « faculté mythopoétique » vers l’an mille avant notre
ère [sic]. Dans la lignée de cette conception
d’une « pensée mythique », on peut noter une première
proposition de substantivation de « mythopoïétique »,
celle de Jean-Jacques Wunenburger pour qui « la tâche d’une
mythopoïétique consiste à reconstituer les intentionnalités et
les procédures mentales spécifiques à la voie mythique, qui doivent
pouvoir se distinguer nettement des visées et des méthodes de
la pensée rationnelle ».
Mais
c’est sans aucun doute à Pierre Brunel que revient d’avoir proposé
le substantif « mythopoétique » dans le registre non
de telles spéculations sur une « pensée mythique »,
mais d’une poétique d’inspiration aristotélicienne.
Mythopoétique
des genres littéraires et critiques
Pierre
Brunel emprunte le mot « mythopoétique », on l’a vu,
à N. Frye qui l’emploie comme adjectif dans son Anatomie de
la critique, en 1957, et dans le résumé de sa conception des rapports entre
« Littérature et mythe », publié dans la revue Poétique en 1971. Les deux critiques ont en commun de lier l’emploi
de ce terme à une réflexion d’ensemble sur la littérature, sur
la création littéraire et sur les genres. La question des genres
littéraires leur apparaît indissociable de celle d’un engendrement
de la littérature par le mythe. P. Brunel marque toutefois une
distance certaine vis-à-vis du critique canadien, dont les principaux
postulats sont une conception « archétypale » de la
littérature, le lien posé entre littérature et mythe par le biais
du « mythos » et le principe de l’actualisation du « mythos »
dans les genres littéraires.
Northrop Fry pose une distinction entre le "mythos" et le « mythe »
(« myth »). Mythos
est le nom qu’il donne, en reprenant le terme utilisé par Aristote
dans la Poétique, à l’affabulation des œuvres littéraires (« le
mot grec mythos […]
signifie intrigue ou développement factuel d’une histoire »). Le mythos
se subdivise selon lui en quatre modalités :« Comedy,
Romance, Tragedy, Irony&Satire ».
Il réserve le nom de « mythe » au « type d’histoire
qui concerne généralement un dieu ou toute autre créature divine ». Pour lui, « les mythes font partie du corpus
d’histoires que chaque société possède dans les premières phases
de son développement. Ils sont semblables, par leur forme, aux
autres histoires parmi lesquelles nous distinguons les légendes
et les contes populaires, mais leur contenu comporte un élément
d’importance particulière et primordiale ». Cette importance particulière suscite
deux types d’interprétation : l’interprétation allégorique,
caractéristique de la tradition judéo-chrétienne, et l’interprétation
« archétypale », qui est celle des poètes principalement,
dont l’intention première n’est « pas d’interpréter mais
de représenter ».
En effet, « alors que l’exégète ou le commentateur du mythe
trouve le sens profond du mythe dans sa signification en tant
qu’allégorie, le poète, en recréant le mythe trouve son sens profond
dans sa structure archétypale ». Ce que N. Frye entend
par archétype est différent de ce que C. G. Jung nomme ainsi,
et des « structures anthropologiques de l’imaginaire »
de Gilbert Durand. Les archétypes jungiens sont des éléments structuraux
mythiques enracinés dans l’inconscient individuel et collectif.
Les archétypes selon N. Frye sont des images
ou symboles récurrents qui unifient et intègrent l’expérience
littéraire, mais en prise directe avec la dimension sociale et
conventionnelle de la poésie.
N.
Frye postule une évolution chronologique. Au départ sont les mythes,
histoires de dieux ; puis « les mythes s’organisent
en un canon regroupant toutes ces histoires » ; ce canon
est appelé « mythologie » , et « représente
l’idée que se fait une société de son contrat social avec les
dieux, les ancêtres et l’ordre de la nature ». Là se situe d’ailleurs selon N.
Frye la vraie différence entre mythes et contes : les contes
ont « une histoire culturelle nomade » (ils parcourent le monde), tandis que les mythes
« grandissent en relation avec une religion enracinée dans
une culture ». Suit une nouvelle étape : « lorsqu’elle
atteint un certain niveau de développement, une mythologie produit
une théogonie ». Enfin, cette mythologie est soumise
à l’interprétation allégorique ou archétypale. Plusieurs années
après l’article de la revue Poétique, N. Frye écrit dans La Parole souveraine que « les mythes auxquels on ne croit plus,
qui ne sont plus rattachés au culte et au rituel, deviennent purement
littéraires ». Une difficulté, pour le lecteur
du critique canadien, est de comprendre comment articuler cette
conception historique du devenir des mythes avec son affirmation
catégorique de « l’identité entre la littérature et la mythologie ».
L’explication selon N. Frye est dans l’idée de potentialité littéraire
contenue dans chaque mythe :
[…] il
est indéniable que le corpus du mythe, du conte populaire, de
la légende et le reste de ce qui émerge de la tradition orale,
est déjà, par l’un de ses aspects de la littérature ; ce
n’est pas autre chose qui se transformerait en littérature. C’est
seulement par une nécessaire économie de langage que nous parlons
d’un mythe, d’un
conte populaire ou d’une légende ; aucune de ces entités n’existe réellement
si ce n’est par sa forme verbale spécifique, et cette forme verbale
est une forme littéraire.
Le
mythe est pour lui « une forme littéraire potentielle » dont
nous ignorons tout quant à son origine, mais dont le « sens
profond » (l’expression revient souvent sous sa plume) nous
est révélée par sa « fortune littéraire ultérieure ». Mais surtout, la transformation
de la mythologie en littérature, explique N. Frye, est inséparable
de l’apparition des genres littéraires :
Lorsqu’une
mythologie se transforme en littérature, la fonction sociale de
cette dernière, de doter la société d’une vision imaginaire de
la condition humaine, trouve son origine directe dans son ancêtre
mythologique. Par ce processus, les formes typiques du mythe deviennent
les conventions et les genres de la littérature, et c’est seulement
lorsque les conventions et les genres sont reconnus comme des
caractères essentiels de la forme littéraire que le rapport de
la littérature au mythe s’impose de lui-même. L’âge d’or mythique
devient alors une convention pastorale, les récits mythiques de
la condition déchue et irrémédiable de l’homme fournissent les
conventions de l’ironie, le sentiment mythique de l’écart entre
la puissance divine et l’orgueil humain devient convention tragique,
les mythes héroïques fournissent les conventions du romanesque.
On
reconnaît là les quatre grands « genres » énoncés plus
haut (« Comedy, Romance, Tragedy, Irony&Satire »), et on peut donc déduire que la transformation de
la mythologie en littérature s’accompagne d’une transformation
du « mythe » en « mythos ».
N. Frye associe une conception très proche du structuralisme de
Claude Lévi-Strauss, qui considère qu’un mythe est la somme de
toutes ses versions, et une affirmation non moins claire de la
littérarité des mythes :
[…]
un récit ou un thème mythique n’est pas une idée platonicienne
dont tous les traitements ultérieurs ne sont que des approximations,
mais un principe structural informant de la littérature et plus
nous étudions les prolongements littéraires d’un mythe, plus notre
connaissance de celui-ci s’approfondit.
N.
Frye, enfin, oppose la science d’un côté, qui, « par son
appel à la preuve, à la mesure exacte et à la déduction rationnelle
est le langage du désengagement », et de l’autre côté le
mythe qui est « le langage de l’engagement » (concern).
C’est à ce point qu’apparaît le terme « mythopoïétique »,
en tant qu’adjectif qualifiant cet « engagement » qui
structure une société, et dont la littérature est l’un des modes
d’expression parmi d’autres :
[…]
la littérature n’est qu’une partie, même si c’est une partie centrale,
de la structure mythopoïétique d’engagement qui projette dans
la religion, la philosophie, la théorie politique et de nombreux
aspects de l’histoire, la vision que peut avoir une société de
sa condition, son destin, ses idéaux et de la réalité exprimée
selon ces facteurs humains.
Malgré
un évident point de rencontre (le postulat de l’existence
de deux modes de pensée, l’un rationnel et scientifique, l’autre
non), il serait erroné de confondre cette « structure mythopoïétique
d’engagement » avec les courants mythopoétiques inspirés
de la psychologie jungienne évoqués plus haut. N. Frye choisit
plutôt comme référence Freud, tout en gardant vis-à-vis de lui
une certaine distance :
Depuis
le Romantisme, il est fait de plus en plus cas des aspects involontaires
de l’œuvre d’imagination et de la façon, en particulier, dont
la faculté spécifiquement mythopoïétique, faculté de création
de la forme métaphorique centrale de l’œuvre littéraire, semble
être associée aux facultés mentales situées, ou apparemment situées,
hors du conscient. Plus l’exploration de l’inconscient progresse,
plus les parallèles entre la littérature, d’une part, et le rêve,
d’autre part, sont remarquables. Il est certain que depuis Freud
nous sommes habitués à voir la création refléter les tensions
et les conflits propres à l’âme du poète aussi bien que ceux de
la société. Le poème pourrait donc aussi être dans une certaine
mesure une allégorie de la vie intérieure du poète et il n’en
manque pas pour affirmer que le « sens profond » du
poème est ce que le poème révèle inconsciemment. Mais si remarquables
que soient les analogies entre la faculté mythopoïétique et l’inconscient,
et aussi exact que soit le fait que les poètes révèlent, et dans
une certaine manière libèrent, leurs conflits intérieurs dans
leur œuvre, il n’en reste pas moins que la faculté mythopoïétique
peut difficilement être identique à l’inconscient refoulé freudien.
À la différence du rêve, elle recherche la communication et tient
compte de son auditoire, c’est pourquoi elle doit se situer bien
plus près du conscient. L’art du poète peut s’exercer à un niveau
purement conscient, ou il peut opérer à un niveau que nous décrivons
vaguement comme instinctif, intuitif, inspiré ou volontaire, lorsque
son talent d’écrivain lui dicte le mot juste, et cela, qu’il soit
capable d’en donner la raison ou pas.
Clairement,
le critique canadien choisit une approche plus sociologique et
poéticienne que psychologique, même si bien évidemment la psychanalyse
freudienne est l’un des outils efficaces de l’une et de l’autre.
La dernière phrase de son article dit que, « si l’étude du
mythe est une branche essentielle de la critique littéraire, il
est tout aussi essentiel d’étudier la structure de la société ».
De la théorie de N. Frye, le livre de P. Brunel ne conserve pas
tout : P. Brunel refuse la distinction « mythe »/ »mythos »
et de manière générale la terminologie de N. Frye. Mais il semble garder la même idée directrice, directement
héritée de la Poétique d’Aristote :
Ce
que l’on peut appeler critique des mythes en littérature […] n’est
pas l’étude de certains genres ou aspects de la littérature, encore
moins une méthodologie critique consacrée, mais l’étude des principes
structuraux de la littérature elle-même, plus particulièrement
de ses conventions, de ses genres, de ses archétypes ou de ses
images récurrentes.
Ce
qui change est le sens de « mythes » et de « principes
structuraux ». Pierre Brunel récuse la quadripartition des
genres, et revient à la triade « lyrisme, épopée, drame »
de la préface de Cromwell.
Ensuite, ce n’est pas dans le « mythos », mais dans
« le mythe » grec qu’il va chercher « un point
de surgissement des genres ». Ainsi, le lyrisme voit agir
les figures d’Hermès et surtout d’Orphée, les Muses, Arion, Dionysos ;
l’épopée met en scène des dieux belligérants, et commence avec
l’invocation à la Muse ; le chapitre consacré au drame revient
sur les mythes tragiques du destin, sur l’opposition nietzschéenne
entre Dionysos et Apollon. Les mythes sont à l’œuvre au sein de
ces grands genres, ils sont aussi, explique P. Brunel, à leur
origine ; car, selon lui, « la définition la plus sûre
du mythe est celle qui le présente comme un récit des origines
[…] celle d’André Jollès, de Mircea Eliade […]. Mais le propre
de cette origine est qu’elle échappe, qu’elle se perd dans la
nuit des temps, dans une préhistoire que l’histoire ne peut nullement
appréhender » . Sa définition du mythe demeure
donc celle qu’il a exposée et développée depuis Mythocritique, en passant par les Dictionnaire des mythes
littéraires, Dictionnaire
des mythes d’aujourd’hui et
Dictionnaire des mythes féminins.
L’exploration
de ces relations particulières entre mythes et genres littéraires se rencontre parfois chez d’autres
critiques au détour d’une théorie plus générale. Je pense, en
particulier, à deux théories du picaresque qui illustrent en quelque
sorte le passage des conceptions de N. Frye à celles de P. Brunel.
Claudio Guillén,
d’abord, propose de distinguer « mythe » et « genre »
picaresque. Un « mythe » est pour lui un « concentré
d’histoire culturelle », qui produit un effet particulier
sur le lecteur ou le spectateur : une impression de « déjà-vu »,
fondée non pas tant sur des préoccupations de genre ou de technique
que sur un simple thème narratif ou dramatique, intrigue (plot)
ou scénario (story),
et sur le plaisir qui dérive du fait de le voir ou de l’entendre
une fois de plus.
Ce plaisir particulier du « déjà-vu » implique évidemment
un lecteur « au courant », averti. Selon Guillén donc,
quand on parle du « genre » picaresque, on se situe
plutôt du côté de l’écrivain, donc de la poétique, de l’œuvre
en train de se faire. Quand on parle de « mythe », on
est plutôt du côté du lecteur ou du critique, donc de la réception.
Il y a « mythe picaresque » lorsque, devant une œuvre,
le lecteur a l’impression de retrouver le scénario défini précédemment.
Ulrich Wicks,
ensuite, a donné un nom « grec » à ce « mythe picaresque » :
celui de Sisyphe. Le picaro, explique-t-il, roule la pierre du damné des Enfers :
aussitôt qu’il croit être arrivé au terme d’une mésaventure, il
« retombe » et doit à nouveau gravir une montagne de
difficultés : le rythme picaresque est un « rythme de
Sisyphe ». D’ailleurs, dans le roman de Mateo Aleman, le
héros se compare lui-même à Sisyphe. Wicks commence donc son répertoire
des fictions picaresques avec l’« archétype » du Trickster
et deux mythes grecs, Sisyphe et Hermès, pour aller jusqu’à
des films du XXe siècle (Little Big Man, Midnight Cowboy,
Zelig). On peut penser aussi
à des exemples plus connus, comme celui d’Œdipe devenu paradigme
du détective de romans policier.
Dans une perspective métacritique, il est intéressant non seulement
de théoriser le rapport entre tel mythe et tel genre, mais aussi
de faire l’histoire de ces rapprochements : montrer par exemple
le rôle joué par l’illustration mythologique, aux débuts de l’imprimerie,
pour classer les livres en fonction de leur genre.
Il faut noter aussi l’importance d’un phénomène
plus récent mais qui semble prendre une ampleur considérable :
celui qui associe le nom d’un mythe, non plus à un genre littéraire,
mais à un genre de la critique littéraire. Jean Starobinski a
distingué dans la relation critique le regard de Psyché de celui
d’Actéon. Daniel-Henri Pageaux a élu Hercule, Amphion, Vertumne
et Amalthée pour désigner les aspects de sa démarche comparatiste. Les courants critiques actuels, en effet, prennent
volontiers une figure mythique comme emblème soit de leur objet,
soit de leur démarche. Arachné est ainsi devenue une figure privilégiée
de la critique féministe des textes, Ganymède des « gay
and lesbian studies », etc. Anne Tomiche a montré tout récemment l’annexion
de Philomèle par la critique féministe et post-colonialiste, qui
dégage du récit ovidien une sorte de vulgate constituée d’une
série de motifs (femme violée, langue coupée, toile tissée pour
dénoncer et venger le viol) servant à lire toutes sortes de textes,
même sans allusion explicite à Philomèle.
La
démarche théorique de Pierre Brunel dans ce livre sur les genres
est résumée à la fin du « prologue », inspiré par Mallarmé :
À
l’égard d’un évolutionnisme désuet auquel le XIXe siècle crut
passionnément, les contemporains éprouvent une certaine défiance.
La démarche mythocritique impose, non pas une révolution copernicienne,
mais bien plutôt un retour à Ptolémée. Elle va chercher dans le
mythe un point de surgissement du genre. Et le genre même étant
susceptible d’évolution, ses modalités seront d’autant plus sensibles
qu’on verra la mythologie à l’œuvre.
On
voit que le nom de la méthode à l’œuvre ici demeure « mythocritique » :
« mythopoétique », dans le titre, ne désigne donc pas
la méthode mais l’objet de l’ouvrage. Faire une « mythopoétique
des genres », c’est utiliser la mythocritique pour voir et
montrer comment les mythes fabriquent les genres littéraires,
comment il les travaillent. C’est considérer les mythes comme
à l’origine des genres, et également comme « à l’œuvre »,
au travail au sein d’eux.
Je voudrais proposer ici un glissement,
un déplacement supplémentaire du sens et de l’emploi
du mot « mythopoétique » ; en
faire non seulement un objet d’étude, mais une pratique
de lecture. De la mythocritique à la mythopoétique,
le regard changerait de point focal. La mythocritique peut s’entendre
comme une herméneutique du texte littéraire. P.
Brunel la définit comme « un mode d’analyse
littéraire », qui examine et discerne la « présence
des mythes dans le texte littéraire », selon
trois modes : « émergence »,
« flexibilité » et « irradiation »
. Ce que je propose ici d’appeler
mythopoétique, en empruntant donc à mon tour un mot forgé par
d’autres, concerne le geste créateur (la poïesis) —
à la fois « invention » et « travail »— non
seulement des œuvres, mais aussi des mythes eux-mêmes. Du coup,
le statut et la définition du « mythe » changent eux
aussi. La mythocritique pose les mythes comme une donnée, antérieure
et extérieure au texte, que le regard critique aurait pour tâche
de reconstituer avant de l’utiliser en tant qu’opérateur dans
sa lecture de l’œuvre, comme l’écrit Pierre Brunel dans Mythocritique :
Par
le statut même d’antériorité qui les caractérise,
les mythes se situent en dehors du texte […]. Ils sont des pré-textes,
mais aussi des hors-textes »
Une
mythopoétique ne postulerait, quant à elle, ni antériorité, ni
extériorité des mythes par rapport à la littérature. Elle s’attacherait
en revanche à examiner comment les œuvres « font » les
mythes et comment les mythes « font » l’œuvre :
non seulement de quel « travail » les mythes sont les
acteurs, les agents — à l’exemple de ce que Pierre Brunel a justement
réalisé dans sa Mythopoétique des genres —
mais aussi de quel « travail » ils sont le résultat,
le produit, le « fait », ainsi que Pierre Brunel aussi
l’a montré, en particulier à propos de la figure d’Électre.
Le
refus d’une extériorité du mythe par rapport à la littérature
était déjà plus qu’esquissé par Northrop Frye. Son invention d’une
distinction entre « mythe » — qui lui permettait de
sauver l’idée d’une antériorité du mythique par rapport au littéraire
— et «mythos », qui
rendait bien compte de l’évidence des textes, était la trace,
me semble-t-il d’un malaise ou d’une hésitation. Pierre Brunel,
on l’a vu, récuse tout à fait cette distinction, et démontre bien,
dans l’ensemble de son œuvre mythocritique et tout particulièrement
dans sa Mythopoétique des genres, la littérarité des mythes. Car, tout en se référant
aux définitions d’André Jollès et de Mircea Eliade, Pierre Brunel
a utilisé aussi celle du poéticien Henri Morier qui décrit le mythe
comme une « conception collective, fondée sur les admirations
et les répulsions d’une société donnée », et en a déduit,
sinon un refus de définition, à tout le moins une définition ouverte
:
Vous
observerez qu’une telle définition large peut englober aussi bien
l’« histoire sacrée » de Mircea Eliade que la représentation
collective mystificatrice de Roland Barthes. Elle nous permet
aussi de passer d’une littérature mythologique, conservatoire
ou véhicule d’images et de récits mythiques, à une littérature
créatrice de mythes. C’est peut-être retrouver sa vocation première.
La
mythopoétique pourrait donc aller surtout dans ce sens :
montrer comment la littérature est créatrice de mythes, et, du
même coup, prendre acte d’une impossible restriction de la définition
du mot mythe. Car il reste indéniable que ce mot fait problème :
Suzanne Saïd l’appelle « catégorie poubelle » ;
André Siganos encore tout récemment refuse qu’il fasse office
de « concept fourre-tout ».
La
fiction du mythe
« Can myth be
saved? », demandait
de fait, tout récemment, l’helléniste Gregory Nagy. Dans le vocabulaire contemporain
courant, le spectre de significations du mot est des plus larges.
Il existe toutefois une spécialisation du mot qui s’est précisée
au cours du XXe siècle, et qui le relie directement aux notions
de « sacré » et d’« origine ». C’est, essentiellement,
la définition de Mircea Eliade, affirmant : « le mythe
raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui
a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements ». Sauver le mythe, à mon sens, n’est toutefois pas
tenter à toute force de démontrer la validité de ce sens prétendument
scientifique du mot. Car, dans les dernières décennies du XXe
siècle, les travaux de plusieurs chercheurs, en particulier, en
France, autour du centre Louis Gernet, ont convergé vers une certitude :
celle que ce « mythe » des historiens des religions
et des anthropologues n’existait tout simplement pas. En 1980,
Jean-Pierre Vernant écrivait :
Le
mythe est un concept que les anthropologues ont emprunté, comme
s’il allait de soi, à la tradition intellectuelle de l’Occident :
sa portée n’est pas universelle ; il n’a pas de signification
univoque ; il ne correspond à aucune réalité spécifique.
Au sens strict, le mot mythe ne signifie rien.
La
mythologie était au même moment qualifiée d’« invention »
par Marcel Détienne. « Genre introuvable, en Grèce comme
ailleurs »,
« concept impossible »,
ce mot qui passe encore aujourd’hui aux yeux de bien des gens
pour, à la fois, avoir une valeur universelle, et être issu du
vocabulaire philosophique grec, a été forgé, en réalité, à partir
d’un mot grec dont le spectre de significations est des plus ouverts,
et il n’est rien moins que certain qu’on puisse le tenir pour
opérant partout et toujours.
Le genre narratif particulier,
oral, de caractère religieux, mettant en scène des personnages
sacrés, que s’acharnent à définir les continuateurs de Mircea
Eliade ne se rencontre jamais en dehors d’une contextualisation.
Il est une fiction, une reconstitution, de mythologues, hantés
par la question des origines et du sacré pour des raisons philosophiques
ou idéologiques qui ont parfaitement et salutairement été déconstruites
il y a peu par Daniel Dubuisson.
Parallèlement
à cette évolution de l’« école française » des Vernant,
Détienne, Vidal-Naquet, Calame etc., le philosophe allemand Hans
Blumenberg récusait lui aussi la validité de la question de l’origine
dans un texte fondamental, d’abord composé en 1971 dans le cadre
du groupe de recherches « Poétique et herméneutique »
qu’il avait fondé en 1963 avec Clemens Heselhaus, Wolfgang Iser
et Hans Robert Jauss. Ce texte posait les bases de ce qui allait
ensuite être développé avec l’exemple de Prométhée dans Arbeit
am Mythos :
Une
façon de considérer le mythe comme celle que nous proposons ici
ne cherche pas à éclaircir, de manière historique ou philologique,
ce que « le mythe », originairement ou dans une phase
déterminée de notre histoire (éventuellement de notre préhistoire),
a pu être ; plutôt le mythe est-il compris ici comme étant
toujours passé au stade de sa réception. Croire qu’une telle façon
de considérer le mythe est secondaire — et donc d’un intérêt secondaire
—, c’est partir d’une distinction entre l’objet et les modalités
de sa compréhension que les sciences de la nature ont rendue obligatoire,
et pour laquelle tout résultat obtenu concernant un objet refoule
les résultats antérieurs en les abandonnant à un intérêt « désormais
purement historique ». En tant qu’objet des sciences de l’esprit,
les œuvres ayant une efficience historique ne jouissent d’aucune
préséance vis-à-vis des résultats de leur action, parce que et
pour autant que leur origine n’a aucune dignité particulière —
comme ce serait le cas par exemple dans une métaphysique de l’art
conçu comme production originaire s’accomplissant avec l’aide
des muses, de la magie ou de l’inspiration, grâce au génie même.
Production et réception sont équivalentes, pour autant que la
réception est en mesure de s’articuler. Il ne s’agit justement
pas de « recouvrer le sens perdu » ; ce serait
là simplement, pour ce qui concerne notre problème, tomber dans
un mythe de la mythologie. L’originaire reste à l’état d’hypothèse,
vérifiable uniquement grâce à la réception. Ni Homère, ni Hésiode,
ni encore les présocratiques ne nous offrent quelque chose qui
relève d’un commencement absolu ; eux-mêmes produisent à
partir d’un acte de réception ou, pour l’exprimer autrement, ne
nous deviennent compréhensibles que si nous faisons cette supposition.
L’antithèse entre originalité créatrice et secondarité herméneutique
est inutilisable : même si l’originaire se donnait à saisir,
en présentant cette qualité il serait d’un intérêt proprement
stupéfiant, mais impossible à articuler. C’est lorsqu’on le comprend
comme une hardiesse vis-à-vis de l’ancien et en relation avec
lui que l’attrait du nouveau débouche sur la jouissance de la
compréhension. Les commencements absolus nous laissent sans voix,
nous privent de l’usage même du langage. Cela toutefois, l’homme
le supporte le moins du monde et c’est en vue de l’éviter ou de
le surmonter qu’il a entrepris la plupart des efforts de son histoire.
« Production
et réception sont équivalentes » : la tâche de qui s’intéresse
aux mythes n’est donc pas de spéculer sur l’origine « du »
mythe ni de la « pensée mythique ». Le mythe n’est pas
une essence ni une idée : il existe en tant que phénomène.
Il n’y a aucune possibilité d’ontologie du mythe, mais une nécessaire
« phénoménologie de la réception du mythe ».
H.
Blumenberg met donc à l’écart la question de l’origine ;
il récuse du même coup le lien supposé entre mythe et sacré. Aristote
commençait ses leçons de Métaphysique avec une très remarquable déclaration : se poser
à soi-même des questions et s’étonner des phénomènes, c’est déjà
savoir qu’on les ignore, disait-il, et « c’est pourquoi l’ami
des mythes (philomuthos) est en quelque manière ami de la sagesse (philosophos), car le mythe repose sur l’étonnement » (ou : « est constitué de
choses étonnantes » : o gar muthos sugkeitai
ek thaumasiôn). Loin de donner,
comme on le lit souvent, des réponses aux questions que l’homme
se pose sur le monde, les mythes sont donc pour Aristote des questions.
Il est tentant de rapprocher de cette proposition les phrases
suivantes d’H. Blumenberg dans son texte de 1971, même si
pour lui ce n’est pas l’étonnement qui est premier, mais l’effroi,
l’horreur :
En
ce qui concerne le potentiel d’efficience du mythe, il est essentiel
de bien voir ceci : ce n’est pas la force de conviction de
réponses anciennes à des énigmes prétendument intemporelles de
l’humanité qui fonde la persistance des configurations mythiques,
mais plutôt l’existence implicite en elles de questions qui sont
découvertes, dégagées et articulées dans leur réception et dans
le travail qui s’accomplit sur elles. Que les mythes cosmogoniques
possèdent encore un pouvoir de fascination à l’époque des cosmogonies
théoriques ne tient pas à la réponse qu’ils formulent à la question
théorique sur l’origine du monde, mais plutôt au surgissement
de questions aussi puissantes qu’élémentaires qu’une théorie de
l’origine du monde laisse sans réponse, et qui sont plutôt du
type de la grande question leibnizienne : « cur potius
aliquid quam nihil ». Pour nous il est déjà trop évident que la science
a appris à ne même pas soulever des questions auxquelles elle
ne prévoit pas de pouvoir répondre avec ses propres moyens, pour
qu’on ne soit pas frappé par l’inconscience avec laquelle le mythe
se place à la lisière de ces questions-abîmes, sans qu’on les
lui pose. L’histoire de Prométhée ne répond à aucune question
sur l’homme, mais elle paraît renfermer toutes les questions qu’on
se pose à son propos.
Arbeit
am Mythos va plus loin encore
: « Mythen antworten nicht auf Fragen, sie machen
unbefragbar » (« les
mythes ne répondent à aucune question, ils rendent inquestionnable ») ;
« der Mythos braucht keine Frage zu beantworten ;
er erfindet, bevor die Frage akut wird und damit sie nicht akut
wird » (« le
mythe n’a pas besoin de répondre à une question ; il invente,
avant que la question ne devienne urgente et pour qu’elle ne devienne
pas urgente »). Hans Blumenberg est la référence de Hans
Robert Jauss dans ses positions, beaucoup plus célèbres en France
que celles de son inspirateur, sur la théorie de la réception
et de l’herméneutique littéraire :
L’histoire
littéraire d’un mythe n’est plus une sorte de monologue, où s’exprime
progressivement un sens préexistant dans sa pureté et sa plénitude
originelles, mais une sorte de dialogue, qui devient une appropriation
croissante d’œuvre en œuvre à travers l’histoire d’une réponse
à une grande question qui touche tout à la fois l’homme et le
monde; cela étant, avec chaque nouvelle formulation de la question,
la réponse peut avoir encore un autre sens. Ce que l’on appelle
le « dialogue des auteurs » devient ainsi un « polylogue »
entre l’auteur ultérieur, son prédécesseur détenteur de la norme
et le mythe qui joue le rôle de tiers absent.
Deux
autres conséquences majeures découlent de ces affirmations de
H. Blumenberg : d’abord confondre mythe et sacré, mythe et religion
ou rituel est une erreur et même un contresens ; ensuite,
prendre au sérieux la mythologie est méconnaître précisément son
manque de sérieux constitutif. Loin d’être, comme le prétendait
M. Eliade, des « histoires sacrées », les mythes selon
H. Blumenberg viennent, au contraire, après la terreur qu’inspire
« l’absolutisme de la réalité » et sont des instruments
pour la surmonter. Le sacré pétrifie, méduse, rend muet ;
ouvrir la bouche pour donner des noms aux dieux et raconter des
histoires à leur sujet, c’est évidemment avoir dépassé ce stade.
S’inspirant du texte de Freud Inhibition, symptôme, angoisse
(1924), H. Blumenberg distingue
l’angoisse indéterminée et panique d’une part, et la peur spécifique
qui en est une première rationalisation d’autre part. Le mythe
pour lui procède de la peur en tant que réaction à l’horreur suscitée
par « l’absolutisme de la réalité » : il crée des
images pour la dominer, pour rendre « l’inquiétant familier
et acceptable » (unheimlich heimlich). Les mythes ne sont pas le décalque de rituels religieux
ou d’une quelconque théologie ; il est probable qu’ils viennent
après eux. Ils font office d’agents de résistance au dogme théologique :
« le mythe ne tend pas vers l’absolu, mais plutôt dans la
direction opposée aux catégories qui déterminent la religion et
la métaphysique ».
Il
importe donc de prendre garde que les mythes ne sont pas étrangers
à la philosophie et à la pensée logique, au contraire. Peut-être
n’en finira-t-on jamais tout à fait avec la vieille opposition
entre mythos et logos ; mais il faut du moins avoir conscience de sa précarité,
que soulignait Pierre Brunel, en1974, dans le premier chapitre
de son Mythe de la métamorphose.
Dans un court texte intitulé « Œdipe ou : Le mythe raisonnable », écrit en 1932 à propos de la représentation
de l’Œdipe d’André Gide, Walter Benjamin citait Gide lui-même :
« Comment
a-t-on pu croire à cela ? » s’écrie Voltaire. Et pourtant
chaque mythe, c’est à la raison d’abord et seulement qu’il s’adresse,
et l’on n’a rien compris à ce mythe tant que ne l’admet pas d’abord
la raison. La fable grecque est essentiellement raisonnable, et
c’est pourquoi l’on peut, sans impiété chrétienne, dire qu’il
est plus facile d’y croire qu’à la doctrine de saint Paul, dont
le propre est précisément de soumettre, supplanter, « abêtir »
et assermenter la raison.
et
le commentait ainsi : « l’écrivain ne prétend pas que
la raison (ratio) ait tissé
la légende grecque, ni qu’en elle seulement se trouve le sens
grec du mythe. L’important est plutôt la distance entre le sens
actuel et cet ancien sens, et la manière dont la distance par
rapport à l’interprétation ancienne est simplement une proximité
nouvelle par rapport à la légende elle-même, par elle le nouveau
sens s’offrant inépuisablement à de nouvelles découvertes ».
Il
intéresse grandement l’histoire, celle de la philosophie comme
celle de la littérature, de retracer le développement et le poids
idéologico-politique de ce concept même de mythe, d’expliquer
comment et pourquoi à partir du mot grec on a forgé, fabriqué,
travaillé le concept de mythe. Cette histoire commence à être
connue pour certaines périodes essentielles, grâce en particulier
au chemin tracé par Marcel Détienne. Il reste encore toutefois
bien des chapitres à écrire, à commencer par l’histoire des refus
et contestations de la mythologie et celle de la concurrence entre
mythologie classique et mythologie biblique. C’est l’histoire
du mot qu’il faut écrire, comme en avertit Jean-Louis Backès : « mythe » (myth, Mythus, mito…)
est « un nouveau venu » dans les langues de l’Europe.
Il apparaît en Allemagne dans les dernières années du XVIIIe siècle,
en France dans les premières années du XIXe. On ne le rencontre
en anglais que vers 1830 ; l’Académie Russe ne l’enregistre
qu’en 1847, l’Académie Espagnole en 1884. Mais c’est surtout l’histoire
et la pensée de la fascination pour ce mot qui est à construire,
dans la lignée des travaux de Daniel Dubuisson : on comprendra
mal les phénomènes de mode et de société qui précipitent aujourd’hui
le grand public vers l’ésotérisme et les spéculations psychologiques
les plus hasardeuses, ce qui fait le succès mondial d’un Da
Vinci Code, tant qu’on n’aura pas vraiment démêlé ce que le XIXe
siècle cherchait dans l’idée d’« origine », et le XXe
dans celle de « sacré ».
De
la fiction au mythe : fictions mythiques
Pour
« sauver le mythe », différentes méthodes ont été essayées :
celle de N. Frye, qui distingue entre « mythe » et « mythos »,
celle d’André Siganos, qui distingue entre « mythe »,
« mythe littéraire » et « mythe littérarisé », etc. Rien n’y fait, le mot gêne,
à juste titre comme on vient de le voir, et cette gêne peut conduire
à tenter de l’éliminer du vocabulaire critique : on le remplace
alors par son équivalent latin, fabula, ou français classique, fable. On veut éviter ainsi l’anachronisme, en tâchant d’appliquer
aux époques étudiées les concepts qu’elles-mêmes légitimaient,
et en intériorisant l’historicité de la notion ; c’est une
tendance actuelle, et parfaitement justifiée à mon sens, des études
portant sur la Renaissance et l’âge classique. On peut aussi mettre
à distance les mots « mythe », « mythique »,
mythologique » par un emploi systématique des guillemets,
signe d’une méfiance soulignée ainsi par Jean-Marie Schaeffer :
« j’ai quelques réticences à me servir de cette notion, qui
me semble être pour une part non négligeable un artefact savant ».
En
réalité, le mythe n’a pas besoin d’être « sauvé », au
contraire : il existe, on parle tellement de lui ! Il
n’existe même que trop, sous diverses formes, dans un très
large spectre de définitions. Il est donc sans doute vain de s’acharner
à légiférer sur l’emploi du mot, de tenter de lui découper un
territoire d’usages légitimés par une autorité scientifique ;
car les pétitions de principe n’empêcheront jamais l’usage d’exister
et de se développer. Il faut au contraire prendre acte de la labilité
de la définition, et partir justement des usages du mot pour construire
l’étude de ce que ce mot désigne .
Je citerai une fois encore Marcel Détienne :
L’illusion
mythique triomphe de faire croire aux inventeurs modernes de
la mythologie que rien n’est plus concret, plus réel, plus évident
que le mythe. Dans l’enquête sociologique menée au pays du mûthos par un sage indigène, le mythe, au contraire, récite
sa diversité, si complète qu’il fait, à vrai dire, flèche de
tout bois. N’est-il pas dispersé entre le nom propre et l’épopée,
le proverbe et la théogonie, la fable et la généalogie ?
La mythologie, habitée par le mûthos, est un territoire ouvert où tout ce qui se dit dans
les différents registres de la parole se trouve à la merci de
la répétition qui transmute en mémorable ce qu’elle a sélectionné.
Et le mythe, loin de conférer à la mythologie l’identité qu’il
semble lui devoir, révèle en allant d’un sens à l’autre qu’il
est un signifiant disponible.
C’est
précisément sur ce très large spectre d’usages du « signifiant
disponible » qu’une critique littéraire peut « travailler »,
car il permet de rencontrer d’autres très larges spectres de sens,
ceux de deux autres mots qui intéressent directement un questionnement
sur la poétique, c’est-à-dire les mots « fiction » et
« écriture » :
La
voix fugitive et la parole vive font partie des inventions de
la mythologie, de ses leurres, des mirages toujours renaissants
qu’elle se plaît à susciter, en s’inventant au long d’une histoire
dont il fallait reconnaître le parcours, fût-ce de façon provisoire.
Car la mythologie, au sens grec — à la fois fondateur et toujours
assumé —, se construit à travers des pratiques scripturales, dans
la mouvance impérieuse de l’écriture. Une histoire de l’intérieur,
rivée à la sémantique de mûthos, oppose un démenti formel à l’affirmation d’usage que la mythologie ne
connaît ni lieu, ni date de naissance, qu’elle n’a pas d’inventeur,
de même que les mythes ne connaissent pas leur auteur. L’enquête
généalogique exhibe son état civil : le « mythe »
est né illusion. Non pas une de ces fictions produites inconsciemment
par les premiers locuteurs, une de ces ombres que le langage primordial
jette sur la pensée, mais un fictif consciemment délimité, délibérément
privatif.
Aristote use du même mot « mythos » dans le passage
de la Métaphysique cité plus haut, et lorsqu’il le définit,
dans la Poétique, comme « le principe et si l’on peut
dire l’âme de la tragédie »,
c’est-à-dire la « représentation de l’action » ou « le
système des faits ». Roselyne Dupont-Roc
et Jean Lallot signalent la coexistence aussi à l’intérieur même
de la Poétique de
deux sens du mot, l’un qu’ils traduisent dans leur Index
des notions par « histoire » (le « mythos »
de Frye, que les poéticiens à partir de la Renaissance appellent
« fable »), l’autre par « histoires traditionnelles,
transmises » (au sein desquelles on peut compter les « mythes »
de Frye, « histoires de dieux »). La seule différence
posée explicitement par Aristote est dans la notion d’héritage :
on peut, dit-il, composer une tragédie sur un sujet hérité, traditionnel
(mais il faudra de toute façon en faire une « histoire »,
un « mythos », un « système des faits »).
On peut aussi inventer une « histoire » nouvelle :
[…]
il ne faut pas vouloir à tout prix s’en tenir aux histoires traditionnelles
(tôn paradedomenôn muthôn) qui forment le sujet de nos tragédies ; c’est
même une exigence ridicule puisque aussi bien ce qui est connu
ne l’est que d’une minorité, mais il n’empêche que cela plaît
à tout le monde.
Il
ressort clairement de tout cela que le poète doit être poète d’histoires
(poiêtên […] tôn muthôn) plutôt
que de mètres, puisque c’est en raison de la représentation qu’il
est poète, et que ce qu’il représente, ce sont des actions ;
à supposer même qu’il compose un poème sur des événements réellement
arrivés, il n’en est pas moins poète ; car rien n’empêche
que certains événements réels ne soient de ceux qui pourraient
arriver dans l’ordre du vraisemblable et du possible, moyennant
quoi il en est le poète.
« Mythos »
est dans tous les cas le scénario de l’histoire racontée, jouée
ou citée tel que le poète à chaque fois l’invente. Mais il existe
des « mythoï » hérités, transmis par une mémoire collective,
et des « mythoï » inventés, nouveaux. C’est donc à la
poétique proprement dite de s’interroger, comme elle le fait fort
bien, sur l’invention des mondes fictifs
et sur le fonctionnement de la fiction, c’est-à-dire sur le « mythos »
aristotélicien dans son ensemble. La tâche d’une mythopoétique
comparatiste est plus particulière : examiner comment certaines
fictions deviennent des mythes, à la faveur d’un processus de
réception et de réécriture, de mémorisation et de déformation.
Ou, pour parler en termes aristotéliciens, examiner comment et
pourquoi certains « mythoï » deviennent des « mythoï
hérités ».
Un
récent article de Marielle Macé, sous le beau titre de « fables
pensives », étudie la présence de la fiction dans quelques
essais de Roger Caillois : le récit fictif d’un épisode de
la vie de Dürer, la fable du preneur de rats de Hameln, un conte
musulman, et un épisode de l’épopée japonaise ; elle les
confronte à une méditation de Paul Valéry sur « l’homme à
la coquille ». En s’inspirant des catégories posées par Gérard
Genette dans Fiction et diction, M. Macé pose et vérifie dans cet article une hypothèse :
celle que « le discours réflexif se laisse volontiers transformer,
glisser vers la fiction, que c’est même une de ses pentes privilégiées,
mais qu’il cherche à maîtriser pragmatiquement ce glissement […],
fait en sorte par exemple que le lecteur rétablisse derrière chaque
mouvement vers la fable une intention de type allégorique, une
fonctionnalité argumentative ». Et, ajoute-t-elle, « le
lecteur d’essai, à son tour, cherche la fable ». Si
l’on admet de la sorte que tout texte connaît la tentation — conjurée
ou non — de la fiction, on peut aussi, je crois, postuler que
cette fiction, selon la fortune qu’elle connaît, est un mythe
en puissance. Certes, cela semble contredire, à la lettre, les
propositions de Thomas Pavel qui soutient au contraire dans Univers
de la fiction :
[…]
avec le temps, l’adhésion de la société à la vérité des mythes
décroît graduellement : ce long processus finit par miner
le statut privilégié des territoires mythiques. Mais, ces territoires
ne disparaissent pas pour autant : ils forment un réseau
trop complexe et trop habilement agencé pour que la société l’abandonne.
Les mythes, du moins une partie d’entre eux, se transforment en
fiction. Les territoires restent inaccessibles, mais pour des
raisons différentes. La distance aux mythes nous sépare des espaces
sacrés, ouverts peut-être à des genres particuliers de voyages
(l’initiation, les rituels, la mort) ; la nouvelle distance
fictive est imperméable aux techniques religieuses traditionnelles.
Mais
c’est que Thomas Pavel, ici, restreint l’emploi du mot « mythe »
à des récits qu’il qualifie lui-même de « religieux »
et « sacrés ». Il fait référence à des « mythes »
compris comme des histoires mettant en scène des dieux et liés
à des croyances. L’idée est la même que celle de N. Frye citée
plus haut (« les mythes auxquels on ne croit plus, qui ne
sont plus rattachés au culte et au rituel, deviennent purement
littéraires ») ; seulement, le mot « fiction »
a désormais remplacé l’adjectif « littéraires ». C’est
ce même sens que mobilise aussi Jean-Marie Schaeffer lorsqu’il
récuse, quant à lui, l’assimilation des « mythes » (avec
des guillemets) à la fiction. Réservant le mot « fiction »
à la désignation d’une « feintise ludique partagée »,
il refuse, en bonne logique, qu’on l’utilise pour les « croyances
auxquelles les hommes qui les tiennent pour vraies adhèrent ».
C’est d’ailleurs sur l’analyse de Thomas Pavel qu’il s’appuie
alors, rappelant que selon celui-ci « tandis que la croyance
aux mythes de la communauté est obligatoire, l’adhésion à la fiction
est libre et clairement limitée du point de vue spatial et temporel ». Il peut alors envisager le cas des « mythes »
qui sont sortis de leur régime initial de croyance tenue pour
vraie, soit pour des raisons historiques (affaiblissement de la
religion de référence), soit pour des raisons géographiques (parce
que ces « mythes » sont lus par d’autres civilisations) :
Dire
que Gilgamesh est une fiction,
c’est émettre une contre-vérité. En revanche, il est sans doute
vrai que dans notre culture il fonctionne comme une fiction :
dans la mesure où nous vivons dans une société dans laquelle ce
récit ne trouve pas de point d’accrochage avec les croyances que
nous tenons généralement pour vraies ou fausses, nous avons spontanément
tendance à le lire sur le mode fictionnel. Pour les croyants appartenant
à l’une ou l’autre des religions ayant actuellement cours, Gilgamesh
ne saurait plus concurrencer les récits auxquels ils adhèrent,
puisqu’il fait partie d’une religion qui a disparu. Pour les non-croyants,
il ne saurait plus constituer une fausse croyance, puisqu’il n’y
a plus personne pour y croire. Il n’en reste pas moins que, ce
faisant, l’usage actuel impose le cadre pragmatique de la fiction
à un ensemble de représentations qui n’en relevaient pas dans
leur contexte intentionnel d’origine.
Pour
J.-M. Schaeffer, il s’agit dans ce chapitre de son livre de distinguer
la « feintise ludique partagée » qu’est la fiction des
« croyances fausses ou illusions ». C’est donc très clairement
du statut religieux des mythes qu’il s’agit, non du « mythos »
aristotélicien, bien au contraire. D’ailleurs, après avoir d’emblée,
au début de son livre, exprimé sa méfiance devant l’emploi du
mot « mythe » et renvoyé à ce propos aux travaux
de Marcel Détienne, J.-M. Schaeffer précise dans ce même chapitre
les raison de cette méfiance : « les ‘mythes’, écrit-il,
ne sont évidemment jamais que les croyances des autres ». Son refus d’intégrer les « mythes »
à la fiction est donc la conséquence de l’usage particulier du
mot « mythe », ou plutôt des deux usages, qu’il a choisis :
l’usage dit « ethno-religieux », renvoyant à la définition
du mythe comme « histoire sacrée », et l’usage dérivé,
hérité des condamnations judéo-chrétiennes et rationalistes de
la mythologie païenne, qui voit dans les « mythes »
des superstitions ou des croyances fausses. Et il est bien évident
que son raisonnement, dans cette mesure, ne saurait être mis en
cause.
J.-M. Schaeffer soulève en outre deux questions importantes au
détour de cette analyse. La première est celle de ce que Gérard
Genette appelle l’« état involontaire de fiction »,
état qui est celui des récits religieux (il dit « mythes »)
auxquelles on ne croit plus. J.-M. Schaeffer accorde que, dans
ce cadre, « leur fictionnalisation permet de […] recycler
[les « mythes »] en supports de satisfaction esthétique,
et donc de continuer à en tirer un profit en termes cognitifs
et affectifs ».
Dans notre culture contemporaine, me semble-t-il, ces questions
de croyance et de fictionnalisation se posent avec plus d’acuité
pour les mythes bibliques que pour les mythes gréco-romains.
La seconde question apparaît lorsque J.-M. Schaeffer poursuit
dans sa critique du mot « mythe », en reprochant aux
« mythologues qui ne veulent pas disqualifier les croyances
des sociétés qu’ils étudient » d’être aveugles « au
fait, pourtant fort intéressant, que les séances narratives à
partir desquelles ils reconstituent les prétendus ‘mythes’ peuvent
fort bien combiner des séquences ‘tenues pour vraies’ par le conteur
et son auditoire (par exemple les récits généalogiques) avec des
séquences clairement posées comme fictives ».
J.-M. Schaeffer a glissé de l’exemple de Gilgamesh, vaste et antique épopée que nous avons reçue dans
une forme écrite, à celui de récits oraux tels que les collectent
et les transcrivent ethnologues et anthropologues. Or, me semble-t-il,
la très sérieuse et très justifiée critique qu’il formule ne vaut pas seulement pour le second
exemple : on peut envisager que différents régimes de croyance
et de vérité soient mêlés ou se succèdent, qu’« imagination
fictive et croyance sérieuse » coexistent au sein des « bricolages
pragmatiques » que peuvent être tous les « prétendus
récits mythiques », oraux ou écrits, anciens ou modernes. Dans cette
mesure, peut-être faudrait-il réévaluer l’idée que « dire
que Gilgamesh est une fiction » soit « émettre une contre-vérité ».
Car sans doute y avait-il dans Gilgamesh beaucoup de « croyances sérieuses » pour
ceux qui le récitaient et pour ceux qui l’entendaient ; mais
il n’y avait peut-être pas moins aussi d’« imagination fictive ».
La question de la croyance et de la vérité se pose à propos de
celui qui invente le mythe, de celui qui le raconte, de celui
qui l’entend ou le lit, et du critique qui en propose une théorie.
La voie à suivre pour réfléchir
à ces problèmes essentiels a été ouverte par Paul Veyne, qui affronte
l’interrogation trop souvent éludée « les Grecs ont-ils cru
à leurs mythes ? », et y répond en mettant en évidence
l’existence d’une pluralité de « mondes de vérité »
et de « régimes de croyance ».
La réflexion de J.-M. Schaeffer sur la fiction porte précisément
aussi sur cette question-là, qui ouvre un vaste et passionnant
domaine de recherche. L’enjeu n’est pas seulement le sens à donner
au mot « mythe », mais aussi celui du mot « fiction »,
son rapport au jeu, à l’imagination, à la réalité et à la vérité.
Lorsque je pose l’hypothèse que des fictions deviennent mythes,
ou, pour le dire autrement, qu’il existe des fictions mythiques,
il ne s’agit donc pas pour moi de construire une généalogie, ni
même de renverser la construction généalogique selon laquelle
les mythes auxquels on ne croirait plus deviendraient fictions.
Il me semble bien, en effet, qu’il n’y a pas autre chose dans
ce postulat que l’idée de sécularisation. Mais il ne peut y avoir
de sécularisation que s’il y a eu d’abord du religieux ou du sacré.
Or, je l’ai dit, on a intérêt à donner un sens large au mot mythe,
englobant certes des récits relevant de religions, mais excédant
très largement ce sens. Et même les « mythes »-histoires
de dieux ne sont pas réductibles au religieux ni au sacré, soutient
Hans Blumenberg, c’est précisément pourquoi ils participent de
la fiction, au moins en tant que jeu de l’imagination :
C’est
seulement lorsqu’on comprend le mythe comme distance vis-à-vis
de ce qu’il a laissé derrière lui — ce que l’on peut appeler effroi,
dépendance absolue, rigueur du rituel et de la prescription sociale
ou comme l’on voudra — que l’on peut concevoir l’espace de jeu
de l’imagination comme le principe de sa logique immanente, d’où
proviennent les formes fondamentales de la sinuosité et des moyens
détournés, de la répétition et de l’intégration, de l’antithèse
et du parallèle.
Pour
revenir à des termes empruntés à J.-M. Schaeffer, je me demande
si des éléments relevant de l’« imagination fictive »
et d’autres relevant de la « croyance sérieuse » ne
peuvent pas être mêlés, dans des proportions variables, au sein
de toute fiction (« mythos » ou « mythos hérité »).
Et je propose donc l’hypothèse que le critère de la croyance est
efficace seulement dans certains cas pour distinguer entre mythes
et fictions. Dans la plupart des autres cas, c’est de familiarité
ou de culture qu’il s’agit. Si certains « mythes » (certaines
fictions mythiques) deviennent ou redeviennent de simples « fictions »,
c’est quand plus personne ne reconnaît en eux un héritage ancien
faute de familiarité avec la culture dont ils sont issus, ou quand
on les entend raconter pour la première fois sans référence à
une mémoire collective.
Mémoire
et scandale
Comment
et pourquoi, en effet, des fictions deviennent-elles mythiques ?
Là est toute la question, et il serait bien présomptueux de prétendre
y répondre. Je proposerai simplement, à titre expérimental, deux
critères déduits de L’Invention de la mythologie
de Marcel Détienne : celui de la mémoire et celui du scandale.
Le critère de la mémoire peut être déjà déduit de la
Poétique d’Aristote. Une fiction
devient mythe, au sens le plus général et le plus courant du mot,
quand elle est répétée, mémorisée, quand elle s’intègre au patrimoine
culturel d’un groupe donné (une société dans son ensemble ou,
au sein d’une société, une tribu restreinte) : quand elle
entre dans une mémoire commune. Mais la répétition n’est pas littérale.
La mémoire construit des mythes quand les fictions sont reconnues
au sein de variations inventives ; on retrouvera le concept
de « flexibilité » défini par Pierre Brunel. Brecht
en en 1933 proposait des « Rectificatifs à de vieux mythes » ; H. Blumenberg s’en inspire
pour parler de « champ de familiarité » et de modèle mythique :
Le
mythe n’est pas un contexte, mais un cadre, dans lequel on peut
effectuer des interpolations ; de là vient sa capacité d’intégration,
sa fonction de « modèle » [« Muster »] qui se borne à esquisser les grandes lignes, fonction
qu’il possède encore en tant que reste familier qu’on ne fait
plus qu’entr’apercevoir.
Si
les mythes intègrent des interpolations, ils peuvent aussi faire
l’objet de « reprises », ou donner lieu à des phénomènes
d’engendrement par « bouturage » — par métonymie si
l’on préfère. On retrouvera donc aussi le concept d’hypertextualité
défini par Gérard Genette dans Palimpsestes.
Je pense, en particulier,
à un exemple donné par Plutarque dans son traité sur l’herméneutique
et la réception de la littérature, intitulé littéralement, « Comment
il faut entendre [akouein] les poèmes [poïêmatôn] ». La condamnation de la poésie au nom du mensonge qui
la constitue, telle que la formule Platon dans la République,
y est renversée en éloge de la poésie en raison précisément du
mensonge qui la constitue, car, explique Plutarque, c’est du mensonge
poétique que naît le plaisir du lecteur :
Il
n’y a ni mètre, ni figure de style, ni ampleur d’expression, ni
convenance des images, ni composition harmonieuse, qui présente
autant d’attraits et de charme qu’un récit fabuleux à la trame
habilement ourdie [eu peplegmenê diathesis mythologias] : de même que dans les peintures la couleur produit
plus d’effet que le dessin parce qu’elle crée la ressemblance
et l’illusion de la réalité, de même en poésie une œuvre qui mêle
le mensonge à la vraisemblance [en poièmasi memigmenon
pithanotêti pseudos] fait plus d’impression et agrée plus qu’un ouvrage
qui n’ajoute ni fable ni fiction [ amuthou kai aplastou] à la qualité des mètres et du style. […] Car nous
connaissons bien des sacrifices sans chœurs ni flûtes, mais nous
ne connaissons pas de poésie sans fable ni mensonge [amuthon
oude apseudê poesin]. (16 b-c)
On
trouve là — notons-le au passage — les fondements de l’idée de
fictionnalité
comme critère du littéraire. Or parmi les exemples de fiction
poétique, Plutarque donne celui d’un passage de l’Iliade où Homère disait de Zeus :
Cette
fois le Père des dieux déploie sa balance d’or ; il y place
les deux déesses du trépas douloureux, celle d’Achille, celle
d’Hector, le dompteur de cavales ; puis, la prenant par le
milieu, il la soulève, et c’est le jour fatal d’Hector qui, par
son poids, l’emporte et disparaît dans l’Hadès. Alors Phœbos Apollon
l’abandonne.
« Autour
de cette fable, écrit Plutarque, Eschyle a construit toute une
tragédie, intitulée La Pesée des âmes, où il plaçait auprès de la balance de Zeus d’un côté
Thétis et de l’autre l’Aurore priant le dieu pour leur fils au
combat. Cet épisode apparaît clairement à tout le monde comme
un mythe imaginé par le poète, une fiction destinée à charmer
ou frapper l’auditeur (muthopoïêma kai plasma pros êdonên
ê ekplêxin akroatou) ». La psychostasie est une allégorie
homérique, qui donne naissance à une tragédie d’Eschyle (perdue
pour nous), puis qui chemine dans la littérature et l’art chrétiens,
en rencontrant des images similaires issues de différentes traditions.
Le critère de la mémoire collective nous fait retrouver ce que
Claude Lévi-Strauss appelle « mythisme », quand, à la
fin de ses Mythologiques, il admet : « les œuvres individuelles sont toutes des mythes en puissance,
mais c’est leur adoption sur le mode collectif qui actualise,
le cas échéant, leur mythisme ». Marcel Détienne a salué cette « ouverture
théorique » qui, pour lui, ménage in extremis
une issue au structuralisme :
[…]
reconnaître dans le mythisme un des phénomènes majeurs de la mémorabilité dans une
culture de la parole, c’est commencer à mettre entre parenthèses
le mythe comme un genre littéraire ou comme un type de récit déterminé ;
c’est découvrir la diversité des productions mémoriales :
proverbes, contes, généalogies, cosmogonies, épopées, chants de
guerre ou d’amour. Et peu importe que chaque société distribue
les dits de la tradition selon un ordre propre d’intuitions ou
d’effets choisis. Toutes ont en commun, en se livrant au travail
de la variation dans la répétition, de subir l’épreuve de la même
décantation : les paroles transmises et les récits connus
de tous sont fondés sur l’écoute partagée ; ils ne retiennent,
ils ne peuvent retenir que des pensées essentielles, ironiques
ou graves, mais toujours façonnées par l’attention prolongée d’un
groupe humain, rendu homogène et comme présent à soi-même par
la mémoire de générations confondues.
Ce commentaire de M. Détienne
nous invite, en outre, à élargir le concept de fiction comme celui
de mythe: à passer à ceux de « fictionnel » et de« mythique ».
Car on trouvera du « fictionnel » et du« mythique »
au sein de toute une pléiade de formes et de genres. Et,du coup,
le critère de la mémoire ne sera pas suffisant ; il faudra
luiadjoindre celui du scandale.
La
mémoire, dit Marcel Détienne dans cette phrase, retient « des
pensées essentielles, ironiques ou graves ».
Il ajoute plus loin que « nulle civilisation ne peut
s’accomplir sans avoir éprouvé, ressenti le
caractère scandaleux du discours mythique ». Absurdes ou obscènes, des fictions deviendront
plus facilement mythiques si quelque chose en elles gêne l’interprétation,
choque la morale, accroche la pensée, appelle l’exégèse. Les philosophes, on le sait bien, sont parmi les premiers
commentateurs, et même parmi les premiers auteurs de mythes,
cela en dépit de l’effort des Lumières pour se débarrasser d’eux,
précisément en raison de leur | |