Les
universaux face à la mondialisation : une aporie comparatiste ?*
Didier
COSTE
Université Bordeaux 3
A-t-on
vu, à Seattle ou à Porto Alegre, des comparatistes manifester contre
la « mondialisation » aux côtés des écologistes et de
la Fédération Paysanne ? Le « mal-lire » et la souillure
textuelle ont-ils été brûlés en effigie aux côtés de la male bouffe
et de la pollution phréatique ? Quoique improbable, ce serait
dans la logique d’une double revendication qu’il n’est point besoin
d’être « militant »
[1]
pour porter ex officio : celle de la diversité, de la différence
ou de l’altérité, et celle d’une indépendance de l’« esprit »
(de la production culturelle et de son interprétation) vis-à-vis
de tout pouvoir auto-proclamé (en l’occurrence, les contraintes
de la rentabilité à court terme édictées par le « marché »).
Or
toute l’histoire de notre (in)discipline et de sa crise permanente
[2]
est marquée, d’autre part, par la double quête
de généralité et d’universalité, dans l’espace géoculturel (idée
de Weltliteratur) et dans le temps (idée de constantes ou d’invariants). La position instable
qu’elle cherche à occuper toujours « entre l’un et le divers »,
pour reprendre le titre d’un ouvrage majeur de Claudio Guillén
[3]
, témoigne elle-même autant d’une idée obstinée
que d’une tension malheureuse. L’interrogation aiguë sur la définition,
le champ, les frontières, les méthodes du comparatisme littéraire,
qui se perpétue et se renouvelle sans cesse depuis les débuts de
son insertion institutionnelle, semble avoir agi plutôt comme un
ciment que comme un facteur d’éclatement entre écoles de pensée
théoriques ou regroupements tenant aux allégeances nationales, aux
parcours universitaires, aux rencontres personnelles, au vécu historique
—il en irait du discours comparatiste comme de celui de la
philosophie. Ce qui n’empêche pas l’un et l’autre d’être devenus
mineurs, de minoritaires qu’ils étaient.
Comment
donc se fait-il que, loin de saisir l’occasion, sinon la chance,
fournie par cet ensemble de phénomènes planétaires que l’on aimerait
appeler le nouveau désordre mondial, le présupposé (qui est aussi
un vœu) de brassage, de corrélation et d’interaction des langues,
des idées, des esthétiques, des représentations, des imaginaires
et des paysages mentaux, qui fonde notre activité dans son principe
et sa pratique, paraisse se retourner contre elle, sinon même signer
son arrêt de mort, comme beaucoup l’ont craint depuis Yalta et plus
encore depuis la chute du mur de Berlin ? On pourrait avancer
bien des explications, je n’évoquerai que quelques hypothèses en
me demandant en premier lieu : qu’est-ce qui, de la littérature
comparée, est le plus affecté ou menacé par la « mondialisation » ?
[4]
Est-ce la littérature, est-ce la comparabilité,
est-ce encore le terme effacé du syntagme (disons « étude »,
soit, entre autres : description, interprétation, histoire,
science) ?
La
littérature, concept d’invention récente, qu’on dira, pour simplifier,
né avec les Lumières, n’a pas fait que déplacer et réorganiser le
champ d’un mode de communication et d’investigation qui, sur un
même territoire, avait pu s’appeler auparavant « poésie ».
En effet, la poésie était placée sous le signe du faire, même lorsqu’elle
était art de mémoire, et sous celui du vers ou du rythme, donc du
corps, de la physis, même lorsqu’elle était spirituelle. La littérature,
en s’attachant à la lettre, se dote d’une matérialité de substitution,
mais morte. Le geste encyclopédique d’expansion et d’inclusion (rien
de ce qui est littérable ne lui est étranger) cache une exclusion
qui ne tardera guère à trahir, par le caractère peu conscient, métaphorique,
et parfois violent de ses retours, sa nature de refoulement :
l’exclusion de la voix, et avec elle, celle d’une communication
en présence. Fin de la tradition (passage à l’archive) ; fin
de la répétition, aux deux sens, anaphorique et cataphorique, du
terme (passage à la reproduction) ; fin de l’improvisation-variation
(passage à l’élaboration calculée). Mais, à l’époque où s’ébauche,
puis s’institutionnalise la littérature
[5]
, elle est encore, avec le monument, la seule
archive, dans un espace qui ne connaît pas d’autre reproduction
mécanique de l’œuvre d’art que l’imprimerie ; surtout, la mémoire
humaine vive n’est pas encore concurrencée par l’enregistrement
—que l’on voudra aussitôt croire littéral— de l’image
et du son. L’avènement de ces miroirs gelés garants de la fixité
textuelle rendra superflue, voire suspecte, la médiation de la parole
dont la valeur reposait sur la fidélité, la confiance, l’interaction
sociale. De même que la galaxie Gutenberg avait, lentement mais
certainement, sapé tout ce qui, de la poésie, contribuait à la fois
à la tradition et à la révision des valeurs et des savoirs, les
nouvelles mémoires externes, couronnées par l’archive mondiale et
instantanée de l’Internet, ont ôté à la littérature la spécificité
du mouvant et du vivant de sa pratique, et même celle de son différé.
Le différé n’est plus qu’une option offerte à tous les modes de
communication, et le temps « réel » devient en revanche
un temps fongible .
La
mondialisation en tant que telle ne saurait donc être tenue pour
responsable de la dévalorisation de la littérature, elle la porte
seulement à une échelle différente, dans la mesure où ses conditions
d’exercice, désormais mondiales, ne lui laissent aucun refuge où
elle pourrait continuer d’être ici ou là ce qu’elle était ici et
là avant la planétarisation de l’archive et de la communication
des stimuli informatifs. Ce sont aussi l’unification de son régime
et le règne de la simultanéité, conjugués notamment avec la montée
en puissance d’un vernaculaire global (l’anglais) et la confusion
des genres sous la domination du « roman » ou de la fiction
écrite en prose, qui mettent en question le terme « comparée »
dans « littérature comparée ». La comparabilité suppose
en effet une pluralité d’objets, pluralité procurée essentiellement,
ces deux derniers siècles, par des lignes de partage nationales
plutôt que régionales, historiques ou individuelles
[6]
. Loin de nous une quelconque volonté de revendiquer
de tels contours souverainistes, mais nombre de comparatistes sont
encore réticents à admettre l’obsolescence de l’ancien cadrage,
alors même que nous sommes fascinés par tout ce qui, à force de
le transgresser, lui ôte sa pertinence : œuvres et auteurs
bi- ou plurilingues, prolifération des traductions, métissages,
hybridités, diasporas à rebondissements, etc. Point n’est besoin
que se réalise la prophétie de malheur formulée par Erich Auerbach
en 1952 au sujet de l’uniformisation culturelle mondiale à travers
la standardisation forcée des modes de vie et la réduction du nombre
de langues littéraires à quelques unes, peut-être même à une seule
[7]
: dans un champ d’objets également transgressifs (transnationaux ou translinguistiques, en l’occurrence), l’on n’aura plus rien
à comparer du tout (on en sera réduit à vérifier la loi d’une synchronie),
ou bien les objets seront tous très différents, mais individuellement
différents, sui generis, vu le nombre très élevé de combinatoires
disponibles, et ils seront incommensurables, ou en tous cas, leurs
différences seront toutes différentes (l’exercice classificatoire
du comparatiste en deviendrait impossible).
Ce
qui nous conduit à la situation actuelle de la troisième composante,
nécessairement impliquée, du syntagme « littérature comparée »,
à savoir la méthode ou la pratique comparative, en tant qu’elle
révèle et pourrait accomplir la fonction ou la visée de la discipline.
Un texte récent de Daniel-Henri Pageaux est particulièrement éclairant
à ce sujet
[8]
. De ce point sur la réflexion d’ensemble qu’il
mène depuis longtemps autour de la philosophie de la méthode, il
ressort notamment que, si la comparaison des textes reste majoritaire,
l’axe de la différence culturelle semble gagner du terrain depuis
quelques années, aux Etats-Unis comme en France. Si « à [ses]
yeux, en effet, la question de l’altérité est constitutive de la
discipline [et] lui est même consubstantielle »
[9]
, nous nous rapprochons d’une position plus saine.
Je ne puis toutefois m’empêcher de penser à un paradoxe moderne
et contemporain : « Comment se fait-il que la majorité
des gens pensent qu’ils appartiennent à une minorité ? »
La mondialisation nous conduirait précisément à cela, à la tribalisation
des contextes et des intertextes, non pas à la mise en place (à
la prise de place) de chaque œuvre, texte, tendance, mode, etc.,
sur une scène mondiale, mais à l’émiettement des scènes (locales,
sexuées, dominantes ou subalternes) venues remplacer les scènes
« nationales » au fur et à mesure qu’à la toute-puissance
d’une seule nation répond l’effacement de beaucoup d’autres, leur
division exacerbée ou la promotion de leur complexité. Méthodologiquement,
la littérature comparée souffrirait donc de la prolifération des
frontières et des altérités, devenue telle que le « rien de
commun » l’emporterait et que la différence deviendrait à la
fois illisible (sans référence) et seule constitutive de l’œuvre
d’art (littéraire, entre autres). Ce serait l’accomplissement final
d’un apocalyptique programme romantique : l’universalisation
de l’originalité, ou mieux, de la singularité. La fonction-clé du
comparatisme, définie comme « étudier les différences tout
en postulant l’unité, sans cesse repoussée, ajournée, des objets
d’étude envisagés »
[10]
s’en trouverait elle-même remise aux calendes
grecques, c’est-à-dire à une uchronie nostalgique.
***
Sur
un théâtre de concepts, ou peut-être d’idées, ce n’est pas la réalité
d’une quelconque mondialisation qui peut tuer, mais nous pourrions
aisément périr de ne pas nommer mondialisation quelque chose (existant
et actuel ou non) au regard de quoi nous ne pouvons plus désigner
la même chose par « littérature comparée », ni appeler
cette chose, si elle restait inchangée, du même nom. Une tempête
s’est donc levée, dont certains paraissent encore peu enclins à
prendre pleine conscience. Sans avoir semé le vent, d’autres comparatistes,
notamment en Europe du Sud, en ont pris la mesure. Il nous serait
loisible de lire ainsi les plaidoyers enflammés d’Armando Gnisci :
Non è la letteratura […] il discorso comune che le culture si scambiano per tradursi tutte a vicenda e per lasciarsi tradurre dentro di noi e tra di noi, per tradurre e spostare continuamente verso il futuro […] tutto l’humano, con tutte le sue storie e tutte le sue forme simboliche ? [11]
La letteratura comparata […] è diventatata nel corso
del Novecento, attraverso un’instancabile interrogazione epistemica
e transnazionale […] una disciplina veramente generale, critica
e mondialistica.
[12]
Nous
voici très loin du destin suggéré par un éloquent changement de
titre pour un ensemble de trois conférences de Gayatri Chakravorty
Spivak à l’Université de Californie à Irvine, en 2000. Intitulées
à l’origine « The New Comparative Literature », elles
sont devenues, révisées, amplifiées et aggravées, le retentissant
petit volume Death of a Discipline publié en mai 2003 par Columbia University Press. Je ne reviendrai pas sur cet
ouvrage, abondamment commenté ailleurs
[14]
et auquel font plus ou moins longuement référence
presque toutes les contributions au rapport décennal 2005 de l’ACLA
[15]
. Je rappellerai seulement que G. Spivak prône
une nécessaire alliance entre littérature comparée et « area
studies » (études régionales), affirme la primauté des collectivités
sur les cultures, les secondes ne devant pas servir à définir ni
permettre de préempter les premières, et considère comme une menace
politique impérialiste le retour en force de l’universalisme et
la « séduction de l’humanisme. » On retrouve indubitablement,
entre l’attitude d’Armando Gnisci et celle de G. Spivak, quelque
chose du vieux clivage entre mondialistes et particularistes, ou
unitaristes et différentialistes, si l’on préfère, qui a divisé
et classé les comparatistes depuis l’origine. Mais Spivak et Gnisci,
pour provocateurs qu’ils se montrent, prennent en compte la mondialisation
comme actualité accomplie ou en cours d’accomplissement, non comme
horizon idéel. Et la traduction, ou mieux, le traduire, est au centre
de leurs démarches théoriques, même si elle constitue pour l’un,
un peu comme pour Emily Apter, « la langue mondiale des littératures »
[16]
tandis qu’elle met en évidence pour l’autre l’inégalité
des termes de l’échange, la disparité de perméabilité des frontières
selon le sens du passage.
***
En quoi de telles positions étaient-elles préfigurées par les universalismes
et mondialismes « traditionnels » du comparatisme européen ?
Ou plutôt, en subdivisant, nous pourrions et devrions poser trois
questions également importantes :
• l’universalisme comparatiste a-t-il pu penser quelque chose
qui nous aide à comprendre l’état du fait littéraire dans l’ère
de la mondialisation ?
• ce même universalisme a-t-il contribué à faire advenir une
actuelle mondialisation littéraire ?
• celle-ci (en tant qu’environnement contraignant du fait littéraire,
et quels que soient ses effets, fastes ou néfastes) peut-elle maintenant
être pensée en tant qu’universalité ?
Pour
cerner l’universalisme comparatiste antérieur à l’émergence de la
mondialisation dans le champ de la pensée littéraire, nous nous
pencherons en particulier sur la façon dont il se manifestait naguère
dans la mouvance d’Étiemble et d’Adrian Marino.
Ce
que nous appellerons dorénavant « l’universalisme comparatiste
classique» s’est cristallisé tout d’abord, on le sait, sur le contenu
de la bibliothèque de l’honnête homme. Avec la Weltliteratur goethéenne, le lecteur devait à la fois faire son miel des progrès accomplis
ailleurs que dans sa culture d’origine (exemple du roman chinois
arrivé à maturité quand les Germains étaient encore des sauvages)
et enrichir l’appréciation des grandes œuvres étrangères grâce à
la distance garantissant l’impartialité. On sait le jeu de mots
entre Weltliteratur et Wert<>literatur, consacrant,
à la lettre près, justement (et sur la base équivoque d’une coïncidence
nationale des signifiants) l’équivalence ou plutôt la confusion
entre canon et corpus. S’il s’agit de n’admettre dans l’aréopage,
au Congrès mondial de la Littérature, que les œuvres maîtresses,
les œuvres de maîtres de portée universelle, et de ne lire que celles-ci,
le vice de circularité de la démarche est inquiétant, car un esprit
« bien fait » ne sera en mesure ni de lire ces « chefs
d’œuvre » sur le fond contrastant du tout-venant des littératures
mineures, locales, limitées, hybrides, ni de vérifier en quoi la
valeur des œuvres universelles le serait effectivement, efficace
ou monnayable en un lieu quelconque des situations humaines concrètes.
L’autorité sélective disparaîtra vite dans la nuit légitimante des
temps. Dans son élaboration critique de la notion de Weltliteratur, François Jost lui-même risque de céder à ce paradoxe pernicieux, lorsqu’il
distingue deux sortes de spécialistes : ceux qui se fixent
isolément sur une figure « mineure » (d’intérêt local)
et ceux qui collaborent à l’interprétation d’une figure majeure.
Les travaux des premiers
sont
des spécialités transitoires ; elles jouent le rôle de
témoins dans l’histoire littéraire, mais n’aident pas à fixer
l’histoire littéraire ou à lui donner forme. Un grand génie,
au contraire, peut rester le souci permanent de plusieurs « spécialistes »,
car, pour le comprendre, ils doivent tous connaître la géographie
intellectuelle du globe, le substrat culturel commun à toutes
les littératures. Le grand génie devient un principe d’organisation
et de cristallisation […]
[17]
On
comprend mieux comment Frank Warnke peut opposer le canon relativement
stable et consensuel des littératures nationales (au sens étendu
du terme, qu’il prend comme corpus littéraire en une « langue
donnée » plutôt que comme production littéraire d’un État-nation
[18]
) à celui, beaucoup plus trouble (« far
murkier »
[19]
) du comparatiste qui aurait « par définition, quatre canons séparés ou
au moins séparables »
[20]
: celui de sa ou de ses littératures de
langue(s) maternelle(s), celui de ses langues d’exercice professionnel,
celui des autres langues de la communauté littéraire, et enfin celui
de la littérature mondiale au sens le plus large. Warnke s’empresse
de montrer que « le cadre de référence » de ces différents
canons est curieusement biaisé par l’ignorance ou le mépris des
« petites littératures » et plaide logiquement pour une
expansion du canon comparatiste dans deux directions : celle
des œuvres maîtresses reconnues dans les différents canons nationaux
mais oubliées ou indifférentes ailleurs, et celle des « petites
littératures », qui ont pu souvent jouer un rôle fructueux
d’intermédiaires entre des ensembles plus vastes. Néanmoins, en
invoquant Goethe à la fin de l’article cité, il ne se pose pas la
question des sources goethéennes de la difficulté ou de l’échec
qu’il signale dans la constitution du canon comparatiste ;
en effet, la Weltliteratur dont le principe était esquissé
dans les Conversations avec Eckermann en portait indubitablement
le germe dans la mesure où l’universalité de la bibliothèque souhaitée
pouvait s’évaluer à l’aune de l’exclusion du particulier, du spécifique
et du local. F. Jost explique ainsi réactivement le « désir
de fragmentation romantique » :
Comme la masse des publications défiait une quelconque tentative d’expliquer toutes les parties du corps littéraire, la critique savante mobilisa toute son énergie dans l’analyse exhaustive d’un petit nombre de livres. Leur attitude était un effet secondaire de l’idéal individualiste romantique. [21]
Muriel
Détrie, dans une récente contribution à la RLC, nous rappelle que
Une
lecture critique de ces lignes pourrait y déceler un certain effet
d’identification entre l’« homme universel » comme idéal
du moi et cette figure en laquelle Étiemble « croyait »,
même s’il disait, par hyperbole, ne pas croire en l’homme mais le
constater. D’aucuns pourraient contester que l’expertise scientifique
confère, outre un pouvoir d’attestation, celui d’« accorder »
leur dignité aux littératures du monde, au lieu de la leur reconnaître
en l’acceptant simplement. Enfin, ne faut-il pas un système de valeurs
et de références tout armé pour retrouver (et non découvrir) partout les mêmes motifs, images et formes ?
L’inconscient comparatiste, dans son universalisme classique disséqué
sans la moindre bienveillance par la théorie postcoloniale, tiendrait
alors pour vrais : a) que l’unité anthropologique est plutôt
un acte de foi (donc de générosité) qu’un fait asserté par un constat
scientifique ; b) la capacité juridictionnelle du critique
professionnel, et c) que nous retrouvons loin de nous ce que nous
avons d’abord trouvé en nous ou près de nous, plutôt que nous ne
nous trouvons ou retrouvons à partir de l’expérience de l’autre.
Chez
Étiemble, plus que chez bien d’autres, se manifeste toutefois de
façon aiguë le problème de la liaison/déliaison entre littérature
(ou plus généralement production artistique) et histoire. On ne
reprendra pas ici le fond du débat, bien connu des chercheurs, mais
on rappellera très sommairement la manière dont le clivage entre
historicistes et universalistes reste le plus souvent présenté.
Il apparaît très tôt, et très nettement dans le style pamphlétaire
d’Étiemble, comme une opposition entre deux objets de l’investigation
comparatiste (relations de fait/analogies textuelles et idéelles)
autant ou plus que comme une question de méthode dans une visée
commune (pour Étiemble, l’objet détermine la méthode
[25]
, ce qui implique que l’objet est choisi parmi
des possibilités données, et non construit à partir d’instruments eux-mêmes construits par et pour des
intérêts —politiques, éthiques, économiques). L’opposition
frontale et binaire entre « historicisme » et « criticisme »
est dramatisée par Étiemble au bénéfice de la seconde attitude,
de sorte qu’en faisant de l’histoire une simple « science auxiliaire »,
on condescend seulement à l’admettre parmi la foule des disciplines
qui se pressent au portillon d’un éclectisme érigé en exigence scientifique
—au nom d’un appétit de couverture encyclopédique. Or, justement,
son appel à l’interdisciplinarité est trop sincère et généreux pour
lui laisser, dans la pratique, reléguer l’histoire dans une zone
d’ombre. Sa réaction contre le factualisme minutieux de l’histoire
comparée des littératures ne l’empêche pas, fort heureusement, dans
son œuvre de critique, de manifester une conscience aiguë de l’historicité
de la production et de l’interprétation des textes.
Dans
les différentes versions de son travail sur les « invariants »
d’Étiemble, Adrian Marino élucide fort bien, tout en y adhérant,
ce que nous pourrions mieux lire aujourd’hui en effet comme une
sorte de défense idéaliste contre l’histoire :
[la notion de fait] transgresse la donnée strictement contingente (transmission, influence, réception, contact direct, etc.), pour s’identifier à tout phénomène littéraire homologable. Bref, à tout fait d’invariance, récurrent, de repérage constant à travers le temps et l’espace. [26]
Il
y aurait, d’un côté, ce qui relève de la matérialité spatio-temporelle
des êtres humains concrets, et qui n’est pas réglé, qui reste toujours
incident ou accident, contingence, et, de l’autre, les « éléments
universels et communs de la littérature et/ou de la pensée littéraire »,
qui témoignent, eux, d’une loi, mais achronique, parce qu’anthropologique.
La raison est la chose du monde la mieux partagée dans la mesure
où elle est réfractaire à la circonstance. L’a priori explicite
de l’existence d’invariants de type anthropologique est donc, aux
yeux d’Étiemble et de Marino, le seul qui tienne la route, contrairement
aux « a priori théoriques, plus ou moins
camouflés » qui font s’écrouler d’un coup « les illusions
objectives, historisantes »
[27]
. Les invariants vont de pair avec une approche
taxinomique, modélisante et typifiante, des phénomènes, et « la
parenté typologique dépasse et efface la parenté historique et génétique »
[28]
Si Adrian Marino s’efforce, en 1979, de montrer
la « parfaite compatibilité entre le marxisme et la recherche
comparée typologique »
[29]
, c’est en admettant que certains marxistes ont
réussi à intégrer des données structuralistes
[30]
. Or ne vaudrait-il pas mieux se demander si les
lois les plus centrales du matérialisme dialectique ne relèvent
pas elles-mêmes, par leur procédé de réduction scientifique et de
hiérarchisation des faits, aussi bien que par la circularité déductive-inductive
de la démarche, d’un système transhistorique d’universaux typologiques
que l’on pourrait qualifier de proto-structuraliste ? La simple
diversité des actualisations, après élimination des phénomènes aberrants,
nourrit et enrichit le corpus de chaque type. Il y a pour
Étiemble beaucoup de mauvaise littérature comme, pour l’historien
marxiste orthodoxe, beaucoup de mauvais événements. La mauvaise
littérature, comme les mauvais événements, est de l’ordre à la fois
du « bruit » au sens que lui donne la théorie de l’information,
et de ce mouvement haïssable qui déplace les lignes. La crise, la
rupture, la discontinuité, ne peuvent dès lors se penser que comme
des manifestations récurrentes
[31]
, elles ne peuvent plus être pesées en tant que
telles, en tant, le cas échéant, que moments ultimes ou moments
inauguraux, ou, pire, en tant que moments singuliers (dont le chaos
est plein). Il n’y a pas d’irrépétable historique (jusqu’à la fin
de l’histoire) ; il n’y a pas d’irrépétable dans le champ du
littéraire (jusqu’à la fin de la littérature, qui serait la fin
de l’homme). L’universel, dans ces conditions, n’est pas un horizon
mais un donné, il n’est pas à produire mais à reconnaître (à tous
les sens du terme) et à entretenir (contre les nationalismes exacerbés,
par exemple). Là où Marx appelait de ses vœux un événement qui se
profilait indiciellement à l’avenir, Étiemble tient pour indépassable
un événement annoncé, tramé dans toute l’archive culturelle et originé
dans l’essence même du fait littéraire. Mais, qu’on puisse situer
quelque part entre Marx et Étiemble la position, déjà évoquée, d’Armando
Gnisci, ou celle de Claudio Guillén
[32]
, indique bien que l’universalisme comparatiste,
sous toutes ses formes, même rénovées ou atténuées, partage une
tenace réserve vis à vis d’une universalité qui serait novation
radicale.
***
Revenons
encore quelques instants sur la théorie des invariants, dans son
triple rapport à la Weltliteratur, aux universaux
anthropologiques et génériquement à l’histoire (à la fois aux histoires,
à l’Histoire, à l’historiographie). Si Étiemble admettait occasionnellement
que ses invariants étaient une construction (nécessaire) de l’esprit,
disons une « hypothèse de travail », il n’en reste pas
moins qu’ils sont disposés « selon une échelle graduelle, à
partir du niveau le plus profond, celui des structures anthropologiques
de la psyché et de l’imaginaire. »
[33]
Ils reposent sur un fondement qui jouit du double
prestige de l’origine certaine et de la distance lointaine, voire
infinie, de la primitivité dans sa fraîcheur toujours nouvelle et,
en somme, d’une familière étrangeté (persistance et réincarnations
du mythe).
Au
niveau suivant, en remontant vers la surface, on trouve les invariants
théoriques ou idéologiques : « L’unité
et l’ordre théorique et systématique des idées —en dehors
de toute influence ou circulation intratextuelle— est impensable
et irréalisable sans le repérage [de tels invariants] »
[34]
J’aimerais ici poser une triple question :
« De quoi nous sert une telle unité des idées ? »,
« Pourquoi la postuler ?» et « De quelle nature peut
être pareille unité ? » Nous apprenons seulement qu’elle
« ne saurait être réalisée sans l’utilisation, sur la plus
large échelle possible, des permutations et des homologies du type
passé-présent/présent-passé, circuit herméneutique essentiel. »
[35]
Une confusion, qui prête le flanc aux attaques
de la sociocritique, semble régner, entre topoi et idéologèmes,
et l’on pourrait objecter que, si les premiers doivent leur apparente
(et fallacieuse) constance à leur réelle complexité ou énigmaticité
(qui permet, comme dans le cas du proverbe, toutes sortes de translations
et même d’inversions), les seconds doivent au contraire leur transmission
inaltérée dans le temps et dans l’espace à leur qualité d’unités
minimales, qui ne prennent sens (comme des particules élémentaires)
qu’en composition et en situation.
La
troisième strate serait celle des « invariants littéraires proprement dits » : « Étiemble nous convoque à un surprenant
spectacle : celui de la littérature universelle en tant que
réalité constante, […] produits de l’acte poétique qui n’a pas changé
au cours de l’histoire et qui ne peut changer d’une manière radicale. »
[36]
Cette dernière catégorie comprendrait principalement
les grands genres, comme l’épopée. Or, d’une part, est-il certain
que ces genres peuvent, moyennant quelque métamorphose superficielle,
subsister dans leur essence, comme le pensait Lukàcs, en passant
d’un système générique à un autre ? N’est-il pas vain de tenter
d’hypostasier les genres, si on ne peut mieux les concevoir que comme fonctions dans des systèmes
génériques, eux-mêmes liés au partage de fonctions sociales ?
(Ainsi la fonction épique pourrait-elle persister dans une organisation
sociale qui ne repose plus sur la tripartition des prêtres, des
guerriers et des paysans ?) D’autre part, la position surplombante
que s’arroge dans cette affaire la figure du théoricien comparatiste
n’est-elle pas quelque peu anachronique ? Il voit à ses
pieds s’écrouler des nations, naître et disparaître des civilisations,
tandis que fructifie saison après saison, résistant à tous les assauts
des nains politiques, l’arbre à paroles pétrifié ou inversement
le monument bourgeonnant, animé de l’intérieur par la force du désir.
Voici un paysage imaginaire très daté et immédiatement reconnaissable :
il n’est pas de la seconde moitié du XXe siècle européen mais de
la fin du XVIIIe et de la première moitié du XIXe, de Delille et
Roucher à Goethe, Hugo et Marx.
Même chose au quatrième et dernier étage des invariants, où habitent les « invariants théoriques littéraires », soit « la totalité, manifestée sous toutes ses formes (explicites ou latentes), de la réflexion théorique de et sur la littérature, ayant un caractère catégoriel, répétitif, stable, circulaire, pseudo-original. » [37] La pensée du littéraire ne serait partout et toujours que variations et fugues sur un même thème : façon formellement élégante de boucler une théorie par le postulat qui la fonde (« la littérature est une », il est donc logique qu’elle dise toujours la même chose d’elle-même, et que son discours sur elle-même soit constant met en évidence son unité). On s’aperçoit aisément que la nomination unifiante est un acte performatif, et ce passage du normatif et de l’exécutif au performatif est lui-même historiquement daté ; il correspond au pouvoir d’institution magique ou proclamatoire que s’arroge aussi la critique, par voie de manifestes, à partir du romantisme et des avant-gardes. Encore une fois, il ne s’agit pas pour moi d’attaquer la stratégie d’Étiemble, mais de la situer et de la comprendre historiquement : elle ressemble fort, par ses procédés, sinon par ses fondements, à celle du groupe surréaliste, mimant ou répétant la révolution mondiale sur la scène d’un monde parallèle. Pour le créateur, comme (assez logiquement) un peu plus tard pour le critique comparatiste, il importe de postuler un espace mondial afin de pouvoir y assumer la position paradoxale déjà convoitée par les romantiques : mondialement seul contre tous. Adrian Marino conclut son grand article sur les invariants par ces mots :
Les invariants visent à l’universel. La littérature forme une unité. La littérature est la « décantation » de cette unité. Étiemble nous invite, très opportunément, à nous en souvenir et à le reconnaître.
Rien
n’est résolu pour autant. Relisons le remarquable rapport de R.K.
Dasgupta au Congrès de l’AILC organisé par Robert Escarpit à Bordeaux
en 1970. Il y montre de façon extrêmement convaincante qu’entre
l’émergence d’une conception fortement historisée de la production
littéraire chez un Bankim Chandra Chatterji qui a trouvé dans le
positivisme de Comte « un cadre pour son approche sociologique »
[38]
et l’idéalisme essentialiste de Sri Aurobindo
qui récusait l’exigence d’étudier « tous les précédents, les
circonstances, les influences, l’entourage [d’un poète], comme s’il
n’y avait pas quelque chose de plus en lui que tous ces facteurs
de différences »
[39]
—notion de l’esprit créateur « plus
conforme à la conception indienne traditionnelle »
[40]
—, ce n’est pas la résurrection, l’élaboration
ou la reformulation des idées de Bankim qui a fait plus tard pencher
la balance en sa faveur, contre l’idéalisme aurobindien, mais bien
la pénétration du marxisme… américain en Inde dans les années 30
et 40 du XXe siècle. Marxisme, ajouterai-je personnellement, qui,
aux Etats-Unis, répondait à une crise sociale sans précédent et
accompagnait le premier essor du néo-réalisme, mais dont l’intelligentsia
indienne se saisit à des fins programmatiques d’éducation anti-impérialiste
et de modernisation sociale, dans un cadre nationaliste.
***
J’espère
avoir assez clairement suggéré que, si l’universalisme comparatiste
des « invariants » est à la croisée des chemins entre
une pensée « traditionnelle » (ni occidentale, ni orientale,
ou bien les deux à la fois) de la nature humaine et une pensée « moderne »
(occidentale) des besoins de l’homme en situation culturelle totale
(socio-économico-historique et symbolique), toutes deux universalisantes,
ce sont les progrès d’une mondialisation de l’information dans l’économie-monde
du siècle passé qui permettent à ces deux universalismes de se télescoper
et parfois de s’entremêler d’une manière fort équivoque.
Trois
questions pragmatiques ont été formulées plus haut : a) l’universalisme
comparatiste nous aide-t-il à comprendre l’état du fait littéraire
dans l’ère de la mondialisation ? b) ce même universalisme
a-t-il contribué à faire advenir une actuelle mondialisation littéraire ?
c) celle-ci, en tant qu’environnement contraignant du fait littéraire,
peut-elle maintenant être pensée en tant qu’universalité ?
Voici le moment venu de les placer sous la lumière d’une quatrième
question supposée distincte : une pensée de la mondialisation
(littéraire, culturelle) peut-elle être autre chose elle-même qu’une
pensée mondialisée ? Ou, en d’autres termes, plus pratiques
encore, l’universalisme comparatiste, comme son adversaire le relativisme
culturel, et toute autre position passée ou encore existante pour
l’appréhension de la littérature comme ensemble (allgemeine, générale, ou Welt-, universelle), sont-elles encore tenables isolément
ou combinables à nouveau pour configurer un site constituant une
alternative à une telle pensée mondialisée ?
Plutôt
que de remonter aux ouvrages de référence qui prolifèrent depuis
le milieu des années 90, je chercherai quelques éléments pour une
réponse tout d’abord dans certaines contributions à deux numéros
spéciaux de prestigieuses revues américaines intitulés respectivement
« Anglophone Literature and Global Culture »
[41]
et « Globalizing Literary Studies »
[42]
Les responsables de la première publication,
Susie O’Brien et Imre Szeman, nous assurent dans leur introduction,
et ce n’est sans doute pas fiction, que l’idée leur est venue d’une
question posée par un de leurs étudiants : « Does it make
sense to speak about a literature of globalization? »
[43]
Si ces auteurs observent justement que la question
posée ne concerne pas seulement la mondialisation elle-même, mais
interroge tout autant « les procédés et les pratiques de la
théorie et de la critique littéraire qui encadrent les débats sur
le littéraire »
[44]
, ils ne sont pas aussi attentifs au reste de
la formulation : « une littérature » n’est pas la
même chose que la littérature ; « une littérature de (la) mondialisation »
est par ailleurs une expression floue, il peut s’agir de littérature sur, de littérature dans, dans le contexte de,
ou engendrée par la mondialisation, et d’une littérature mondialisée ou non, selon qu’elle représente une réponse
uniforme ou diversifiée à un phénomène qui constitue son opérateur,
son infrastructure, ses limites ou son antagoniste, mais qui, de
toute façon, lui est au moins en partie extérieur et la dépasse.
La première interprétation de la question pourrait se contenter
en effet de nous renvoyer au cadre supra-, trans- ou extranational
qui était depuis l’origine celui de la Weltliteratur, a
fortiori dans sa version à « invariants » ; mais
une substitution des « discours critiques du postmodernisme
et du postcolonialisme » à la littérature générale et comparée est immédiatement pratiquée.
On en déduit que, dans le cadre de la mondialisation, seules des
productions littéraires immédiatement contemporaines et des discours
critiques sans tradition pourraient être mis en jeu et repensés.
Qu’advient-il, se demandera-t-on, de l’archive littéraire et de
l’archive critique ? Restent-elles pertinentes et inchangées
par la mondialisation ? Ou bien doivent-elles être purement
et simplement balayées ? Ne vaudrait-il pas mieux, comme la
fiction postcoloniale le fait elle-même, les relire, les réécrire
et les « démystifier », ou les recycler en les mythifiant
autrement, à notre usage actuel ? Ce qui est précisément la
démarche de David Damrosch dans What is World Literature ?
[45]
D’autre part, il est assez saillant, au fil des articles, que, si l’Empire peut occasionnellement être conçu en termes d’« une nouvelle forme de souveraineté politique telle qu’un ordre global fait de différentes formes et niveaux d’ergativité politique qui produisent ensemble un ordre capitaliste global purement immanent et sans dehors » [46] , plutôt que dans les termes classiques de l’impérialisme, de la domination expansive d’un État-nation sur les autres, personne ne semble vraiment se demander si le moment de la mondialisation (économique, culturelle, symbolique), et non d’une mondialité, n’est pas fait précisément des insupportables écartèlements produits par la coexistence et la compétition de ces deux modèles avec celui, hérité du XIXe siècle (et dont la réalisation ni achevée ni achevable, est toujours en cours) d’une multiplication d’États-nations territorialisant ethnies, religions, langues, ressources naturelles, en une atomisation d’autonomies fictives dont la seule limite serait l’individu, le pavillon de banlieue et les mille mètres carrés de terrain autour. Tous ces modèles étaient déjà présents dans l’universalisme comparatiste, le déchirant, le recomposant et l’enrichissant aussi sans cesse, bien avant qu’ils ne se disputent le sort matériel et moral des populations de la planète. La « mise à plat » herméneutique des « œuvres de tous les temps et de tous les pays » par l’universalisme comparatiste aurait ainsi pu produire à la fois une allégorisation (au sens de Jameson) du texte de l’histoire et mieux encore, quoique de façon confuse, un saisissant prototype du système de modèles présents et actifs dans l’espace actuel de l’histoire générale. C’est pourquoi il n’est en fait ni insensé, ni osé, ni redondant d’affirmer que
« poser la question de la relation entre littérature et mondialisation devrait nous faire prendre conscience que toute littérature est maintenant mondiale, que toute littérature est une littérature de (la) mondialisation) » [47]
et, corrélativement,
qu’examiner
la conjonction de la mondialisation et de la fiction, […], c’est
aussi explorer les fictions qui se sont construites autour de
la littérature elle-même —des fictions que la mondialisation
menace de faire exploser.
[48]
Il
conviendrait néanmoins de dissocier théoriquement et descriptivement
« fiction » de « littérature », au lieu de tour
à tour les assimiler et les télescoper. On s’apercevrait peut-être
alors que les fictions qui légitimaient/déligitimaient l’universalisme
comparatiste (et qui, pour idéologiques qu’elles fussent, n’avaient
rien de littéraire), loin d’être rendues impertinentes par la « cosmo-théorie »,
reçoivent un nouveau bail de vie parce qu’elles ont projeté, en
des temps où elles ne décrivaient aucune situation actuelle, la
rationalisation « humaniste » d’une utopie qui, elle,
n’était pas humaniste ou ne l’était qu’en partie et qui, aujourd’hui,
nous terrorise effectivement.
L’un
profond de l’humain (ainsi que la diversité pittoresque de ses manifestations),
ayant en Occident —et particulièrement dans un espace intellectuel
français très tôt laïcisé-— apparemment cessé d’être d’origine
divine, était devenu naturel. La nature, à l’époque où naît en se
nommant la littérature, n’est plus seulement
un autre nom pour un Dieu lointain (dans le temps et dans l’espace),
ce concept effectue un transfert d’ergativité au profit de l’humain hic et nunc ; l’humain Robinson, autonomisé et abandonné
dans l’île du temps présent avec le petit capital qui réifie son
histoire passée et le dispense de s’en souvenir, n’est plus genre
ni espèce parmi d’autres ; il est le seul Autre du Monde et
doit maîtriser le monde, c’est-à-dire le gérer pour assurer sa survie,
conçue comme indépendance. Si la nature se couronne dans l’humain,
la gestion humaine du monde sera naturelle. Le libre échange est
une image de la loi naturelle. Tout ceci est trop connu pour qu’on
ne puisse le rappeler sans honte, si ce n’était pour faire voir
dans quelle logique l’universalisme comparatiste (se) représentait
et se représente encore le champ du littéraire comme un marché global. En effet, dire « marché » ne suffit pas. Encore
faut-il élucider ce qui, dans un espace et un système d’échanges,
de flux, de pouvoir et de négociation, fait office de sujets, d’objets,
et qui détient, contrôle ou maîtrise l’image (la représentation
efficace) de cet espace, de ses actants et de ses agents. Nombre
d’études postcoloniales ont insisté sur les liens du cosmopolitisme
littéraire et critique avec l’exotisme et l’européocentrisme. L’universalisme
comparatiste classique se pose lui aussi, prima facie<>,
comme centralité, surveille le terrain depuis sa tour de contrôle
et tient le registre. Les biens, c’est l’autre ; le bien, c’est
lui qui l’incarne. Mais son inquiète curiosité le déborde et le
rend dépendant de la variété infinie des altérités ; son esprit
de collection le chasse de sa demeure, le lance sur des pistes où
il se perd ; le miroir de l’étranger entre dans la composition
de son regard et met à jour sa propre étrangeté, sa propre méconnaissance.
D’où une nécessaire réévaluation de l’exotisme et du cosmopolitisme,
dont il faudrait faire un portrait moins odieux que ne le veut la
mode actuelle : on pourrait y voir sans doute les involontaires
chevaux de Troie de la vision du colonisé, ce qui ne serait pas
si mal pour une réhabilitation.
Ian
Baucom
[49]
s’appuyant en particulier sur les travaux de
Giovanni Arrighi
[50]
, historien des systèmes économiques sur le long
terme, développe des parallèles entre les lois d’expansion, de concentration
et de maximisation du profit qui ont régi les économies-mondes du
passé, et l’actuelle mondialisation économique, ainsi qu’entre la
mondialisation économique et celle des études littéraires, et enfin
entre le déplacement des centres de pouvoir dans les mondialisations
économiques et le déplacement des centres de pensée et de diffusion
théorique dans la mondialisation littéraire. Cet ensemble de parallèles
ne se limite pas à jouer (le jeu de) la mondialisation, comme certains
en expriment la crainte
[51]
, s’il permet à chacun des moments et pour chacune
des localisations de la mondialisation concernées, d’en percevoir
l’hétérogénéité temporelle interne. Les invariants de l’universalisme
comparatiste pourraient à ce propos servir de témoins contrastifs
et nous fournir un instrument de repérage de tels décrochements,
de failles qui demandent toujours à être comblées par l’invention
ou la restauration de modèles discursifs polyvalents et de représentations
et expressions polysémiques et réinterprétables.
***
Cet
universalisme s’est formé, reformé ou consolidé dans des périodes
de totalisation territoriale accélérée (annexions, intégrations,
assimilations, déplacements et disséminations de populations, extension
de la portée des centres émetteurs d’information), à laquelle la
Guerre Froide n’a pas fait exception, et sur un modèle de spatialisation
de la forme temporelle très tôt repéré dans la fiction
[52]
. Telle est bien la position du « criticisme »
opposé à l’« historicisme positiviste », condamné lui
aussi au nom de son européocentrisme, voire de son « gallocentrisme »,
c’est-à-dire en fait de sa dépendance vis à vis de récits de progrès
liés à la solidification et à l’expansion impériale de l’État-nation.
L’universalisme comparatiste s’inscrit clairement dans le même paradigme,
mais il s’engage sérieusement, il engage sa responsabilité sur des
valeurs qui, dans le domaine politique, servent seulement de façade
légitimante à l’idéologie des nationalismes internationalistes bourgeois
libéraux ou communistes ; il revendique, nous l’avons vu, sa
lucidité et son indépendance à l’égard d’une histoire qui se réduirait
à celle des appareils d’État. Il nous appartient donc aujourd’hui
de le bouleverser à nouveau en récusant ce qui, de ses approches,
relève du point de vue de Sirius, en y réintroduisant une temporalité
ramifiée et non linéaire et en ne cessant de l’excentrer expérimentalement.
Beaucoup des meilleures propositions en ce sens nous viennent en
effet de « loin » : du sous-continent indien et de
sa diaspora intellectuelle, d’Amérique latine, d’Australie, d’Afrique
du Sud ou des marges de la Chine. Si elles nous viennent de loin,
c’est parce que nous en sommes loin, partout où nous cherchons soit
à mettre entre parenthèses notre propre localisation (notre propre
configuration temporelle), soit à assimiler ou empaqueter les différences
dans de grands ensembles aussi artificiels que l’anglophonie, la
francophonie, l’hispanophonie, ou la Méditerranée, l’Occident, l’Extrême-Orient.
Convient-il,
comme le font volontiers quelques « penseurs radicaux »
étasuniens, de prêcher depuis les centres de pouvoir idéologique
les plus visibles sinon les mieux informés, la lutte mondiale contre
la mondialisation, d’enrôler à distance des communautarismes au
service d’un avenir meilleur et dans la défense corporatiste d’une
discipline ou d’une méthode, rénovées ou non ? Certainement
pas : les communautarismes, qu’ils soient ethniques, religieux,
linguistiques ou épistémologiques, ne sont jamais que des instruments
d’uniformisation, de nivellement et d’étouffement des différences
[53]
, chacun dans sa sphère, et en compétition pour
l’agrandissement de cette sphère ; ils sont tous taillés sur
le même patron que celui d’entre eux qui apparaît à tort ou à raison
depuis quelques décennies comme le moteur de la mondialisation,
alors qu’il n’en est peut-être que l’inconsciente expression :
le patriotisme anglo-américain.
Ce
qui doit donc nous inquiéter et nous mobiliser pour une réfection
« de la méthode et des programmes », comme aurait dit
Étiemble, c’est d’abord la concession implicite par une grande partie
de la « profession », et pas seulement outre-Atlantique,
d’une double défaite : d’une part, la relégation de la communication
et donc, déduit-on erronément, de la pensée littéraire, dans une sorte de réserve indigène,
ou plutôt de récipient cryogénique (caractère « vestigial »
de la littérature) ; et, d’autre part, la substitution de la
ou des « interdisciplines »
[54]
à la comparaison inter-, supra-, trans- ou extra-territoriale
et historique, sans laquelle la Littérature Comparée ne peut réaliser
sa vocation métadisciplinaire.
[55]
Que
ce soit un bien ou un mal, force nous est d’admettre que nous sommes,
en France et plus généralement en Europe continentale, passés à
côté de toutes les modes discursives et de la plupart des tentatives
de réfection méthodologique qui ont tenu l’Amérique universitaire
hors d’haleine depuis le structuralisme : déconstruction, études
postmodernes, études et théorie postcoloniales, subaltern studies,
écocritique, gender studies, études homosexuelles, etc.,
toutes modes et tentatives (de bonne ou de mauvaise foi) qui visaient
à s’imposer à la place ou aux places laissées en déshérence par
le new criticism, le structuralisme et le marxisme. Il est
maintenant grand temps, non pas de rattraper ce retard mais de le
convertir en avance, si nous nous reconnaissons encore dans un récit
moderne ou moderniste, dans un récit de progrès. Et pour cela je
propose que nous examinions plus à fond que je n’ai pu le faire
en ces quelques pages, les différents parcours, les errances et
les errements intellectuels qui, en littérature, en histoire et
en critique littéraire, ont contribué à « la » mondialisation
en croyant l’enregistrer ou la refléter ou en se modelant sur son
idée. L’universalisme comparatiste est l’un de ces parcours, équivoque,
oblique, sinueux et fragmenté, lui-même temporellement hétérogène
dans chacune de ses manifestations.
Il nous faut aussi sortir au plus vite de l’idée léguée, non par Marx mais par
le marxisme « orthodoxe », que le texte littéraire, en
tant que fiction idéologique, est incapable de faire sa propre théorie.
Les premiers comparatistes restent les « écrivains de tous
les temps et de tous les pays » en tant qu’ils sont chacun de plusieurs temps et de plusieurs pays. C’est l’hétéroglossie du
local qui, en définitive, y signale l’universel ; le « glocal »,
comme disent, paraît-il, les marchandiseurs japonais
[56]
, fait de toute lecture sérieuse une histoire
comparée, une différentiation des égaux, elle agit (contre l’identité)
le paradoxe de l’identité et la syllepse narrative ; et c’est
l’oubli, le refoulement de l’hétéroglossie qui autorise l’anonyme
dissémination de la catastrophe, la performance autodestructive
des simulacres, la préférence nationale, par exemple, la préférence
pour la mort. À rebours de tout prophétisme et, en particulier,
de l’eschatologie qui animait souvent l’universalisme classique,
de Goethe à Étiemble en passant par Tagore et Auerbach, le patient
labeur de débusquer à l’échelle de toutes les localités non territoriales,
les traductions, les trahisons, les dérives qui signalent les altérités
de soi et que les territorialisations couvrent de leur étendard
pudique, serait la tâche qu’à l’intersection de la philologie historique,
de la pragmatique et de l’anthropologie culturelle, nous aimerions
assigner à un universalisme de résistance, à l’ère de la mondialisation
culturelle.
[57]
* Cet article a été initialement écrit en novembre
2002, en préparant une communication au Congrès MLA de New York
sur un sujet voisin mais abordé dans une perspective assez différente,
communication dont le texte développé est paru sous le titre “Is a Non-global Universe Possible? What Universals in the Theory of Comparative
Literature (1952-2002) Have to Say About it” dans Comparative
Literature Studies Vol.41, Nº. 1, 2004, pp. 37-48. 2004. Plusieurs idées qui
en forment la trame ont fait par ailleurs l’objet de développements particuliers, par exemple dans « Literature : Comparative, Global or Planetary ?
A Critique of Some American (Mainly Postcolonial) Positions », Jadavpur Journal of Comparative Literature,
Nº 41, 2004, et dans deux articles comptes rendus publiés en ligne :
« Archéologie du comparatisme européen », Acta
Fabula, Été 2005 (Volume 6 numéro 2), URL : http://www.fabula.org/revue/document963.php,
et « Le Mondial de littérature », Acta Fabula, Automne 2005 (volume 6, numéro 3), URL : http://www.fabula.org/revue/document1096.php.
[1]
- Voir Adrian Marino, Étiemble ou le comparatisme
militant, Paris : Gallimard, 1982.
[2]
- C’est d’ailleurs le sous-titre de Comparaison
n’est pas raison qui a été adopté pour titre de la traduction anglo-américaine, The Crisis in Comparative
Literature. Translated, and with a foreword, by Herbert Weisinger
and Georges Joyaux. East Lansing : Michigan State University
Press, 1966. Le magazine du NAACP édité par W.E.B. Du Bois s’appelait
aussi The Crisis.
[3]
- Claudio Guillén, Entre lo uno y lo diverso, Barcelone : Editorial Crítica, 1985.
[4]
- Nous ne proposerons pour l’instant aucune
définition ni tentative de définition de ce terme, destiné à fonctionner,
dans toute la mesure du possible, comme simple interprétant contextuel
du rapport entre le signe [littérature comparée] et son objet.
[5]
- pace Adrian Marino qui, en bon défenseur d’une transhistoricité essentielle,
s’oppose, au nom de l’« idée » pérenne à ce que suggère
l’usage lexical. Voir la préface de son ouvrage, The
Biography of « the Idea of Literature » from Antiquity
to the Baroque. Albany: SUNY
University Press, 1996, p. XI.
[6]
- Voir, par exemple, l’intransigeance d’Ulrich
Weisstein à ce sujet, édictant que l’objet de la Littérature Comparée
est « la confrontation de différentes littératures nationales »
et que « le terme de ‘littérature nationale’ doit être défini
de manière rigoureuse. » (Comparative Literature and Literary
Theory: Survey and Introduction. Trans William Riggan. Bloomington : Indiana University
Press, 1973, p. 10-11. Ma traduction.)
[7]
-
« Man will have to accustom himself to existence in a standardized
world, to a single literary culture, only a few literary languages,
and perhaps even a single literary language. And herewith the
notion of Weltliteratur would be at once realized and destroyed. »
« Philology and Weltliteratur. » [1952] Trans. Maire
and Edward Said. Centennial Review XIII.1 (1969), p. 3. Cet article a été enfin traduit en français sous le titre
“Philologie de la littérature mondiale” dans le volume Où est
la littérature mondiale ? édité par Christophe Pradeau et Tiphaine Samoyault,
Paris : Presses Universitaires de Vincennes, 2005, pp. 25-37.
[8]
- « Littérature comparée et comparaisons » (texte
d’une conférence du 6 novembre 1997 en Sorbonne), RLC,
nº287, 1998, pp. .285-307.
[9]
- Ibid., p. 286.
[10]
- Ibid.,
p. 307.
[11]
- Armando Gnisci et al., La letteratura
comparata, « campus », Bruno Mondadori, Milan, 2002, p.XIII. Traduction :
« La littérature n’est-elle pas […] le discours commun que
les cultures échangent pour se traduire toutes mutuellement et
pour se laisser traduire en nous et entre nous, pour traduire
et déplacer continuellement vers l’avenir […] tout l’humain, avec toutes ses histoires et toutes ses formes symboliques ?
[12]
- Ibid., p. XV. Traduction : « La littérature comparée […] est
devenue au cours du XXe siècle, à travers un inlassable questionnement
épistémologique et transnational, […] une discipline véritablement
générale, critique et mondialiste. »
[13]
- Ibid. (ma traduction)
[14]
- Voir Didier Coste, « Votum mortis » Literary Research/Recherche littéraire (© International Comparative Literature Association/Association
Internationale de Littérature Comparée), vol. 20, nº 39-40, pp.
49-57.
[15]
Haun Saussy, éd., Comparative Literature
in an Age of Globalization,
Baltimore : The Johns Hopkins University Press, 2006.
[16]
- Gnisci, op. cit., p. XVII.
[17]
- François Jost, Introduction to Comparative
Literature, Indianapolis et New York : Pegasus-Bobbs Merrill,
1974, p. 20 (ma traduction).
[18]
- Nous reviendrons sur cette très importante
question de définition, au regard de celle d’une « littérature
mondiale ».
[19]
- Frank J. Warnke, « The Comparatist’s
Canon : Some Observations », in The Comparative Perspective
in Literature, sous la direction de Clayton Koelb et Susan Noakes,
Ithaca et Londres: Cornell University Press, 1988, pp. 48-56,
ici p. 48.
[20]
- Ibid.
[21]
- Jost, op.cit.,
p. 17 (ma traduction).
[22]
- Ibid, p.
21.
[23]
D’après la conférence prononcée le 30 avril
2004 à Bari par Pierre Brunel, publiée dans le bulletin Paris-Sorbonne en bref nº3, 17 mai 2004.
[24]
- Muriel Détrie,
« Connaissons-nous Étiemble ? », Revue
de Littérature Comparée, nº 295, juillet-septembre 2000, pp. 413-425, ici p.
421.
[25]
- « Supposé résolu ce problème apparemment
insoluble [celui d’une métalangue], quel devrait être l’objet
et par conséquent la ou les méthodes, les programmes de la littérature
comparée ? » Étiemble, Comparaison n’est pas
raison ; la crise de la littérature comparée,
« Les essais », Paris : Gallimard, , 1963, p. 61.
(c’est moi qui souligne)
[26]
- Adrian Marino, « Étiemble, les « invariants »
et la littérature comparée », in le Mythe d’Étiemble ;
hommages, études et recherches.
Paris : Didier Érudition, 1979, pp. 157-167 ; ici p.
157.
[27]
- Ibid., p. 158.
[28]
- Ibid., p. 160.
[29]
- Ibid.,
p. 161.
[30]
En tenant compte de la censure roumaine, même
dans une contribution à un Festschrift publié
à Paris, on peut y voir à la fois un coup de chapeau obligatoire
(le marxisme est capable d’intégrer tous les progrès de la science,
c’est une doctrine scientifiquement englobante) et une audace
ironique (même les marxistes soviétiques sont forcés d’intégrer
un petit quelque chose de ce puissant instrument scientifique
qu’est le structuralisme). Marino s’en expliquera en 1992 dans
« Marxist Ideology and East European Comparative Studies »,
in Europa Provincia Mundi; Essays Offered to Hugo Dyserinck,
Amsterdam et Atlanta: Rodopi, 1992, pp. 45-49. Il va jusqu’à dire
qu’Étiemble a servi de prétexte, pour sa part, à la publication
d’une série de textes hétérodoxes, mais pour aussitôt réaffirmer
son adhésion à la théorie des invariants. Forcé de jouer à cache-cache
avec l’impérialisme idéologique soviétique, le regretté Adrian
Marino, par une significative ironie de l’histoire, révélait ainsi
la part d’impérialisme et d’anti-historicité de toute conception a priori de l’universel
[31]
- « L’invariance suppose également la
récurrence, donc la circularité des phénomènes et des idées littéraires
[…], l’invariant est par définition un élément à la fois de continuité et
de récurrence. » (Adrian Marino, « Étiemble, les ‘ invariants ‘
et la littérature comparée », in Romul Munteanu, dir., Le
Comparatisme roumain ; histoire, problèmes, aspects, Bucarest : Éditions Univers, 1982, p. 165.)
[32]
- Si Guillén fait profession de se situer au
cœur de la tension entre local et universel (ce qui correspondrait
à peu près à la position d’un « humanisme marxiste »),
il n’en juge pas moins « peut-être la plus prometteuse »
la tendance universaliste-criticiste d’Étiemble et y voit, « plus
qu’un rêve, l’indice d’une inquiétude sociale et politique, d’un
souci du monde réel. » (Entre lo uno y lo diverso, p. 115, ma
traduction.)
[33]
- Adrian Marino : « Étiemble, les
invariants », op. cit., p. 30.
[34]
- Ibid.,p.
33.
[35]
- Ibid.
[36]
- Ibid.,
p. 37.
[37]
Ibid., pp. 47-48.
[38]
- R.K. Dasgupta, « Influence of Society
on Literature: An Indian View », Actes du VIe Congrès
de l’Association Internationale de Littérature Comparée,
Stuttgart : Kunst und Wiessen-Erich Bieber, 1975, pp. 23-28,
ici p. 25 (ma traduction). Rappelons que R.K. Dasgupta fut, dans
les années 50, l’un des fondateurs et de la Liitérature Comparée
en Inde et de la Littérature Indienne Comparée, conjonction opportune
entretenue et enrichie jusqu’à maintenant par les générations
suivantes de l’école de Calcutta, qui a ensuite largement essaimé,
à Delhi et Hyderabad en particulier.
[39]
- Extrait d’Aurobindo, The Future Poetry,
1917-1920, cité sans références de publication par Dasgupta dans
l’article ci-dessus, p. 28.
[40]
- Dasgupta, op. cit., ibid.
[41]
-The South Atlantic Quarterly,
vol. 100, nº:3, Summer 2001. © 2002 par Duke University Press.
[42]
- PMLA, vol. 116, nº1, janvier 2001, sous la direction de Giles Gunn.
[43]
- Susie O’Brien et Imre Szeman, « Introduction:
The Globalization of Fiction/the Fiction of Globalization », in SAQ, op.cit., p. 603.
[44]
- Ibid.,
p. 605.
[45]
Princeton : Princeton University Press,
2003.
[46]
- Ibid.,
p. 608. (ma traduction ; faute d’équivalent précis et convenu
en français, j’ai emprunté à la linguistique le mot « ergativité »
pour traduire le très à la mode « agency » qu’on trouve
constamment dans le jargon de la philosophie politique et de la
critique culturelle américaine, dissocié, bien sûr de l’adjectif
« free », avec lequel il désignait le libre arbitre ;
je ne puis malheureusement associer le lexème français retenu
à cet autre mot lui aussi en vogue aux Etats-Unis : « agenda ».
[47]
Ibid.,
p. 611. (ma traduction)
[48]
Ibid., p. 612. (ma traduction)
[49]
- Ian Baucom, « Globalit, Inc.; or, The
Cultural Logic of Global Literary Studies », PMLA,
vol. 116, nº1, janvier 2001, pp. 158-172.
[50]
- En particulier, Giovanni Arrighi, The
Long Twentieth Century: Money, Power, and the Origins of Our Times,
Londres : Verso, 1994. Mais voir aussi, plus récemment, « The
Global Market », Journal
of World-Systems Research, Vol V, 2, 1999, pp. 217-251, et « Globalization and Historical Macrosociology » in Janet Abu-Lughod, ed., Sociology for the
Twenty-First Century. Continuities and Cutting Edges. Chicago : Chicago University Press, 2000, pp. 117-133.
[51]
- Par exemple, Giles Gunn : « thinking
‘global’ is already to submit to at least some of the regimes
of globalization » (« Introduction »), in PMLA , op. cit., p. 18.
[52]
- Joseph Frank, "Spatial Form in Modern
Literature", Sewanee Review,
1945.
[53]
- Voir, par exemple, la position très ferme
de Joseph Hillis Miller au sujet du remplacement de la Littérature
Comparée par les « Cultural Studies » : « The
universalizing idea of culture in Cultural Studies, just because
it is a term so all-inclusive as to be virtually empty, may be
a place of exchange, of turning the other back into the same. »
Miller, Joseph Hillis. Black Holes / Asensi, Manuel.
J. Hillis Miller, or, Boustrophedonic Reading. Trans. Mabel
Richart. Stanford: Stanford University Press, 1999, p.
147.
[54]
- « interdisciplines.org », tel est,
de façon plus révélatrice qu’amusante, le nom de domaine du site
qui hébergeait en décembre 2002 un « colloque en ligne »
consacré par le Centre Jacques Cartier... aux « défis de
la publication sur le web ».
[55]
Voir le rapport de Haun Saussy, intitulé
« Exquisite Cadavers Stitched from Fresh Nightmares: Of Memes,
Hives, and Selfish Genes », in Haun Saussy, éd., op. cit.
[56]
- Roland Robertson, Globalization: Social
Theory and Global Culture, Londres: Sage, 1992, p. 173, repris par Robert Eric
Livingston dans « Glocal Knowledges: Agency and Place in
Literary Studies », PMLA, op.cit., pp. 145-157, ici p. 147.
[57]
- Nous rejoignons ici, dans une large mesure,
Emily Apter dans son bel article « Global Translatio »,
in Christopher Prendergast, éd., Debating World Literature, Londres et New York : Verso 2004.
[58] De façon similaire, plus la mondialisation associée à la reproduction mécanique et à la transmissibilité immédiate de l’œuvre d’art la transforme en produit de consommation spectaculaire, et plus la pratique littéraire du langage, ainsi ghettoïsée, appelle logiquement de telles réponses.