Régimes
d’historicité :
Entretien
avec François
Hartog

Par
Annick Louis
Annick
Louis :
Dans Régimes
d’historicité.
Présentisme et expériences du temps (Paris,
Seuil/La librairie du XXIe siècle, 2003)
vous resituez la réflexion sur le temps dans la discipline
historique et dans l’historiographie et vous marquez le fait
que le temps a été laissé de côté ou instrumentalisé dans
l’histoire.
Vous proposez de repenser la notion de « diversité des
cultures » telle qu’elle est développée par Lévi-Strauss
dans Race et histoire,
en introduisant le concept de temps mais sans introduire
l’idée de progrès ou de hiérarchie entre les cultures. Quel
serait le lien entre les régimes d’historicité et une culture
déterminée ? et quels seraient les liens entre la possibilité de
penser une histoire à partir de la catégorie de régimes d’historicité et
une culture déterminée ?
François
Hartog : Dans
ce livre il y a, en effet, cette dimension ou cette interrogation
qui
n’est
pour l’heure qu’une esquisse. Il était important pour moi qu’en
essayant de proposer cette notion de régimes d’historicité on
ne s’enferme pas d’emblée dans un monde qui serait celui de
la tradition occidentale, pour dire les choses rapidement ;
ou dans une perspective qui pourrait être d’emblée récusée
comme étant européocentriste. Deuxièmement, le temps avait été à la
fois constamment présent dans la constitution des sciences
humaines et sociales et, en particulier de l’ethnologie, qui
s’est installée sur le temps, à partir du temps de l’évolutionnisme ;
là aussi, pour aller vite, l’idée que faire un voyage dans
l’espace vers les lointains était une façon de faire un voyage
dans le temps et de retrouver des stades de la marche de l’humanité. À partir
du moment où ces grands schémas n’ont plus fonctionné, ou se
sont effondrés, alors ou bien on a abandonné le problème de
savoir comment concevoir les modes de rapport au temps de ces
sociétés qui n’étaient pas les sociétés occidentales,
européennes, les sociétés modernes ayant eu en leur cœur le
progrès et la machine à vapeur ; ou bien on l’a laissé de
côté, ou bien on a trouvé des stratégies intellectuelles différentes.
Dans
cette perspective, il me semble que le structuralisme, par
exemple, vient jouer
un rôle, vient
s’installer, non pas pour récuser le temps et les temporalités
mais pour dire : les questions que je me pose sont différentes ;
je mets entre parenthèses cette question là et je réfléchis à partir
de propositions venues de la linguistique à savoir la réflexion
en termes structuraux. Ou alors, plus récemment, on a vu se
développer ce qu’on peut mettre sous le nom de postmodernisme,
surtout à partir du monde américain ; et là, si on ne
veut pas réactiver les schémas évolutionnistes, on ne veut
pas non plus des purs schémas structuraux qui seraient encore
une façon de reconduire les partages ou les grands partages,
avec un observateur qui se met en dehors du champ d’observation.
On propose alors l’idée que tout se joue dans une même
contemporanéité. Il me semble qu’on saisit cette proposition
postmoderne de la façon la plus nette dans l’architecture :
tous les éléments auxquels on fait appel pour construire un édifice
ou un monument sont traités comme s’ils étaient tous contemporains.
De même des anthropologues ont défendu l’idée de la contemporanéité de
tous avec chacun, et de chacun avec tout le monde. Mais si
cette proposition a une utilité pratique, ou qu’elle vaut comme
rappel, on en atteint néanmoins assez vite les limites.
La
suggestion des régimes d’historicité serait
donc une manière de réintroduire les temporalités, la question
du temps, en évitant de réactiver les schémas évolutionnistes,
ni récuser les approches en termes structuralistes, mais en
essayant de proposer une perspective sur le temps qui puisse
faire droit à toutes ces composantes du rapport au temps, c’est-à-dire :
nous sommes à la fois des contemporains et nous ne sommes pas
des contemporains. Et l’important c’est, évidemment, le « à la
fois ». Alors cet instrument heuristique qu’est la notion
de régime d’historicité, permet de s’interroger sur les modes
d’articulation des trois catégories du passé, du présent et
du futur, en parlant en termes de catégories, pas du contenu
que l’on donne à chacune des catégories, mais des catégories
elles-mêmes, et de la façon dont leurs articulations ont varié selon
les lieux et selon les époques. À partir de là, je n’ai en
aucun cas l’intention de prétendre qu’on possèderait une clé de
l’histoire universelle, mais il me semble qu’on a, au moins,
un instrument heuristique qui permet d’interroger ces modalités
d’articulation. Après, il faut voir ce qu’on peut en faire,
ce que ça donne, mais dès lors qu’on a cette perspective on
n’est pas condamné, je crois, à dire qu’on a là une notion
qui serait, de manière constitutive, porteuse de, ou prisonnière
de la tradition occidentale, vue elle-même comme une des modalités
d’articulation de ces trois catégories. C’est la raison pour
laquelle j’ai ouvert le livre Régimes d’historicité par un premier chapitre qui, par le relais de Lévi-Strauss
(ce qui pourrait sembler bizarre) mais aussi de l’anthropologue
américain Marshall Sahlins, s’occupe des sociétés des îles
du Pacifique, où on peut percevoir non seulement un certain
type de régime d’historicité (Sahlins parle « d’histoire
héroïque ») mais aussi percevoir ce moment de la rencontre
entre les Européens et les Polynésiens, les Maori (à travers
la figure emblématique du capitaine Cook). Ce heurt, que Sahlins
désigne comme un « working misunderstanding » (un
malentendu productif) du point de vue des catégorie culturelles
engagées dans la rencontre, a de multiples dimensions :
l’une peut se saisir au niveau des temporalités. On peut ainsi
percevoir un heurt dans les temporalités, c’est-à-dire que
les régimes d’historicité dans lesquels vivent et pensent respectivement
les découvreurs et les indigènes ne sont pas homologues. Ce
qui contribue à l’écart, à l’incompréhension et, finalement, à la
violence.
AL : Vous avez parlé d’esquisse ;
on peut dire qu’un des aspects les plus attrayants de ce livre,
c’est que vous ne proposez pas un modèle qui serait une totalité mais
une notion à partir de laquelle on peut continuer à travailler.
FH : Oui, en effet, pour moi
c’est élémentaire de procéder ainsi, mais cela correspond aussi à ma
façon de travailler et à ma conviction de ce qu’est le travail
intellectuel. Esquisse oui, mais dans plusieurs sens. Je viens
d’en indiquer un ; une autre dimension de l’esquisse,
c’est bien de suggérer que la notion de régime d’historicité est
un instrument, ça n’existe pas dans le réel : vous ne
rencontrerez jamais un régime d’historicité sur votre chemin !
C’est un instrument, comme l’est l’idéal type wébérien. Mais
je n’ai pas cherché du tout à faire une espèce de cartographie
ou d’inventaire des régimes d’historicité depuis les origines
jusqu’à nos jours, à travers le monde ; mon souci n’était
pas d’inventorier et de conclure : il y en a eu vingt-deux,
ou plus ou moins, comme on a pu le faire pour le nombre des
civilisations. Je pense à ces grandes tentatives d’Histoire
Universelle qu’ont été celle de Toynbee ou celle de Spengler
ou, tout récemment, Le heurt des civilisations de Huntington. Justement, mon propos n’est pas du
tout celui-là, et il l’est d’autant moins que mon projet n’était
pas de décrire les régimes d’historicité en me mettant, si
je puis dire, au centre d’un régime d’historicité dans sa plénitude,
mais, tout au contraire, de saisir des moments où il y a questionnement,
mise en question, doute, ébranlement, affaissement, crise (pour
le dire d’un mot commode mais devenu passe-partout). Quand
justement ces modalités d’articulation des trois catégories
perdent, viennent à perdre de leur évidence, et que l’expérience
des acteurs s’exprime comme celle d’une désorientation.
Tout d’un coup, une façon d’articuler ces catégories se révèle
problématique, d’où interrogations, pertes de repères, difficultés,
cela se traduit de multiples façons. Et, bien entendu, précision
utile aussi, ce registre des rapports au temps ne prétend pas être
le plus explicatif, c’est-à-dire que je ne voudrais pas entendre
que c’est ce qui mène le monde.
AL : Justement dans la démarche
du livre, il y a ce mouvement par lequel vous définissez le
concept de régime d’historicité mais vous vous attardez sur
les moments de crise, ce que vous appelez les « brèches » ou « failles » ;
ces moments de crise résultent souvent de l’entrée en contact
de mondes différents, vous utilisez à un moment le mot « rencontre ».
En ce sens la question du temps acquiert une dimension spatiale,
ce qui ramène à la notion de frontière sur laquelle vous aviez
travaillé auparavant. C’est presque comme si le régime d’historicité se
définissait par les moments de « non-régime d’historicité »,
par une sorte de « non-lieu » des régimes d’historicité.
Est-ce que ces « brèches » ou « failles » peuvent être
considérées par opposition aux moments de « plein régime
d’historicité », ou est-ce qu’elles mettraient en place
d’autres modes de régimes d’historicité ?
FH : Évidemment, c’est la
question principale. Et peut-être faut-il revenir à ce qu’est
le point de départ du livre. On a parlé jusqu’à présent des
Maori et des sociétés lointaines, dites exotiques, mais le
point de départ c’est notre présent, notre présent présent.
J’ai retenu une date symbolique, qui est celle de 1989 :
année de la chute du mur de Berlin et symbole de l’écroulement
d’un régime, d’une idéologie qui avait mis l’histoire au poste
de commandement, et qui était mue, qui était habitée par une
perspective que j’appelle « futuriste », au sens
suivant : « futuriste », si on veut dans le
sens de Marinetti, mais plus précisément « futuriste » voulant
désigner la perspective qui donne la primauté au futur, ce
qui veut dire, de façon plus précise, que l’intelligibilité de
ce qui se passe, de ce qui s’est passé et de ce qui doit se
passer, provient du futur. La lumière vient du futur, c’est
sur elle qu’il faut se guider, c’est vers lui qu’il faut marcher.
Un tel schéma peut prendre différentes incarnations, l’intelligibilité venant
du futur, cela peut-être la Nation, le peuple ou le prolétariat
- ce sont ces incarnations qu’on a connues entre le XIXe et
le XXe siècle ; et si on prend la Nation, par exemple,
la Nation est à la fois le but vers lequel il faut aller, la
finalité de l’histoire, mais aussi ce qui permet d’expliquer
tout ce qui s’est passé en amont. Donc, on a une intelligibilité régressive
qui opère, mais cette perspective futuriste, en gros, (et là c’est
la tradition européenne qui est alors prépondérante), elle
s’instaure vers la fin du XVIIIe siècle et 1989 scelle, peut-être,
sa fin ou, en tout cas, un moment de mise en question fort.
Ce que je peux en dire n’est pas original, depuis vingt-cinq
ans les écrits autour du temps, de la crise du temps se sont
multipliés. Il y a toute une expression littéraire de cette
dimension du temps aussi. Qu’on pense à la place de la mémoire.
Mais ce qui me frappe dans ce moment dans lequel nous sommes,
c’est la prépondérance de la catégorie du présent. D’où la
proposition de dire : ce temps, ce mode du rapport au
temps où domine le point de vue du présent, on peut l’appeler « présentisme » pour
le distinguer du futurisme précédent. Si l’on fait un pas de
plus en arrière, on peut montrer que le régime moderne viendrait
lui-même s’instaurer à la place d’un régime où la catégorie
du passé était ce qui donnait l’intelligibilité du présent
et du futur ; ce régime je l’appelle, évidemment, l’ancien
régime d’historicité. L’autre date symbolique que l’on peut
retenir pour ce « passage » serait 1789. Les grandes
modalités de rapport à ce passé étaient d’une part l’imitation
et d’autre part l’exemplarité. Mais dans tous ces mouvements,
que je schématise, il ne faudrait rien imaginer de mécanique.
AL : Vous parlez d’une fin,
mais dans votre démarche il y a comme un mouvement concentrique,
comme si aucun régime d’historicité ne pouvait être considéré comme
révolu, ce qui contribue aussi à écarter toute idée de linéarité et
de progrès dans le modèle.
FH : Vous avez raison, c’est
une remarque tout à fait juste. Quand vous écrivez un livre
vous êtes bien obligé de partir de quelque part et d’aller
vers quelque part, et de marquer les points de passage ou de
basculement, parce qu’il y a aussi une fonction pédagogique,
au sens le plus large ; mais la contrepartie, c’est évidemment
la schématisation et l’idée que pourrait tirer un lecteur,
et qui serait erronée, qu’on a encore une fois une succession
mécanique et qu’à un régime en succède un autre. Il est bien
clair que l’ancien régime d’historicité ne disparaît pas en
1789 et que le nouveau régime, ou régime moderne, commence
avant 1789, et qu’il y a des chevauchements ; et puis
il faut aussi introduire des différentiations en termes de
différentiations sociales, puisque les mêmes milieux ne vivent
pas rigoureusement dans les mêmes temps, et a fortiori dans
des sociétés d’ancien régime. Tout ça doit être très minutieusement
précisé si on veut éviter la caricature ; mais ce qui
m’intéressait c’était de braquer le projecteur sur des moments
de mise en question, de crise, ces « failles » ou « brèches » (pour
reprendre l’expression employée par Hannah Arendt, qui parle
de « gap » dans le temps) et de les évoquer, ces « brèches »,
en pensant à notre présent présent : sommes nous dans
une telle situation ?
Allons
voir et c’est ce que peut
proposer l’historien allons voir, par un mouvement de va-et-vient,
vers des moments (du passé) où les articulations de nos catégories
se sont trouvées mises en question. D’où, aussi, le choix de
textes ou de personnages, d’auteurs, qui sont cruciaux pour
essayer de mieux saisir ces moments-là. En ce qui concerne
l’entre ancien régime d’historicité et le régime moderne, j’ai
choisi Chateaubriand, qui m’a paru s’imposer. Mais j’ai pris
aussi pour la préhistoire des régimes d’historicité, la scène
où Ulysse se trouve confronté à l’aède Démodocos chez les Phéaciens,
une scène tout à fait extraordinaire ; je ne vais pas
développer ce point maintenant, mais il m’a semblé que cette
rencontre où Ulysse est brusquement confronté à son passé pouvait être
interrogée du point de vue de ce que j’appelle une sorte de
préhistoire des régimes d’historicité, c’est-à-dire une configuration
dans laquelle la catégorie du passé n’était pas encore pleinement
disponible. Et le problème d’Ulysse au moment de cette rencontre
c’est qu’il n’a pas les mots pour dire : c’était moi alors,
le preneur de Troie, c’est moi aujourd’hui, le naufragé, et
c’est moi Ulysse. Je trouvais qu’on avait là quelque chose
qui était tout à fait passionnant, et qui nous place dans un
monde, pour ainsi dire, antérieur à la
tradition occidentale, (même si Homère en est un élément) et
dans un univers qui ne connaît pas la révélation, juive ou
chrétienne ; et qui par conséquent a un rapport au temps
nécessairement différent. Du coup, cette scène permettait de
réfléchir à la notion de régime d’historicité dans un univers,
qui n’est pas (encore) devenu celui de la tradition occidentale.
AL : Certains régimes d’historicité sont
appréhendés à partir de textes littéraires, c’est donc le cas
de l’Odyssée, et de
certains des textes de Chateaubriand, La Nausée de
Sartre. La littérature a ou a-t-elle eu une fonction spécifique
dans la constitution des régimes d’historicité, et dans leur
perception ?
FH : Sûrement. Alors, constitution,
perception : est-ce qu’on peut vraiment distinguer deux
phases ? En ce qui concerne Ulysse, il est difficile de
savoir ce que l’on pensait alors ! Après, oui, on peut
parler de l’Odyssée et de la manière dont l’Odyssée a été présente d’abord en Grèce et puis au-delà, ce
qui est un peu un autre problème. Conception et perception,
oui, assurément avec Chateaubriand. Ce que je trouve extrêmement
fort dans le cas de Chateaubriand, ce n’est pas qu’il ait écrit
tel ou tel texte de telle manière ou de telle autre, c’est
que, à mon avis, toute son écriture est elle même non seulement
traversée par cette question des régimes d’historicité si
l’on accepte cette proposition mais qu’elle est même constituée
par cette question. Chateaubriand décide de devenir écrivain
alors qu’il est en exil à Londres (alors que ce n’était pas
son « plan de carrière » avant la Révolution et que
la probabilité en était très réduite) et il va s’y tenir, et
va aussi vivre de sa plume, même si, comme chacun sait, il
aura des problèmes d’argent tout au long de sa vie. Cette écriture
va être habitée par cette question du temps. Justement, la
force de sa position, la force de son écriture, c’est qu’il
ne va jamais choisir entre l’ancien régime d’historicité et
le nouveau ; qu’il ne va pas vouloir essayer de réinstituer
par son œuvre ce rapport au temps de l’ancien régime ;
mais il ne va pas non plus se détourner du régime moderne.
Alors que sa carrière politique montre sa fidélité à l’ancienne
monarchie, qu’il ne va jamais abandonner même s’il sait bien
que c’en est fini. Il y a cette image qui revient dans ses
textes du fleuve avec ses deux rives : il a plongé dans
ce fleuve et s’est tenu entre les deux rives, il n’a
pas voulu/pu rester sur l’une ou prendre pied sur l’autre ;
donc, il s’est toujours tenu, lui, dans cette brèche, dans
cet entre-deux du temps ; et là où cela éclate de manière
la plus perceptible et aussi la plus forte c’est dans les Mémoires
d’Outre-Tombe, qui sont
faits justement de ces mouvements d’aller et retour du point
de vue de la structure temporelle en oeuvre - entre ancien
régime d’historicité et nouveau régime d’historicité ;
avec ces permanents appels et rappels des dates, leurs superpositions,
les court-circuits qu’opère Chateaubriand. S’il est vrai que
la littérature précède le
savant, voit plus
loin, et reste plus longtemps, alors l’historien aurait grand tort
de se priver de ce matériau. Comment s’en servir sans lui faire
tort, c’est-à-dire sans l’aplatir ou en faire un usage positiviste ?
AL : Justement vous ne prenez
pas le texte littéraire comme document, mais comme le lieu
même de constitution de la problématique.
FH : Tout à fait. Et je crois
qu’en procédant ainsi on évite ce qui m’avait beaucoup heurté quand
j’avais commencé à travailler, c’est-à-dire cet usage trop
documentaire de la littérature par des historiens qui tout
d’un coup découvraient la littérature ; évidemment, quand
on lit Balzac et qu’on est historien du XIXe siècle, on se
dit : voilà le Paris des années 1820 ; Balzac lui
même, dans la préface de La comédie humaine a
cherché à faire croire que c’était ça, bien entendu. Usage
documentaire sûrement pas, étant entendu aussi que même le
document historique, étiqueté comme tel, doit lui-même être
traité de manière beaucoup plus problématique qu’on ne l’a
fait pendant des décennies. Et puis, pas d’usage documentaire
de la littérature, ce qui nous fait aussi échapper à ces questions
qui ne sont pas sans importance mais qui ont souvent été mal
posées, de l’histoire et de la fiction ; par exemple,
lorsqu’on disait : alors on est dans la fiction, ce qui
fait qu’on n’est pas dans le réel, et si on n’est pas dans
le réel alors il n’y a plus de réel, et alors l’historien,
qu’est-ce qu’il fait ? On est très vite conduit à: on
peut dire n’importe quoi, anything goes, tout
vaut pour tout, ou même à proclamer qu’il n’y a plus de réel.
Avec au terme la confrontation avec le négationnisme. Tout
cela a occasionné pas mal de quiproquos et depuis Temps
et récit de Ricoeur, les
historiens n’en parlent plus.
AL : En effet, cet usage de
la littérature comme document se retrouve aussi chez beaucoup
de littéraires. Une autre question qui se pose par rapport à la
littérature, c’est celle du statut de l’auteur ; l’Odyssée est
un texte qui a un statut auctorial un peu particulier, mais
ce n’est pas le cas de Chateaubriand. Est-ce qu’on peut parler à partir
de là d’une sorte d’effacement de l’auteur ou alors, et c’est
l’impression qu’on a en lisant votre livre, on peut dire qu’une
nouvelle catégorie d’auteur se met en place ; car vous
disiez, par exemple de Chateaubriand, que l’auteur devient
une sorte d’acteur dans la constitution des régimes d’historicité.
FH : L’auteur, il est là en
tant qu’acteur, c’est celui qui, par son travail, élabore cet
objet auquel on peut poser ces questions. Bien entendu, si
on pense à Chateaubriand, il a presque théorisé cela, cette
question du temps ; théorisé à sa façon, par le recours à certaines
métaphores, ce qui est une façon de faire de la théorie à ce
moment-là, comme Michelet, plus tard, dans la grande préface
de son Histoire de France.
Oui, je crois tout à fait à cette présence de l’auteur sous
cette forme-là, et je crois aussi à la présence de l’historien
comme auteur ; comme partie prenante de la réflexion mais
aussi de la construction de l’objet. Et qui ne se donne pas
une place d’extériorité, de surplomb ; il sait très bien,
cet historien, qu’il est « dedans » et que cela implique
des limites, des aveuglements ; et c’est même pour autant
qu’il est dedans et qu’il essaie de réfléchir à cette position
qu’il peut problématiser certaines propositions ; cet
historien va, avec son questionnaire, vers ces auteurs du passé ou
ces moments du passé ; s’instaure ainsi une espèce de
va et vient, entre Ulysse et moi par exemple…
AL : Cela renvoie aussi à la
différence que vous établissez entre « auctor » et « compilator »,
qui évoque aussi la catégorie du témoin dans la perspective
de l’historien.
FH : Cet autre développement
que vous venez d’introduire concerne la place de l’historien
par rapport au témoin et à l’auteur littéraire. L’historien
ne fait-il que rapporter, « dire ce qui s’est passé »,
comme le voulait Aristote ou bien est-il aussi du côté du poiein,
du faire, comme le poète tragique ? L’histoire moderne,
au sens du XIXe siècle, s’est justement élaborée avec cet idéal
d’une science qui devait être construite sur le modèle des
sciences de la nature, et, du même coup, il fallait faire disparaître
l’historien du paysage ; l’historien devait être absent,
s’absenter pour que l’histoire-science puisse se dire. Ce qui
impliquait que l’histoire ne devait s’occuper que du passé,
qu’on instaurait la coupure entre présent et passé comme geste
constitutif c’est un point sur lequel Michel de Certeau avait
attiré notre attention ; et, deuxièmement, qu’elle ne
devait travailler qu’avec des documents écrits, et récuser
donc tout ce qui était directement marqué du sceau de la mémoire.
Cette configuration de l’histoire, elle même liée à ce régime
moderne d’historicité que j’ai évoqué, est devenue caduque.
Et, en effet, si on a vu devenir inopérant ce schéma, avec
la montée de la catégorie du présent, on a vu en même temps
se définir, se revendiquer une histoire du présent, signalée
explicitement en France par un Institut d’histoire
du temps présent, créé en
1978 ; ce qui pouvait apparaître comme la continuation
de quelque chose qui avait commencé bien avant, à savoir :
la revendication pour l’historien de pouvoir faire ce qu’on
nommait de « l’histoire contemporaine », qui n’était
pas moins scientifique (dans son principe) que l’histoire dite
moderne, ou médiévale, même si la question des sources s’y
posait dans des termes différents. On pouvait considérer que
c’était l’aboutissement de cette marche de l’histoire contemporaine
vers la reconnaissance de sa pleine légitimité. Mais je pense
que c’était aussi un indice de cette montée de la catégorie
du présent, et de l’idée que l’histoire qui désormais importe,
celle qui intéresse et interpelle, c’est l’histoire du temps
présent, l’histoire du passé proche; et qu’un historien se
doit d’être là, sur ce chantier, et de répondre à cette demande
sociale, médiatique, politique qui s’exprime. Avec la remarque
que ce temps présent s’est rallongé ; de fait l’Institut
d’histoire du temps présent prenait
la suite de l’Institut de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale,
son objet premier était cette période, et en particulier l’histoire
de la résistance, l’histoire de la collaboration en France.
Nous venons de célébrer en mondovision le soixantième anniversaire
du débarquement du 6 juin 1944.
Montée de la catégorie de présent
et émergence et installation d’une histoire qui prend en charge
le temps présent avec justement l’apparition et la prise en
compte nécessaire de nouveaux acteurs, car c’est une histoire
avec témoins. La question est de savoir quelle place vont désormais
avoir ces témoins. Pendant longtemps, auparavant, les témoins
n’étaient que des sources ; à partir du moment où le témoin
est une personne qui est là, les choses changent, tandis que
se développait ce qu’on a appelé l’histoire orale : quel
est le statut de celui qui pose des questions par rapport à celui
qui répond ? quel est le personnage principal dans cette
nouvelle façon de faire de l’histoire. La montée du témoin
dans notre espace public a été reconnue, et on a pu la dater,
selon le livre d’Annette Wieviorka, du procès Eichmann, en
1961, où pour la première fois des témoins en nombre sont invités à donner
leur témoignage sur quelqu’un qu’ils n’ont pas connu directement,
mais ils étaient là pour témoigner de ce qu’ils avaient enduré.
Et il me semble que cette montée du témoin n’est pas séparable
non plus du développement de l’économie médiatique qui privilégie
l’authenticité, l’immédiateté, et aussi la victime. Du même
coup, le témoin semble échapper à l’historien ; on ira
plus volontiers, les médias en particulier, vers le témoin
que vers l’historien qui apparaît comme un médiateur (Gabriel
Monod parlait de pontife),
alors que l’on cherche de l’immédiat et de l’émotion, la non
médiation. Alors que l’historien est, par fonction, celui qui
crée de la distance et qui produit de la médiation.
AL : Quel est le statut de
ce que vous appelez les « signes » et quel est leur
lien avec les régimes d’historicité ? La littérature apparaît
comme un signe privilégié pour un régime d’historicité, tout
en contribuant à lui donner forme et visibilité. Ainsi l’architecture
et le présent ? Serait-elle un signe du régime du présent,
du « présentisme » ? Peut-on dire que chaque
régime d’historicité est perceptible, ou se manifeste, à partir
d’un type de signe privilégié ?
FH : On peut en risquer l’hypothèse.
L’architecture, dans sa définition déjà presque un peu ancienne
du post-modernisme, me semble être un indice visible de ce
rapport au temps où les catégories de passé, de présent et
de futur semblent s’être réduites, réunies sous le parapluie
d’un présent dévorant. On peut faire appel à tous les styles
en même temps : tout est citable et mis sur le même plan. Trouve-t-on
d’autres signes ? Sûrement. Le fonctionnement de nos médias
est plus qu’un signe, car c’est un élément qui se nourrit et
qui nourrit ce type de rapport au temps ; la révolution
informatique aussi, car on est dans l’immédiateté mondiale.
Ces éléments sont plus qu’un signe puisqu’ils contribuent à formater
le présent.
Mais
je voudrais revenir sur le fait que le « régime présentiste » est proposé sous
la forme d’interrogation dans le livre : depuis une vingtaine
d’années, voyons-nous l’émergence d’un nouveau régime d’historicité,
dans lequel le présent serait la catégorie dominante, ou n’est-ce
qu’un moment, qu’une figure provisoire ? À cette question,
je n’ai pas de réponse simple ou assurée. D’autant que, comme
on l’a rappelé, un régime d’historicité n’est pas une affaire
qui est décrétée par quelqu’un ou par une providence un beau
matin. Simplement, je crois que le fait de poser cette hypothèse
peut avoir une vertu heuristique, qui est de réfléchir sur
la configuration de temporalité dans laquelle nous nous trouvons.
Et on peut se demander encore : est-ce que notre situation
présente et il faudrait préciser l’extension de ce « nous » -
serait celle d’un présentisme plein ou
bien sommes nous dans un présentisme par défaut ?
Et je disais qu’il faut préciser l’extension du « nous » car
ce que nous percevons en Europe n’est évidemment pas perçu
de la même manière en Chine, ou même aux États-Unis, ces pays
qui sont à la fois neufs et vieux. Je ne veux pas imposer le
présentisme à tout le monde ! On rejoint-là le débat mondial
autour de la globalisation. La structure de la globalisation
est plus présentiste qu’autre chose, du point de vue du temps ;
on peut faire certainement des usages futuristes de la globalisation
mais les ingrédients de la globalisation sont des éléments
qui ont une composante présentiste. La globalisation a des
traits présentistes ; donc même si ce présentisme est
plus accentué dans notre vieille Europe, qui est, elle aussi,
dans la globalisation mais qui y est entrée différemment parce
que justement les rapports aux temps n’étaient pas les mêmes,
elle n’est pas non plus une espèce d’isolat par rapport à un
reste du monde qui serait lui uniquement dans un régime moderne
d’historicité.
AL : Justement, lorsque certains
de ces traits du présentisme sont exportés dans de ce qu’on
appelle les pays périphériques, ils sont souvent resignifiés
et deviennent des composantes non plus d’un présentisme mais
les traits d’une modernité, d’une participation à l’histoire.
FH : Oui, mais si vous l’appelez
modernité, tout change. Et, alors, il faut dire que la modernité est
présentiste, ou le devient, alors que modernité en Europe impliquait,
selon moi, une prépondérance du futur, du point de vue du futur.
AL : Je voudrais pour finir évoquer
la question des genres littéraires. Car la démarche de votre
livre emprunte au récit de voyage. Quel serait le rapport entre
le genre littéraire et l’histoire ? Entre le genre littéraire
et l’historiographie ?
FH : Si vous me posez la question
du point de vue général, il faudrait partir de très loin, pratiquement
d’Aristote et de la place de l’historia,
ou de la non-place de l’historia dans
les genres littéraires. Mais en ce qui me concerne, de manière
beaucoup plus réduite, le récit de voyage est assurément plus
qu’un modèle ; non pas dans le sens où je chercherais à imiter
les récits de voyage mais c’est, au fond, la matrice du questionnement
et de l’écriture. J’ai toujours conçu mes livres (cela commence
avec Le miroir d’Hérodote) comme des récits de voyage. Alors, plus ou moins
explicitement, il s’est toujours agi de parcourir, de traverser
des questions comme on traverse des pays, sans s’arrêter ;
je n’ai jamais élu domicile ni dans une question, ni dans un
domaine, ni dans une spécialité. Alors que j’enseignais l’histoire
grecque à l’université, j’ai écrit ce livre sur Hérodote qui
est une réflexion sur l’histoire et l’anthropologie ;
et Mémoire d’Ulysse est
un travail sur la frontière, sur la frontière culturelle dans
le monde antique (mais en ayant comme en sous-texte le monde
moderne). Même dans un livre plus centré encore sur un personnage,
celui sur Fustel de Coulanges, personnage qui n’est pas aussi
exaltant que Chateaubriand ou Michelet, on retrouve le thème
de la frontière entre un type d’histoire érudite et la nouvelle
histoire qu’il fallait faire à la manière allemande, une écriture
qui était presque celle de La vie de Jésus de Renan et puis une histoire qui doit s’écrire autrement, à la
fin des années 1860, et une histoire qui ne cesse de se battre,
de négocier avec la Révolution française. Et le livre sur les Régimes
d’historicité est tout à fait,
dans sa construction même, un récit de voyage, avec escales.
Je ne conçois pas mon travail autrement.