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Le modernisme
contre les tentations de la modernité
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Entretien
avec Gérard Conio
professeur émérite à l'université
Nancy-2 et spécialiste des avant-gardes
par
Catherine Géry |
Catherine
GERY : Gérard CONIO, je vous remercie de bien vouloir nous
accorder cet entretien, qui va relever d’un exercice tout
à fait post-moderne puisqu’il va porter en partie sur
un autre entretien que vous avez eu avec l’historien Philippe
SERS (auteur, entre autres, de Totalitarisme et avant garde),
et qui vient de paraître aux éditions L’Age d’Homme
dans la collection « Petite bibliothèque slave »
sous le titre : Les avant-gardes, entre métaphysique
et histoire.
Ma première question se fonde donc sur une sorte de «
mise en abyme » : il y a visiblement dans l’entretien,
tel que vous le concevez, une notion de bilan, notion par ailleurs
pédagogique (comme semble le confirmer la présence
d’un glossaire à la fin de l’ouvrage) ; aussi,
qu’est-ce qui vous a poussé, après avoir publié
un nombre assez impressionnant d’ouvrages sur un sujet et
une époque dont vous êtes sans conteste un des meilleurs
connaisseurs, à sacrifier à ce genre tout à
fait particulier qu’est l’entretien, avec ce que cela
suppose d’échange, voire de complicité avec
un interlocuteur qu’on suppose privilégié ?
Gérard
CONIO : J’aimerais d’abord rappeler l’origine
de cet entretien. C’est tout simplement une proposition de
Philippe SERS qui, à l’époque, était
chargé d’une série d’émissions
sur les programmes Espace 2 de la Suisse Romande (qui est un peu
l’équivalent de France Culture), et qui m’avait
choisi comme interlocuteur pour m’interroger sur mon parcours
et mes travaux. Nous sommes liés par une vieille amitié
qui remonte au temps où il était éditeur. C’est
pourquoi j’ai accepté avec plaisir cette occasion d’effectuer
une sorte de rétrospective de mes recherches sur l’avant-garde.
Cela m’a aussi permis de faire une chose que je désirais
faire depuis longtemps : redéfinir la notion d’avant-garde
et la mettre en situation par rapport à ce qu’elle
signifie ou ce qu’on lui fait signifier aujourd’hui.
C’est cette relation passé / présent qui m’a
avant tout intéressé, l’occasion avec ces entretiens
de faire le point sur l’avant-garde aujourd’hui et d’éclaircir
des contresens que l’on commet souvent, me semble-t-il, à
son sujet. J’ai dit entre autres, à ce propos, que
cette avant-garde était mythifiée à l’Est
et galvaudée à l’Ouest, car aujourd’hui,
l’avant-garde, après avoir été interdite
pendant longtemps à l’époque soviétique,
est tellement mise à l’honneur, qu’on a parfois
l’impression que c’est la post-modernité qui
l’a inventée. On se trouve ainsi devant une sorte de
paradoxe étonnant. Cette attitude est d’un certain
côté tout à fait salutaire et excitante, puisqu’on
exhume toutes les richesses qui étaient restées enfouies
par la force des choses, mais d’un autre côté,
elle est en contradiction avec le projet qui était celui
de l’avant-garde. Rien que le fait de voir des tableaux exposés
dans des musées est en contradiction avec l’idée
d’avant-garde. Ne parlons pas des toiles de Malévitch
qui sont cotées en bourse ! J’ai évoqué
récemment ce sujet à un colloque organisé par
le musée d’art moderne de Saint Etienne dans un exposé
que j’ai intitulé « De La gifle au goût
du public à la récupération post-moderne ».
Les tableaux de Malévitch, alors que sa veuve était
encore vivante et reléguée en URSS dans un mouroir,
se vendaient déjà pour des sommes faramineuses. On
peut citer d’autres exemples, comme celui de la collection
Khardjiev, que Khardjiev avait réussi à sauvegarder
pendant l’époque soviétique et qu’il a
été obligé de sortir de Russie pour la protéger
de la mafia, dans des circonstances qui ont entraîné
sa fin tragique. Encore un exemple : la maison de Melnikov (qui
avait été l’objet de violentes attaques car
il semblait scandaleux à l’époque communiste
qu’un architecte construise sa maison pour y habiter). Melnikov
a pourtant réussi à la garder et à y vivre
et j’ai pu l’admirer lorsque je me trouvais en Union
Soviétique dans les années quatre-vingt. Mais aujourd’hui,
c’est une ruine, parce qu’elle a été victime
de querelles d’héritage.
Ce que j’ai donc voulu montrer dans ces entretiens, c’est
ce qu’est devenue l’avant-garde aujourd’hui par
rapport au projet initial. L’avant-garde est l’objet
d’une récupération et d’une falsification
permanentes aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest.
A l’Est, cela se passe plutôt sur le plan de la recherche
et des publications. Evidemment, les travaux souvent remarquables
des chercheurs russes nous éclairent sur l’importance
historique des avant-gardes, mais dans le même temps, je me
demande si cet immense amoncellement de commentaires ne ressemble
pas de plus en plus à un mausolée, si cette reconnaissance
posthume n’est pas porteuse de mythification, d’illusion
rétrospective. On fait des projections sur ce qu’a
réellement été l’avant-garde, chacun
y va de son interprétation, Heideggerienne et autre.
C.G.
: Ce qui pourrait définir cette fameuse attitude post-moderne
que vous dénoncez en général…
Gérard
CONIO
: Oui, pour moi, ce qu’on appelle post-modernisme, c’est
surtout l’idéologie de la société de
marché appliquée au domaine de l’art. Et il
me semble qu’on est assez peu sensible à ce phénomène,
parce qu’on considère que les choses vont de soi. La
société actuelle a absorbé et repris les principaux
axes de l’esthétique d’avant-garde : la notion
de plaisir, l’hédonisme, l’éphémère…
Tout cela est récupéré, le plus souvent dans
un esprit sociologique.Dans le meilleur des cas les artistes font
des performances qui sont des critiques de la société
actuelle, qui mettent en question ses comportements, mais ces performances,
me semble-t-il, sortent souvent du domaine de l’art. En quoi
la plupart relèvent-elles du domaine esthétique ?
C’est toute la différence avec les expériences
de l’avant-garde, qui avaient malgré tout pour but
de conserver les valeurs esthétiques à travers les
mutations de la modernité. Le propos de l’avant-garde
a été de transfuser, d’opérer une perpétuelle
transmutation de ces valeurs esthétiques. On est passé
de l’organique au mécanique, mais en les gardant intactes,
en les défendant contre les atteintes de la « poschlost
», de la vulgarité propagée par la société
de masse, la société dominée par les «
mass média ».Un photomontage de Rodtchenko, un film
de Vertov ont une valeur esthétique. Canetti a fort bien
exprimé ce souci de conserver l’essence de l’art
à travers les mutations de l’histoire, quant il dit
que le poète, au sens large dichter, est « le gardien
des métamorphoses ». Cette image me semble, en effet,
relier les deux aspects présents dans l’avant-garde
: la rupture et la continuité. On est constamment en rupture,
tout en essayant de maintenir des valeurs éternelles qui
ont, de tout temps, été celles de l’art. Il
y a une permanence de la valeur esthétique, mais l’œuvre
d’art, bien évidemment, évolue quant à
elle en fonction des conditions historiques. Sinon, on se retrouve
dans une posture d’académisme, d’imitation, de
répétition des modèles. Et c’est avec
cela que l’avant-garde a rompu. C’est en cela qu’elle
a opéré une percée dans la modernité.
L’avant-garde a été fondatrice de ce qu’on
appelle aujourd’hui la modernité. Mais qu’est-ce
que cette modernité est devenue ? Il y a une ambivalence
fondamentale de la notion de modernité. Aujourd’hui,
la résistance aux transformations sociales et économiques
se voit taxée d’archaïsme, quand les garants de
l’ordre social et économique (qui est un ordre toujours
castrateur) se réfèrent à la modernité.
Le problème est qu’on reste attaché à
des termes qui sont complètement déconnectés
des réalités.
C.G.
: Dans vos entretiens avec Philippe SERS, vous posez la question
de la différenciation entre le modernisme et la modernité.
Une partie importante de votre réflexion porte sur la place
du sacré dans les avant-gardes, entre autres à travers
l’utilisation de l’icône. Or, on considère
habituellement l’influence de l’icône sur la révolution
esthétique de l’avant-garde russe comme une marque
de modernisme. Vous l’envisagez quant à vous comme
une résistance à la poussée de la modernité.
Ainsi que le montre une simple comparaison des suffixes, les deux
mots ne recouvrent pas la même notion. Pouvez-vous préciser
ce qui, selon vous, différencie le modernisme de la modernité
?
Gérard
CONIO : Cette problématique a fait l’objet
d’une étude que j’ai publiée dans mon
livre sur L’Art contre les masses (L’Age d’Homme,
2003). Il s’agit du chapitre conclusif d’une série
d’essais qui recouvre l’évolution de l’art
tout au long du XXe siècle dans la perspective que vous venez
d’énoncer, à savoir le rapport qu’on peut
établir entre le modernisme artistique et la modernité
économique et sociale. L’axe principal de ce recueil
consiste en ce que j’ai appelé « la création
décalée », à partir du mot russe sdvig
(« décalage », « déplacement »).
« La création décalée » est à
mon avis l’expression même du modernisme artistique,
qui est pris en étau entre deux obstacles, deux « murs
» si je puis dire. Le premier est celui de la tradition et
de l’héritage du passé : le modernisme s’est
voulu en rupture avec la mimesis, ceci est largement connu ; mais
ce qu’on sait moins, et qui constitue un autre front du combat
de l’art et de la poésie modernes, c’est l’opposition
à la modernité sociale, qui prend naissance à
partir du milieu du XIXe siècle, sous la pulsion du capitalisme
et du développement des sciences et des techniques. Très
tôt, et à commencer par Baudelaire, les poètes
et les artistes ont ressenti le danger de cette modernité
et ont voulu maintenir les valeurs esthétiques face au développement
de cette société de masse. En ce sens, Baudelaire
est un repère fondamental, parce qu’il a eu fortement
conscience de la nécessité de défendre l’art
en tant que valeur spirituelle contre le matérialisme engendré
par la société moderne, technocratique, fondée
sur le principe quantitatif de la statistique. Aujourd’hui
nous assistons à l’application de ces critères
venus de la modernité économique et sociale dans le
domaine de l’art. D’où, également, l’extraordinaire
dégradation des termes eux-mêmes. Pour moi, le modernisme
artistique, de Baudelaire à nos jours, est en posture de
résistance contre l’évolution de la modernité
sociale. On peut trouver maints exemples de cette résistance
dans les expériences de l’avant-garde : par exemple,
quand les cubo-futuristes écrivent leurs textes poétiques
à la main et les font lithographier pour respecter la spontanéité,
la vérité du geste poétique et artistique,
parce que, disent-ils, « l’humeur agit sur le tracé
de l’écriture ». Il y a là une défense
de l’ « aura » au sens benjaminien, contre la
reproductibilité technique. Mais cela ne correspond qu’à
une première phase de l’art d’avant-garde ; dans
une deuxième phase, celui-ci va être obligé
de s’adapter à l’évolution de la société
(surtout de la société soviétique) et donc
d’essayer de maintenir ses valeurs esthétiques en utilisant
de nouveaux moyens d’expression, qui seront justement les
moyens de la reproductibilité technique : le design, le cinéma,
etc. Et l’art va évoluer. On peut retracer cette évolution
de la façon suivante : à l’origine, il y a le
son. La musique est le point de départ de tout le modernisme
artistique. Parce que le son est irréductible il va servir
de modèle à tous les autres arts. Le son est au départ
de l’idée de l’œuvre d’art autonome,
« en tant que telle », qu’on ne peut réduire
à rien d’autre qu’elle-même. Mais par la
suite on assiste à une rotation des pôles de référence,
puisqu’on va passer de la musique à la peinture, et
de la peinture à la construction ( avec les contre reliefs
de Tatline par exemple) : l’art s’ouvre sur le monde,
il sort de lui-même pour se donner une nouvelle visée,
celle de « construire le monde », et pour tenter ainsi
de se trouver un nouveau sens. Ce qu’on appelle l’abstraction
(ce qui est un contresens, puisque l’art abstrait est en fait
l’art le plus concret qui soit : un tableau abstrait est un
tableau qui existe en tant que tel, c’est un objet qui prend
place parmi les autres objets, qui a son sens en lui-même,
et non pas dans une posture de représentation et de mimétisme),
cet art dit « abstrait » donc, mais qui, en réalité,
est « concret », va subsister, mais il devra se transformer,
se métamorphoser pour rester lui-même, pour rester
fidèle au principe d’autonomie. Et c’est là
que l’art et la politique vont diverger : on aura, d’un
côté, les responsables communistes de la politique
culturelle, et de l’autre les artistes et poètes qui
ont adhéré à cette révolution en pensant
qu’elle allait leur donner les moyens réels d’opérer
cette création d’un homme nouveau à laquelle
ils aspiraient, en épanouissant tous les dons, tous les talents,
toutes les possibilités créatrices de l’être
humain. Mais c’est le contraire qui s’est produit. Un
manifeste me semble très bien poser ce problème :
c’est Trompette des Martiens de Khlebnikov, où
le poète oppose les inventeurs aux utilisateurs. Le modernisme
artistique a défendu l’homme créatif contre
l’homme spéculatif. Il se pose contre l’instrumentalisation
de l’être humain qui, à travers un processus
d’abstraction, arrive peut-être aujourd’hui à
son aboutissement avec le monétarisme et la perte de la sensibilité
poétique et artistique. Toutes les avant-gardes, que ce soient
l’avant-garde soviétique ou les avant-gardes occidentales,
du dadaïsme au surréalisme, ont combattu sans relâche
cette tendance qui pousse le monde moderne vers l’aliénation
et le simulacre. L’annexion de l’art à la sphère
économique est la pire forme de négation de l’art.
On s’indigne des bûchers allumés par les nazis,
mais les cotations en bourse des oeuvres d’art, les ventes
aux enchères, le pillage des « biens » culturels
au profit des capitaux privés sont la version démocratique
et hypocrite de cette barbarie. Ce qui se passe aujourd’hui
avec la collection de Breton est un bon exemple de la récupération
des avant-gardes dont je parlais au début de cet entretien.
Que faut-il faire de cette collection ? Si on en fait un musée,
c’est en contradiction avec les principes du surréalisme.
Si on la vend, la contradiction n’est pas moindre, car on
transforme ces objets en marchandises, ce qui est à l’opposé
des idées de l’avant-garde. En même temps, il
est très difficile de prendre position. On assiste à
une disparition du sens de ces objets avec Breton lui-même.
Si la société avait évolué dans le sens
des avant-gardes, la question ne se poserait pas. Mais la société
ne cesse de régresser par rapport à l’objectif
fixé par les avant-gardes.
C.G.
: Votre réflexion sur les avant-gardes est, on le voit, essentiellement
diachronique et historique : vous établissez sans cesse des
liens entre notre société contemporaine et le projet
utopiste de transformation de l’homme et du monde prôné
par les avant-gardes, comme pour en mesurer tous les hiatus, et
ceci jusque dans la façon même dont ce projet se reflète
dans le sort qui lui est actuellement fait. L’actionnisme
russe des années quatre-vingt dix et les performances que
les artistes ont organisées autour des signes d’une
modernité brutale et barbare, telle qu’elle pouvait
se manifester à cette époque, me semble s’inscrire
dans cette perspective des rapports entre modernisme, modernité
et post-modernisme, surtout si l’on prend en compte le fait
que les actionistes russes se revendiquaient des avant-gardes. Que
pensez-vous de cette filiation, ne vous apparaît-elle pas
comme très paradoxale ?
Gérard
CONIO : Je pense en effet que ce mouvement est marqué
par l’ambivalence. D’un côté, ces artistes
manifestent une volonté tout à fait louable de reprendre
le flambeau des avant-gardes, mais de l’autre, ils font une
confusion me semble-t-il constante sur le sens qu’on doit
donner à la modernité. Ils ne font pas la différence
entre la modernité artistique et la modernité sociale.
On le voit d’ailleurs très bien aujourd’hui à
travers ce qui se passe dans les pays de l’Est en général.
Certains se dressent avec les meilleures intentions du monde contre
les archaïsmes, contre les nationalismes, et c’est vrai
qu’il y a aujourd’hui un « retour du refoulé
», un retour inquiétant de la slavophilie, mais ceux
qui les dénoncent le font en brandissant des arguments complètement
fallacieux.
C.G.
: La confusion n’est-elle pas contenue dans l’étymologie
même des termes modernisme et modernité, dont la racine
latine « modo » signifie « récemment »
?
Gérard
CONIO : Je pense que la position des avant-gardes par rapport
à ce qui est « moderne » était elle aussi
ambiguë. Les avant-gardes ont, en premier lieu, mené
le combat contre tout ce qui venait du passé. Et elles sont
allées très loin dans ce rejet du passé. Mais
tout ce qu’elles ont fait a été institutionnalisé
à travers les musées et par l’administration.
On assiste aujourd’hui à une institutionnalisation
de l’avant-garde, ou, en tout cas, de ce qu’on appelle
« l’avant-garde ». Rainer Rochlitz a écrit
là-dessus un pamphlet assez juste qu’il a intitulé
Subversion ou subvention. On peut se féliciter de
ce que l’Etat permet l’existence de formes qui n’auraient
pas immédiatement l’assentiment du grand public et
qui ne pourraient pas exister commercialement, mais il y a aussi
des phénomènes de conformisme à rebours qui
sont souvent très gênants. Certains partis pris ne
tiennent compte ni de la valeur des œuvres, ni de celle des
artistes qu’on soutient. A cet égard, les artistes
qui restent comme des références du modernisme ont
été beaucoup plus vigilants. Schoenberg, par exemple,
était extrêmement critique envers ses épigones.
Il disait préférer la musique de Gershwin à
la musique de beaucoup de dodécaphonistes qui « faisaient
du Schoenberg ». Tatline était horripilé par
ses épigones qu’il appelait les « tatlinistes
». On assiste constamment, au sein même de la modernité,
à la réapparition sournoise du principe d’imitation
qui était violemment refusé par l’avant-garde.
Ainsi le modèle naturel a été remplacé
par le modèle technique. Dans les deux cas on se trouve devant
la même posture mimétique. L’ancien reparaît
dans le nouveau. Alors que l’objectif de l’avant-garde
était de garder vivantes les valeurs de l’art de toujours,
de l’art en tant que tel, elle est devenue le prétexte
d’un nouveau conformisme, un conformisme à rebours.
Les nouvelles censures s’exercent aujourd’hui au nom
de la modernité, de la liberté, au nom des valeurs
d’émancipation proclamées par les avant-gardes.
Le mot d’ « avant-garde » lui-même est devenu
dangereusement positif. Dire d’une œuvre ou d’une
démarche qu’elle est « d’avant-garde »
consiste à affirmer sa valeur. C’est un certificat
de qualité, en même temps qu’un jugement irréfutable.
Vous parliez de l’icône : elle est à la source
de tous les courants de l’avant-garde russe, et on la trouve,
à peu près sans exception, chez tous les artistes
de l’avant-garde. De plus, elle est un facteur permanent d’inspiration,
présent à toutes les phases de l’évolution
de l’avant-garde, depuis le cubo-futurisme jusqu’au
suprématisme et au constructivisme, de Kandinsky, Malévitch,
Tatline, Popova, Filonov jusqu’à Léonidov. Le
fait que l’icône ait été à l’origine
de systèmes très différents prouve la valeur
métaphysique de l’art d’avant-garde, son adhésion
à des valeurs transcendantales. C’est une dimension
qu’on découvre de plus en plus aujourd’hui. On
pourrait considérer qu’il y a une contradiction entre
les principes de l’avant-garde et ce modèle immuable
qu’est l’icône, qui incarne une permanence. Mais
l’icône est aussi un foyer de sens, et c’est ainsi,
je crois, qu’il faut surtout la voir. Il est évident
qu’on ne doit pas confondre l’utilisation de l’icône
par l’avant-garde et la peinture d’icône telle
qu’elle se perpétue de manière traditionnelle
: il y a toujours des peintres d’icônes qui peignent
de la même façon des icônes... Ce phénomène
de répétition peut d’ailleurs lui aussi apparaître
en contradiction avec la notion de l’aura, de l’icône
comme œuvre unique, comme foyer d’énergie spirituelle.
Ce que les artistes modernes ont voulu faire (quand Malevitch expose
son carré noir et affirme que c’est l’icône
de notre temps, quand Kandinsky reçoit l’illumination
en entrant dans cette isba qui elle-même est tout entière
vue par lui comme une icône), c’est entrer, s’immerger
dans l’œuvre d’art. Et on va retrouver cela aussi
dans le cinéma, et pas seulement dans le « grand »
cinéma soviétique, celui d’Eisenstein et des
autres. Je suis frappé par la dimension iconique des films
russes. La tradition semble se perpétuer, peut-être
de façon inconsciente, même dans des films relativement
récents.
C.G.
: Au cours d’une rétrospective « cinéma
et icône » organisée à l’auditorium
du Louvre en décembre dernier (où l’on a projeté
entre autres Ivan le terrible d’Eisenstein et Le
Bonheur de Medvedkine, qui est, à mon avis, un film
de nature fondamentalement iconique), Jean-Louis Leutrat a soutenu
l’idée que la tradition de l’icône en Russie
propose une autre esthétique pour le cinéma, fondée
non sur la profondeur de champ et la continuité spatiale,
mais sur l’isolement des figures, l’usage concerté
de perspectives symboliques ou renversées, où la taille
des personnages est proportionnelle à leur importance dans
le récit, où les images mentales sont mises sur le
même plan que les images sensibles…
Gérard
CONIO : Il y aurait en effet tout un travail à faire
de réévaluation du cinéma russe par rapport
à cette autre tradition culturelle de l’image que propose
l’icône. Jean-Louis Leutrat a d’ailleurs écrit
un très bel essai sur Ivan le terrible d’Eisenstein,
où il développe cet aspect. J’espère
qu’il sera bientôt publié, car il apporte un
éclairage tout à fait nouveau non seulement sur Eisenstein
mais aussi sur le cinéma soviétique en général.
C.G.
: Dans l’entretien que vous avez accordé à Philippe
SERS, vous parlez longuement du travail linguistique effectué
par l’avant-garde. On sait que vous avez rapproché
à plusieurs reprises, et de façon que d’aucuns
ont pu juger provocante ou provocatrice, le discours poétique
élaboré par une partie des avant-gardes russes de
la fameuse « langue de bois » des discours politiques.
En quoi consiste ce lien, ou cette « relation incestueuse
», comme vous l’appelez ?
Gérard
CONIO : Pendant longtemps j’ai fondé ma réflexion
sur la dichotomie entre l’esthétique et l’idéologie,
entre le discours poétique et le discours politique. Comme
la plupart de ceux qui ont vécu à l’Est, j’étais
très attaché à la notion de dissidence, et
puis un beau jour, je me suis rendu compte que cette façon
de voir était très schématique, voire très
simpliste. Je me suis aperçu qu’il y avait des corrélations
entre ces deux modes de discours. J’ai écrit un certain
nombre de textes à ce sujet, que j’ai réunis
dans L’Art contre les masses. Parmi eux se trouve
un article intitulé « Langage poétique et langue
de bois ». J’essayai d’y établir un certain
nombre de corrélations entre des discours qu’on avait
l’habitude d’opposer. Il me semble que ces discours
ont en commun la déconnexion entre le sens et le son, ainsi
que la recherche d’une langue incantatoire. Tout cela avait
bien entendu été perçu depuis longtemps, et
je ne faisais qu’enfoncer une porte ouverte. Pour développer
cette corrélation, je me suis appuyé sur les tentatives
de certains formalistes (en particulier Vinokour) qui ont essayé
d’instrumentaliser la langue zaoum (la langue « transmentale
» inventée par les futuristes russes) au profit de
la raison politique. Cette démarche répondait au désir
de relier le front de l’art et le front de la vie, selon le
slogan des constructivistes du LEF. On voulait s’inspirer
de cette langue expérimentale qu’est le zaoum pour
créer renouveler, enrichir la phraséologie soviétique
de manière à exercer une fascination hypnotique plus
forte sur les masses. La langue « zaoum « devenait le
laboratoire de la novlangue. Remarquez qu’on trouve dans cette
conversion des valeurs, le changement d’orientation et de
destination qui définit l’évolution de l’avant-garde
à cette époque, dans son souci d’agir sur le
monde, de transformer le monde. Mais ce changement impliquait fatalement
l’abandon des principes initiaux du modernisme artistique.
Ces principes continuaient à être revendiqués
puisqu’on les retrouvait dans l’idée de «
révolution de la forme » proclamée par le LEF,
mais, dans les faits, ils était réduits au rang de
prétexte, d’alibi. Inévitablement l’art
était appelé à servir d’autres visées
que les siennes propres, à devenir l’instrument du
pouvoir politique, le levier de l’idéologie. Prenons
le mot « levyi » (« de gauche », «
à gauche ») qui désigne l’avant garde
: avant la révolution il a un sens purement esthétique,
artistique, sans aucune connotation politique ; après la
révolution, ce mot se charge d’un autre sens, qui est
celui de l’engagement politique. L’art va changer la
vie et créer un homme nouveau. C’est ce qui, je pense,
va être à l’origine de la crise de l’art
: Eisenstein a failli se suicider lorsqu’il a pris conscience
de l’ambiguïté propre au cinéma, comme
art de masse, lorsqu’il a compris justement l’intense
contradiction recélée dans cette notion « d’art
de masse ». Contrairement à beaucoup d’autres
créateurs et penseurs de l’avant-garde à ce
tournant des années vingt, Eisenstein a eu le courage, l’honnêteté,
la lucidité de prendre à bras le corps cette contradiction,
quand il affirme, par exemple que l’art est fondamentalement
« régressif », par la force d’attraction
( celle du « montage des attractions ») qu’il
exerce sur la conscience du spectateur. C’est précisément
là qu’est le point de jonction entre l’art et
la politique. Les systèmes totalitaires, que ce soit le système
nazi ou le système communiste, ont été parfaitement
conscients des pouvoirs de l’art et de tout le profit qu’ils
pouvaient en tirer. La corrélation intime entre le langage
poétique et le langage politique a été, je
crois, l’une des causes qui ont poussé les artistes
à devenir des instruments des systèmes totalitaires,
même si c’était souvent à leur corps défendant.
C.G.
: Votre travail sur les avant-gardes vous a conduit à développer
une réflexion intense sur la langue dans ses multiples fonctions
et manifestations. J’aimerais que vous nous disiez quelques
mots d’une activité linguistique que vous rétablissez
dans toute sa dignité, à savoir l’activité
de traduction.
Gérard
CONIO : Ce qui est au cœur de cette « création
décalée » dont je parlais tout à l’heure,
ce qui permet à cette création décalée
de fonctionner, c’est une poétique de la traduction.
Autrement dit, de la transposition. Nous avons là une des
clefs qui nous permettent d’apprécier une œuvre
d’art, qu’elle soit littéraire, picturale ou
musicale, peu importe, et de rester vigilant quant à sa valeur.
Or, aujourd’hui, nous sommes dans une confusion totale, nous
sommes prisonniers d’un égalitarisme qui veut qu’une
œuvre en vaut une autre. J’y perçois l’application
de l’idéologie libérale secrétée
par la société de marché au domaine de l’art
et de la culture. J’ai essayé de théoriser la
faculté de transposition ou de traduction, c’est-à-dire
de transformation, de métamorphose qui me paraît définir
la création artistique, dans un essai qui est à l’origine
de nos entretiens avec Philippe SERS. En effet, Philippe a eu l’idée
de ces entretiens lorsqu’il a pris connaissance d’une
traduction que j’avais faite d’un roman philosophique
de Witkiewicz qui s’appelle L’Unique issue, et que j’avais
complétée par un essai dont l’un des chapitres
portait sur cette poétique de la traduction. Mais je n’invente
rien et je ne découvre rien : le premier qui a merveilleusement
exprimé cela, c’est Proust, quand il dit que tout auteur,
tout créateur, est avant tout un traducteur de son monde
intérieur. Il faut essayer de retrouver en soi et de recréer
une expérience oubliée et perdue. C’est bien
ce que doit faire le traducteur quand il se trouve devant une œuvre
dont il doit transfuser l'essence dans d’autres structures.
Et c’est ce qui, à mes yeux, fonde la traduction comme
un acte artistique à part entière, un acte de création
de valeurs esthétiques.
C.G.
: C’est aussi ce qu’a exprimé Roman Jakobson
avec son idée de « transposition créatrice »
?
Gérard
CONIO : Oui. Evidemment, à l’origine de ce
processus, il y a la distinction fondamentale entre la fonction
poétique et la fonction de communication. Aujourd’hui
on ne cesse de confondre ces deux plans, de mélanger ces
deux fonctions. La fonction poétique est constamment phagocytée
par la fonction de communication. La fonction poétique du
langage en oeuvre dans la traduction littéraire consiste
à recréer, à redonner vie à ce qui est
fatalement mort si on se contente de le reproduire. C’est
la différence entre la production et la reproduction, qu’a
très bien exprimée Alexandre Kojève dans son
essai sur la peinture de Kandinsky, où il définit
ce qu’il appelle l’art « concret ».
J’emploie le mot « traduction » dans son sens
étymologique : faire passer d’un endroit à l’autre,
faire passer l’un dans l’autre. Cela correspond aussi
à l’image de Canetti dont je parlais celle du poète
comme « gardien des métamorphoses ». Le traducteur
est le gardien des métamorphoses, celui qui métamorphose
une donnée originelle non pour la détruire mais pour
la garder. Ce grand paradoxe de la traduction, qui veut qu’on
trahisse pour être fidèle (et qu’on pense à
la fameuse formule italienne) est le paradoxe à l’origine
de toute œuvre d’art digne de ce nom. Prenons par exemple
la distinction qu’on peut faire entre le théâtre
de texte et le théâtre scénique, ce qu’on
appelle la scène plastique et qui vient, comme par hasard,
des pays de l’Est. La dramaturgie scénique nous a donné
une nouvelle vision du théâtre, différente de
celle qui veut qu’on mette en scène un texte qui est
déjà là et qu’on va, au fond, illustrer.
La dramaturgie scénique s’inscrit dans une poétique
du processus et non du résultat, dans une poétique
de la production et non de la reproduction. Alors que dans le théâtre
de texte on s’attache à « reproduire »
un texte préexistant dans la dramaturgie scénique,
le texte n’est qu’une composante d’un ensemble
qui le déborde et l’englobe et qu’on peut appeler
« le texte scénique ».
Mais en réfléchissant sur la filiation des avant-gardes,
j’ai essayé de montrer que, indépendamment de
la coupure qui a eu lieu à la fin des années trente,
toute la période marquée par le stalinisme et le réalisme
socialiste, qui va presque jusqu’à la fin des années
quatre-vingt et au cours de laquelle tout ce qui pouvait rappeler
les avant-gardes était proscrit, la pensée des avant-gardes
a continué à faire son chemin souterrainement. D’une
manière probablement inconsciente, un peu comme s’il
y avait eu une sorte d’irradiation de l’état
d’esprit des avant-gardes. Le travail effectué par
les formalistes a, me semble-t-il, entraîné un changement
de perception de l’oeuvre d’art qui s’est perpétué
dans la culture soviétique, malgré les aberrations
du réalisme socialiste. Les critères de valeurs d’un
spectacle de théâtre, d’un film, d’un livre,
d’une composition musicale ou plastique s’appuient sur
une poétique du processus, d’une création en
devenir, une poétique de « l’oeuvre ouverte »,
une poétique qui privilégie la forme, la vision par
rapport au contenu véhiculé par cette forme, transmis
par cette vision. La forme, la vision détermine la valeur
esthétique de ce contenu et le sens de ce processus, de ce
devenir ne se réduit en aucun cas à la ligne du «
sujet ». Cette nouvelle perception de l’art, par rapport
à la perception traditionnelle doit beaucoup au travail des
formalistes sur la notion de « sujet ». Il y a aussi
un autre aspect très important de cette permanence jusqu’à
nos jours, de l’esprit d’avant-garde c’est la
notion de « métier » (ce qui manque souvent aux
artistes occidentaux). Les constructivistes ont mis l’accent
sur ce qu’ils appelaient masterstvo, « la maîtrise
artistique » qui suppose l’apprentissage d’une
technique d’expression, qu’elle soit celle de l’acteur,
de l’écrivain ou du plasticien. D’une part, l’importance
accordée à cet apprentissage va de pair avec une attitude
d’humilité de l’artiste devant son oeuvre, une
humilité intimement liée à la conscience professionnelle,
d’autre part elle procède de la spécificité
de chaque mode d’expression. Cette attitude redonne à
« l’école » au sens le plus noble toute
sa place dans la société. L’élève,
l’apprenti reçoit du « maître » un
savoir, au sens médiéval. Ici les leçons du
modernisme s’opposent au laminage égalitaire de la
modernité qui sape tous les fondements de la transmission,
de la filiation. Mais il semble précisément aujourd’hui
que les meilleurs esprits, inquiets de cette érosion des
valeurs, des connaissances dans un contexte culturel de plus en
plus dégradé, prennent conscience de la nécessité
de rétablir cette chaîne des transmissions. La filiation
était le thème d’un beau colloque auquel j’ai
participé au Musée d’art moderne de St Etienne,
et je suis invité au mois d’août à Kiev
à un colloque sur un thème voisin, celui des rapports
entre l’individu, la famille, l’école et la société.
C.G. : Il est vrai que les notions d’apprentissage
et d’expérience, qui vont de pair avec la « transmission
de l’expérience » dont parle Walter Benjamin,
semblent avoir disparu actuellement, du moins on s’y réfère
peu en Occident, ce sont des monnaies qui n’ont plus vraiment
cours...
Gérard
CONIO : ... alors que chez les Russes, ce sont des notions
toujours valides. Pourquoi il y a- t-il aujourd’hui un tel
intérêt pour les écoles russes, écoles
de cinéma, de musique ou de mise en scène ? Parce
que l’art est toujours en Russie considéré comme
un métier qu’il faut apprendre. De la même façon,
la notion d’auteur (ce que j’appelle « l’esprit
du propriétaire »), qu’on trouve exprimée
aujourd’hui de façon très virulente chez Kundera,
cette idée de l’auteur qui défend son territoire
semble en contradiction avec la tradition russe, une tradition que
l’on a trop opposée au modernisme, sans voir qu’elle
a été au contraire repensée et revivifiée
par le modernisme. On peut le voir aussi dans l’esprit qui
anime l’édition dont le travail est axé sur
le « nous » plus que sur le « moi », sur
l’oeuvre collective beaucoup plus que sur la mise en exergue
des personnalités individuelles et sur des relations de pouvoir.
C.G.
: Et justement, dans les avant-gardes, l’auteur individuel
était une instance qui disparaissait complètement
derrière le collectif. Tous les « -ismes » des
années 10 et 20 en Russie n’expriment-ils pas aussi
cette prééminence du groupe ?
Gérard
CONIO : Oui, le « moi » individuel s’efface
pour céder la place au travail de groupe, ce dont témoigne
la masse de manifestes publiés à cette époque.
Le « nous » collectif prend la place du « moi
» individuel. Et on peut aussi voir cette mutation dans l’évolution
des valeurs esthétiques à travers les différents
modes d’expression, puisqu’ on passe des arts individuels
(la poésie lyrique, la musique, la peinture) aux arts collectifs
(le théâtre, le cinéma, l’architecture,
l’urbanisme ). Mais la poésie de l’avant-garde
elle-même est marquée par le refus de la subjectivité,
par « la haine du moi » à travers tous les procédés
de l’écriture automatique, l’importance accordée
au hasard, à l’aléatoire. J’en ai trouvé
un exemple dans les Mémoires du poète futuriste polonais,
Aleksander Wat, que j’ai traduits (Mon siècle)
et où, en retraçant son parcours qui l’a mené
du futurisme au communisme, puis vers une sorte d’extraterritorialité
poétique, tout en refusant l’engagement politique,
il exprime un refus violent de toute forme d’égotisme.
Son autobiographie n’est pas tournée vers le culte
du moi mais vers le rejet du moi, elle est une tentative d’exorcisme
d’un mal qui finira par le pousser au suicide, un mal qui
s’est identifié avec soi-même, avec son propre
« moi » et qu’il ne pourra détruire que
par la mort volontaire. On peut y voir un phénomène
de possession des âmes, tel que déjà Dostoïevski
l’avait dévoilé et dénoncé dans
ses Démons.
C.G.
: Ce n’est plus maintenant au spécialiste des avant-gardes
mais à l’éditeur que je m’adresse. Vous
co-dirigez, avec Georges Nivat et Vladimir Dimitrijevic, la collection
« Classiques slaves » des éditions L’Age
d’Homme, qui s’illustre depuis des décennies
par sa politique de traduction des littératures russes et
est-européennes. Pouvez-vous, en quelques mots, nous présenter
cette collection ?
Gérard
CONIO : Je ne fais partie ouvertement, officiellement,
de la direction des Classiques Slaves que depuis quelques années.
Mais j’y participais depuis longtemps de manière plus
confidentielle. A vrai dire, l’histoire de ma collaboration
avec l’ Age d’homme ne fait qu’un avec l’histoire
de mon amitié avec Vladimir Dimitrjevic. Récemment,
il m’a associé plus étroitement et plus concrètement
à son travail. Mon rôle consiste à « programmer
» la traduction de textes de grands écrivains qui n’ont
pas encore été traduits et restent à découvrir,
ou qui ont été mal traduits, ou encore qui sont connus
de manière incomplète. C’est le cas récemment
pour les « skaz » de Leskov ( Le Gaucher et autres nouvelles)
ou encore pour La Vie ordinaire de Capek, le dernier volet de sa
Trilogie dont on avait déjà publié les deux
premiers, Hordubal et Le Météore. Capek est surtout
connu pour La Guerre des Salamandres, mais on est encore loin en
France de l’apprécier à sa juste mesure. Notre
politique de traduction et de publication consiste à faire
entrer dans le domaine français les auteurs importants des
littératures slaves. Parmi les publications en cours, on
trouvera, par exemple, parmi les prochaines parutions, un Cahier
H consacré à Constantin Leontiev, grand écrivain
et penseur russe du XIXe siècle, penseur réactionnaire
et monarchiste, certes, mais dont l’œuvre est un monument
de la culture russe. Il a traité avec une grande lucidité
des problèmes qui restent au centre de nos préoccupations.
Nous préparons également une traduction des Hommes
de la clarté lunaire de Rozanov. J’ai ajouté
aux textes de Rozanov sur le christianisme une série d’articles
qu’il a publiés dans la presse à l’époque
de la révolution, de manière à montrer la filiation
souterraine établie par Rozanov entre les bolcheviks et les
chrétiens. Au moment où le christianisme est en train
de s’effondrer et où l’ordre ancien explose,
Rozanov montre que les bolcheviks prennent la relève et qu’ils
sont les nouveaux « hommes de la clarté lunaire »
: leur ascétisme, leur esprit de sacrifice à la cause
rappelle les premiers chrétiens. Ceci prouverait, s’il
en était besoin, que le bolchevisme a été une
nouvelle religion. La rage des bolcheviks contre le christianisme
s’explique surtout par leur désir de l’éliminer
pour le remplacer. Aux yeux de Rozanov, qui exaltait la religion
de l’Ancien Testament, axée sur la famille, la procréation,
la fécondité, le bolchevisme et ce qu’il appelait
le christianisme noir, le monachisme, avaient en commun un esprit
de destruction et de mort.
Nous avons également le projet de faire connaître des
œuvres de la période soviétique qui sont restées
occultées : par exemple, nous préparons en ce moment
la sortie d’une nouvelle d’Ivan Kataïev, un écrivain
estimable et oublié, qui se situait dans l’entourage
de Platonov. Il n’a pas été publié en
Russie car il a été victime des purges staliniennes
en 1937. Mais comme il appartenait à la première génération
révolutionnaire, celle des Vieux bolcheviks, il a été
également laissé pour compte par la Nouvelle Russie.
Nous allons également publier une nouvelle de Leonov, intitulée
Les Sauterelles. Nous publions tout aussi bien les écrivains
qui ont été rejetés, fusillés, que les
écrivains qui, comme Leonov, ont réussi à garder
leur statut et à maintenir le cap contre vents et marées.
Notre objectif est aussi de dépasser l’opposition entre
la littérature dissidente et la littérature officielle,
pour montrer les entre-croisements, les interférences…
Beaucoup d’écrivains, qui avaient gardé une
place dans l’Union des Ecrivains et remplissaient des fonctions
officielles, jouaient un double jeu pour réussir à
se maintenir, quand d’autres étaient éliminés.
Mais tout cela était assez fluctuant. Aussi nous voulons
montrer que ces catégories ne sont au fond que des transpositions
de la politique en littérature et reflètent une attitude
qui consiste à appliquer à la littérature des
critères d’ordre idéologique. Quant à
nous, notre unique critère est le respect de la qualité
des textes, indépendamment des engagements et des partis
pris idéologiques des uns et des autres. Vladimir Dimitrijevic
est un grand éditeur parce qu’il sait faire abstraction
de ses options personnelles pour servir les oeuvres, les auteurs
et les idées dont il reconnaît l’importance.
L’Age d’homme publie et a toujours publié indifféremment
des auteurs communistes ou monarchistes, réactionnaires ou
progressistes, à partir du moment où l’on reconnaît
que leur œuvre possède une valeur littéraire
ou intellectuelle. A mes yeux, la collection des « Classiques
slaves » s’inscrit dans la continuité de ce qu’était
la NRF de la grande époque, quand on sait que la NRF a publié
aussi bien Claudel qu’Aragon.
C.G.
:Tout le monde reconnaît le rôle fondamental que cette
collection joue et a joué dans le domaine des études
slaves, en ce qui concerne la diffusion d’auteurs qui, à
une époque, n’auraient nulle part trouvé à
s’éditer en français. Mais on peut noter une
évolution de la collection, sans doute liée au nouveau
paysage éditorial issu des bouleversements qu’ont connus
les pays de l’Est au cours de ces dernières années
: pensez-vous que sa place ait changé et que sa position
ait pu être ébranlée par la venue sur le marché
francophone de nouvelles collections ? Enfin, les « Classiques
slaves » connaissent-ils une redéfinition de leurs
objectifs ?
Gérard CONIO : Une des expressions favorites
de Vladimir Dimitrijevic est : « on continue ». Ceci
exprime notre fidélité aux principes que je viens
de vous exposer, indépendamment des fluctuations du marché
de l’édition. Mais effectivement, il existe un domaine
où nous devrions faire un effort supplémentaire, et
nous en sommes conscients, c’est celui de la littérature
russe contemporaine, même si elle est sans doute moins riche
que la littérature des périodes précédentes.
C.G. : Et ceci d’autant plus que la littérature
contemporaine russe est relativement bien représentée
sur le marché français de l’édition,
et qu’on en arrive même à éditer des auteurs
qui ne le sont pas encore en Russie, comme Ikonnikov, par exemple…
Paradoxalement, et par une sorte d’ironie de l’Histoire,
la situation n’est pas sans rappeler celle qu’on a connue
dans les années soixante-dix.
Gérard CONIO : En effet, il arrive que des
écrivains existent en traduction avant d’exister en
russe. Cela a été le cas, par exemple, des livres
de Chentalinski sur les archives du KGB. C’est d’ailleurs
aussi ce qui se passait au début du siècle…Je
suis conscient du grand intérêt de tout un pan de la
littérature russe d’aujourd’hui. On y assiste,
en fait, au même phénomène que dans le domaine
du cinéma où seule la production des films documentaires
résiste à la pression du « marché »,
tandis que les films de fiction se font de plus en plus rares. De
même, dans l’édition, les oeuvres de fiction
me semblent, d’une manière générale,
moins intéressantes que les essais et les ouvrages d’idées.
On rencontre aussi assez souvent des livres inclassables, très
personnels, qui sont à la limite des genres. Il y a actuellement
en Russie de très bons essayistes qui mériteraient
vraiment d’être traduits en français. J’espère
contribuer à ouvrir nos collections sur cette production.
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